Tasien Somé, créateur de Ybann: « Je veux faire connaître mon réseau social à un niveau inimaginable »  

Dans cet entretien, le Burkinabè vivant aux Etats-Unis d’Amérique et concepteur du réseau social Ybann, revient sur les raisons qui l’ont poussé à créer cette plateforme ainsi que les péripéties du procès qui l’a opposé au géant mondial Yahoo et les arguments qui lui ont permis de gagner son procès devant les tribunaux américains sans l’assistance d’un avocat.

Sidwaya (S) : Qui est Tasien Somé ?

Tasien Somé (T. S.) : Je suis un Burkinabè qui a fait ses études primaires et secondaires au Burkina Faso. J’ai fait le reste de mes études supérieures aux Etats-Unis. Je vis actuellement à Los Angeles, en Californie, aux Etats-Unis d’Amérique. Je suis ingénieur agronome spécialisé.

S : Vous avez créé un réseau social. De quoi s’agit-il exactement ?

  1. S : Il s’agit du réseau social ybann qui vient de la question « Why bann ? » qui veut dire pourquoi bannir, surtout pourquoi bannir la liberté d’expression .

S : D’où vous est venue l’idée de créer un tel réseau social ?

  1. S : J’ai voulu créer quelque chose qui puisse aider les Africains, les Burkinabè. J’ai remarqué que les autres continents ont créé leurs plateformes appropriées pour développer leur numérique. J’ai donc voulu développer pour les Africains, surtout qu’ils aient la fierté d’utiliser un réseau propre à l’Afrique et surtout créé par un Africain pour les Africains. C’est une plateforme mondiale.

S : Comment se fait-il qu’un ingénieur agronome qui n’a pas une formation de base dans le domaine numérique vienne à développer une plateforme numérique ?

  1. S : Je suis agronome et entrepreneur à la fois. Personnellement, j’aime les challenges difficiles comme conceptualiser Ybann du point zéro jusqu’au niveau où il est aujourd’hui. C’est toujours un plaisir pour moi de relever de tels défis. Je suis particulièrement content de développer un produit qui va être utile à mon continent. En plus de l’agronomie, je me suis intéressé au numérique, je me suis formé dans le domaine. Je fais des affaires, je suis d’autres projets ; je me suis fait un peu des ressources.

S : Combien le développement du réseau vous a-t-il coûté ?

  1. S : Des dizaines de millions F CFA ! Non seulement pour développer la plateforme mais aussi pour assurer la maintenance qui coûte énormément cher.

S : Et côté compétences techniques ?

  1. S. : Les ressources permettent d’avoir les compétences. J’ai acheté certaines compétences techniques. Ce que je ne peux pas faire moi-même, je donne cela en contrat. C’est une plateforme assez large et ce n’est toujours pas évident qu’une seule personne puisse réunir toutes les compétences nécessaires.

S : Quelle est la particularité de votre réseau Ybann par rapport à la multitude de réseaux qui existent?

  1. S : L’idée centrale de Ybann est de pouvoir connecter toutes les personnes qui sont sur cette plateforme suivant leurs centres d’intérêt. Par exemple, si tu as l’agriculture, la musique comme centres d’intérêt, lorsque tu es sur la plateforme, Ybann te permet de te connecter avec tous ces gens qui partagent le même centre d’intérêt que toi. Ce qui veut dire que tu verras, des posts et des photos basés sur ton centre d’intérêt. Ybann est ainsi structuré. Ybann a aussi plusieurs paramètres : personnel, business, musique. Le volet personnel permet de découvrir des amis qui partagent le même centre d’intérêt que toi ; le volet musical permet aux musiciens de mettre leur musique sur Ybann, de la promouvoir, d’avoir beaucoup de fans. La dimension business connecte aussi les hommes d’affaires, les entrepreneurs selon leurs centres d’intérêt. Ce qui est intéressant dans tout cela est que Ybann est gratuit. L’une des particularités de Ybann réside dans son volet musical.

 

S : Comment on accède au réseau Ybann ?

  1. S. : Pour accéder à Ybann, il faut aller sur le site www.bann.com. On peut aussi le télécharger sur Play store ou IPhone store. Une fois sur la plateforme, tu crées un compte comme sur Facebook, en sélectionnant tes centres d’intérêt, au moins trois.

 

S : Quel dispositif organisationnel et de fonctionnement avez-vous mis en place autour du projet Ybann ?

  1. S. : J’ai une petite équipe technique et administrative de six personnes qui gère au quotidien la plateforme. Mais on fait aussi appel à des compétences extérieures quand c’est nécessaire.

S : Qu’est-ce que Ybann rapporte à son fondateur, surtout qu’il est gratuit ?

  1. S : Pour le moment, il ne rapporte absolument rien ! J’ai injecté beaucoup d’argent mais ce qui est important pour moi est de pouvoir développer mon idée, d’atteindre mon objectif. Lorsqu’on crée un réseau social, on ne doit pas s’attendre à des retombées financières tout de suite. Il y des réseaux qui existent depuis des années mais ne sont toujours pas rentables économiquement. Si le réseau arrive à s’imposer, à devenir populaire, l’argent peut venir après. Les gens peuvent l’utiliser pour développer leurs business, se faire de l’argent.

S : Quel est le business-modèle qui est derrière Ybann ?

  1. S. : Il y a une dimension commerciale, marketing derrière qui va, à terme, permettre aux gens de payer une certaine caution pour promouvoir leurs activités. Ils pourront également se payer de la musique. L’objectif aussi est de développer une industrie musicale derrière.

S : Votre nom a fait le tour du monde à la suite de cette action en justice de Yahoo contre vous. Qu’est-ce le géant vous reproche ?

  1. S. : Yahoo me reproche mon logo et la lettre Y qui y figure. Yahoo a estimé que mon logo ressemble a son produit ; que Ybann va saboter son produit. Pour lui, lorsque les gens vont voir mon logo, ils vont croire que Yahoo est associé à mon projet et que je suis en train de créer une confusion avec Yahoo. Partant de là, le géant s’est engagé à m’empêcher de protéger mon produit, d’avoir la marque déposée. Tous les problèmes sont partis de là.

 

S : Mais avant de lancer votre produit, avez-vous entrepris de le protéger ?

  1. S. : Quels que soient la technologie, les investissements derrière le projet, si Ybann n’est pas protégé, cela n’a pas de sens. Le logo est central dans le projet. J’ai donc protégé mon projet au niveau de Trade Mark aux Etats-Unis. Quand j’ai fini de concevoir le logo, j’ai payé un cabinet qui a investigué pour s’assurer que mon logo est unique en son genre. Après investigation, les consultants m’ont rassuré que je peux monter mon dossier pour demander la protection de la marque sans problème. Ce que j’ai fait auprès de l’institution habilitée qui, à son tour, a fait des investigations. A l’issue des investigations, elle a publié pour voir s’il y a des gens qui s’opposent à cette protection.

C’est à partir de là que Yahoo est venu pour arrêter le processus de protection de ma marque. Son avocat et son directeur des arts m’ont envoyé deux mails auxquels je n’ai pas répondu !  Après l’avocat m’a appelé pour me dire d’arrêter le processus d’enregistrement. Je lui ai dit que seule une décision de justice peut me faire arrêter ce processus.

Comme j’ai résisté, l’avocat est revenu à la charge pour me demander que je vais vendre le logo à combien. Je lui ai dit que je ne veux rien d’autre que la propriété de mon logo. Mais en réalité, c’est pour après se prévaloir de l’argument que j’ai fait cela pour me faire de l’argent sur le dos de Yahoo.

Le conflit est né, j’ai contacté quatre avocats ; les trois ont refusé parce que le litige m’oppose à un géant qui est Yahoo.  Celui qui a accepté m’a dit que son assistance va me coûter au moins 200 000 dollars. J’ai dit à ma femme, il nous faut assurer notre auto-défense. J’ai commencé à me documenter, à payer des livres, faire des recherches, à étudier des anciens cas.

S : La bonne nouvelle est que vous êtes sortis victorieux de ce procès que l’on pourrait qualifier de Goliath contre David. Quels ont été les arguments de votre défense ?

  1. S. : J’avais plusieurs arguments. D’abord au niveau du contenu et de la technologie utilisée au niveau de mon réseau social. Yahoo n’est pas un réseau social. En plus, avec Yahoo, on ne peut pas poster des photos, des vidéos ; ce qui est le cas avec Ybann. J’ai donc prouvé que Ybann et Yahoo ne mènent pas les mêmes activités. Mais j’avais une dernière carte qui était mon argument principal et qui est lié au fait que Yahoo m’accuse de vouloir intentionnellement lui nuire. Il me revenait de prouver que je n’ai pas cette mauvaise intention. C’est là que j’ai fait sortir les factures du cabinet que j’ai sollicité pour faire des investigations sur l’originalité de mon logo. Cette pièce a été fatale pour Yahoo ! Dans ma stratégie, j’ai gardé cet argument en dernier ressort. Peut-être quand ils ont vu que c’est un Somé, ils se sont dit que c’est un Africain clandestin qu’ils peuvent effrayer. Voyant qu’il est en train de perdre, l’avocat de Yahoo m’a dit qu’il va m’autoriser à utiliser le logo à condition que je ne l’enregistre pas ! Je lui ai dit de ne plus m’appeler ! A l’issue du procès, le tribunal Trade Mark de Los Angeles m’a autorisé à utiliser le logo.

Pendant le procès, Yahoo m’a attaqué sur des questions de forme de mes arguments. Le juge a répondu en disant je ne suis pas un avocat mais un citoyen qui se défend ; par conséquent, l’argument de la forme de mon argumentation ne pouvait pas prospérer !

Le procès a pris fin en 2019 après une année de tractation. L’affaire a commencé en février 2018, et le procès proprement dit en août 2018.

 

S : Quel sentiment vous a animé au prononcer du verdict en votre faveur, petit Burkinabè face à ce géant mondial ?

  1. S. : C’était une grande satisfaction, car tout le projet de développement du Ybann se reposait sur le logo. Imaginez que je perde la propriété du logo ! Ce verdict m’a encore donné du courage de maintenir la plateforme et de poursuivre le développement de mon projet.

 

S : Avez-vous bénéficié du soutien de l’Etat burkinabè dans le cadre de ce procès ?

  1. S. : Je n’en ai pas demandé. Car, pour moi c’est une affaire privée, de business. L’avantage est que là-bas la justice est indépendante, transparente ; il me suffisait d’avoir de bons arguments !

 

 

S : Au sortir de ce procès, quelles sont vos perspectives ?

  1. S. : L’objectif est de faire connaître Ybann à un niveau inimaginable et de créer une industrie numérique autour de cette plateforme.

 

S : En tant que spécialiste, quelle doit être la place du numérique dans le développement d’un pays comme le Burkina Faso ?

  1. S. : Le numérique doit occuper une place très importante dans le développement de nos pays. Les ressources sont disponibles, il n’y a pas de lieu de réinventer la roue ; il suffit simplement de savoir en tirer profit en créant une économie numérique comme le e-commerce, les e-transactions financières, bancaires, et même dans le domaine de la logistique. Mais il faut d’abord résoudre le principal problème de la faiblesse de la connectivité internet. Pour que les investisseurs s’installent dans votre pays pour réaliser des projets numériques, il faut une connectivité fiable, stable, moins coûteuse.

 

S : Les investissements publics et privés y sont-ils à la hauteur des enjeux liés au développement du numérique dans le monde d’aujourd’hui ?

  1. S. : Ce n’est pas suffisant. Il faut plus ! Et le gouvernement a un grand rôle à jouer dans le développement des infrastructures numériques. Le privé ne peut réaliser certaines infrastructures. Notre existence sera déterminée par le numérique et tout le monde sait que l’Afrique est un continent d’avenir ! Le gouvernement doit donc y investir conséquemment, pour éviter que sa communication ne soit entre les mains  d’autres Etats qui vont venir investir dans le numérique dans nos pays.

 

S : Les réseaux sociaux ne sont pas tout bénef. Ils ont aussi des effets pervers ! Quels conseils donnez-vous aux jeunes, pour un meilleur usage de ces réseaux ?

  1. S. : La responsabilité est à la fois des deux côtés : utilisateurs et concepteurs des réseaux sociaux. Par exemple au niveau de Ybann, nous exigeons un âge minimal de 18 ans, avec des paramètres pour supprimer les mauvaises publications. Le reste, il est de la responsabilité de l’utilisateur de savoir tirer profit de la dimension positive du réseau social.

S : Quels sont vos projets pour le Burkina Faso ?

  1. S. : J’ai des projets dans le domaine du numérique, de l’agroalimentaire, mes deux passions. L’un des projets est en cours. J’ai aussi un projet dans le domaine du pipeline.

Interview réalisée par

Mahamadi SEBOGO

Windmad76@gamil.com

 

 

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