Projet de vaccin antipaludique : « Le R21/Matrix-M protège à 77% », Pr Halidou Tinto

Le vaccin candidat contre le paludisme, R21/Matrix-M, développé par les chercheurs de l’unité clinique de Nanoro vient de livrer des résultats satisfaisants avec un taux d’efficacité de 77%, devenant ainsi le premier vaccin à dépasser l’objectif d’efficacité vaccinale de 75% spécifié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans cette interview, Halidou Tinto, chef de l’unité de recherches cliniques de Nanoro et investigateur principal revient sur le processus de recherches.

Sidwaya (S) : Comment est né le projet de vaccin antipaludique R21/Matrix-M ?

Halidou Tinto (H.T.) : L’unité de recherches cliniques de Nanoro s’est engagée depuis plus de 10 ans dans des recherches sur différents outils de lutte contre le paludisme y compris les médicaments, les vaccins, mais également des textes de diagnostics. C’est dans cette perspective, que le vaccin RTSS a testé, il y a 10 ans par la même équipe au niveau de l’unité de recherches cliniques de Nanoro. C’est à la suite des résultats auxquels nous avons abouti et de la qualité du travail que nous avons mené dans le cadre de ce vaccin RTSS, que l’université de Oxford a pris attache avec nous pour entamer des discussions afin de tester ce vaccin R21/Matrix-M qui était déjà dans le processus de développement pré-clinique et clinique et qui atteignait maintenant la phase 2 de l’essai clinique. Pour cette phase 2, ils ont souhaité que nous collaborions pour suivre le développement de ce candidat vaccin.

S : Selon les derniers résultats auxquels vous êtes parvenus, le R21/Matrix-M s’avère efficace à 77%, devenant ainsi le premier vaccin à dépasser l’objectif d’efficacité vaccinale de 75% spécifié par l’OMS. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

H.T. : Le parasite du paludisme (le plasmodium) étant un microorganisme très complexe, l’OMS est très modeste dans le processus de mise au point d’un vaccin. Parce que ce n’est pas aussi facile de mettre au point un vaccin contre un parasite comme on le ferait contre un virus. Parce que tout simplement, le parasite n’est pas tout à fait différent de l’être humain, car, c’est 14 chromosomes, plus de 5000 gênes…De ce fait, l’OMS a défini crescendo différents objectifs. Le premier objectif, c’était qu’à l’horizon 2015, on propose un vaccin qui puisse protéger les enfants à, au moins 50% pendant un an. Si vous vous rappelez, RTSS a permis d’atteindre cet objectif. Car, RTSS protégeait à 56% sur une année. La prochaine étape pour l’OMS, c’était qu’à l’horizon 2030, la communauté internationale puisse accompagner le développement d’un vaccin qui puisse protéger au moins à 75%. Alors dans la perspective, que si nous avons un vaccin à 50% sur une année, nous pouvons commencer à déployer en attendant à l’horizon 2030 de proposer quelque chose de meilleur. C’est justement dans cette perspective, que notre équipe en collaboration avec leur partenaire qui est l’université d’Oxford a entrepris cet essai clinique dans l’objectif d’atteindre ce seuil de 75%.
Les dieux de la recherche étaient avec nous et cela nous a permis d’atteindre l’objectif 9 ans avant l’échéance parce que c’était en 2030 et c’est déjà en 2021, que nous avons pu démontrer que ce vaccin R21/Matrix-M pouvait protéger les enfants de moins de 5 ans à 77% pendant un an.

S : Comment les investigations ont été menées pour aboutir à un tel résultat ?
H.T. : Ce vaccin est en cours d’essai en phase 2. Parce que dans le processus de développement d’un produit, vous partez de la recherche fondamentale au moment où, vous soupçonnez que votre produit à une activité contre le micro organisme que vous ciblez. A partir de là, il y a ce qu’on appelle, la recherche fondamentale qui va se faire essentiellement au niveau du laboratoire. Une fois que vous avez des résultats satisfaisants, à ce stade, vous allez évoluer vers une recherche sur les animaux (singes, rats, souris…). Lorsque vous avez une satisfaction, vous passez à l’Homme. Au niveau de l’Homme, vous allez en phase 1, où vous allez essayer de montrer la sécurité d’usage du produit. Ensuite, vous allez en phase 2, où vous allez faire la preuve du concept. Là, nous sommes dans la phase 2, où nous avons fait la preuve du concept qui va nous permettre d’aller en phase 3. Pour cette phase 2, nous avons sélectionné 450 enfants sur la base de probabilité statistique. Ces enfants ont été répartis en 3 groupes. Un groupe de 150 qui a reçu le vaccin à une faible dose. Un groupe de 150 qui a reçu le vaccin à une plus forte dose. Et un groupe qui a reçu un vaccin de contrôle qui est le vaccin anti rabique. Nous avons suivi ces enfants, une fois que nous les avons vaccinés avec trois doses de vaccins à intervalle d’un mois entre les différentes doses. Nous les avons suivis pendant un an pour voir dans chaque groupe comment les enfants allaient se comporter du point de vue de la sécurité du vaccin, la tolérance, mais également de l’efficacité. C’est-à-dire à chaque fois, qu’un enfant avait une suspicion de paludisme, il était testé, pris en charge et traiter. C’est au bout de ce processus qu’on s’est rendu compte que lorsqu’on comparait les enfants qui ont reçu la plus forte dose du vaccin, à ceux qui ne l’ont pas reçu, c’est-à-dire ceux qui ont reçu le vaccin anti rabique, on avait 77% de protection. Cela veut dire que le risque qu’un enfant dans le groupe qui n’a pas reçu le vaccin fasse un paludisme pendant un an était de 77% comparé à ceux qui ont reçu le vaccin. Cela veut dire que le vaccin protège à 77%. Voilà comment nous avons procédé pour aboutir à cette efficacité.

S : Quels sont vos rapports avec l’OMS dans le développement de ce vaccin ?

H.T : Au niveau de l’OMS, il y a le comité d’experts sur le vaccin anti paludique auquel j’appartiens donc je siège à Genève, où nous suivons dans le monde entier toutes les recherches sur les vaccins contre le paludisme. Il y a plus de 100 types de vaccins qui ont été testés ou en cours d’essais cliniques contre le paludisme. C’est-à-dire que la recherche est très dynamique. Et l’OMS suit attentivement ce que nous sommes en train de faire. Cette publication qui va paraître dans le Lancet, une revue assez sérieuse et très célèbre, va permettre à l’OMS de suivre de très près la phase 3 qui va venir en perspective. Parce que pour le moment, nous ne pouvons pas parler de vaccin disponible puisque nous sommes en phase 2. Nous avons fait la preuve du concept et il faut confirmer en phase 3. Cette phase 3 qui va débuter bientôt va permettre de confirmer. Si cela est fait, ça suivra le même cheminement que le vaccin RTSS qui est aujourd’hui en phase pilote dans trois pays africains notamment le Malawi, le Ghana et le Kenya pour voir en condition de vie réelle si le développement de ce vaccin peut permettre d’atteindre la même efficacité qu’on a constatée en essai clinique. Ce vaccin fera certainement l’objet d’une phase pilote comme le RTSS au niveau de l’OMS dans la perspective que ce vaccin soit enregistré et mis sur le marché pour nos populations.

S : En collaboration avec les sociétés Serum Institute of India Private Ltd et Noravax, une phase de recrutement (Burkina, Kenya, Mali et Tanzanie) pour un essai de phase III dans la perspective de la demande d’homologation a été entreprise, pour évaluer l’innocuité et l’efficacité du vaccin à grande échelle. Qu’en sera-t-il exactement?

H.T. : La phase 2 nous a permis de faire la preuve du concept. Et, cette phase 3 sera la phase de confirmation de ce qu’on a constaté en phase 2, mais avec des échantillons beaucoup plus grands. Là, nous avons travaillé avec 450 enfants dans un seul endroit(Nanoro). La phase 3 va nous permettre d’aller sur 4800 enfants dans 4 pays. Le Burkina aura deux sites (Nanoro et Dandé) où nous allons recruter les enfants et tester. Dandé parce qu’il y a des strates dans les faciès épidémiologiques du paludisme au Burkina avec dans la région du Sud-Ouest, une transmission beaucoup plus longue. Dans la région centrale une transmission de durée moyenne et dans le Nord, beaucoup plus longue. Il était important pour nous de voir si, un tel vaccin testé dans une zone comme Nanoro qui a une transmission à durée moyenne va donner la même efficacité dans une zone comme le Sud-Ouest (Dandé) où la transmission est beaucoup plus longue. En Afrique, il y a certains pays différemment du Burkina, où le paludisme a une transmission saisonnière. Ici, vous avez la plupart des cas de paludisme qui surviennent entre le mois de juin et décembre. Nous avons testé le vaccin dans un contexte où le paludisme est à transmission saisonnière. Il est important de voir si dans un autre contexte épidémiologique où la transmission est périnéale, c’est-à-dire permanente dans les pays comme la Tanzanie et le Kenya, est-ce qu’on va obtenir la même efficacité. Et, c’est lorsqu’en testant ce vaccin dans ces différents pays sur un grand nombre d’enfants (4800), lorsqu’on va aboutir à une confirmation de cette efficacité qu’on pourra envisager l’enregistrement de ce vaccin. C’est la dernière étape qui va être entamée bientôt. Pour le Burkina, nous avons soumis un dossier au niveau de l’Agence nationale de régulation pharmaceutique (ANRP) pour requérir l’autorisation du ministère de la Santé afin de commencer très rapidement cette phase 3 qui, en principe, est prévue pour débuter dans la première semaine de mai. Nous espérons que l’ANRP réagira très rapidement pour qu’on puisse commencer à temps. Nous devons terminer les vaccinations avant le début de la transmission du paludisme. Dans la zone de Nanoro, la transmission commence véritablement au mois de juillet. Donc, il est important qu’on commence les vaccinations en début mai pour les terminer en mi-juillet, juste avant le début de la saison pluvieuse afin de pouvoir confirmer ce que nous avons constaté en phase 2. Nous sommes tout prêt pour commencer la phase 3 au niveau du Burkina. Ensuite, les autres pays comme le Kenya, la Tanzanie vont suivre dans la mise en œuvre de cette phase 3.

S : Pour cette 3ephase, aviez-vous le soutien de l’Etat burkinabè ?

H.T. : Jusqu’à présent ce projet, surtout la phase 2 a été entièrement financé par l’Union européenne(UE), à travers une initiative appelé EDCTP2 qui est basée à la Haye. Pour la phase 3, les autorités avec les résultats obtenus se sont engagées à nous accompagner. Le premier accompagnement que nous attendons de l’Etat, c’est l’accélération dans les démarches administratives que nous avons initiées pour obtenir l’autorisation de conduire cet essai clinique de la phase 3. Ensuite, l’Etat fera ce qu’il pourra. Le ministre de la Santé que j’ai rencontré particulièrement s’est engagé à nous accompagner pour la mise en œuvre de cette phase 3. Parce que c’est le Burkina qui est honoré. Si au bout de cette phase 3, ce vaccin arrivait a être enregistré, l’histoire de l’humanité serait partie du Burkina parce que c’est là où on a démontré pour la première fois que le vaccin était efficace à 77%.

S : Pour la phase 3, ne craignez-vous pas des difficultés (financières, sujets tests…) qui mettront à mal l’avancée du projet ?

H.T. : En matière d’essais cliniques, on avance crescendo. En phase 2 nous avons utilisé 450 enfants. Nous n’avons pas rapporté un effet indésirable grave lié au vaccin. Ce qui est déjà très positif. En termes de sécurité, s’il faut comparer ce vaccin à RTSS que nous avons testé dans le même contexte, ce vaccin à une tolérance incroyable, irréprochable. Sur le plan de la sécurité, nous n’avons aucune crainte. Les populations avec lesquelles, nous travaillons sont également des populations assez bien avisées parce que cela fait plus de 10 ans que nous travaillons dans la zone de Nanoro. Les populations comprennent les enjeux. Elles s’engagent à nous accompagner. Et, nous engageons les populations dès le départ avec un processus d’engagement communautaire qui permet la mise en œuvre très sereine de nos activités de recherches. Nous travaillons depuis plus de 10 ans, et nous n’avons pas rencontré de problèmes majeurs qui puissent compromettre la mise en œuvre de notre travail. Nous espérons que pour cette phase 3, nous serons dans les mêmes dispositions et dans les mêmes conditions pour pouvoir dérouler très tranquillement cette étude qui doit prendre au moins deux ans.

S : Comment ces résultats ont été accueillis par la communauté scientifique africaine, qui travaille dans le domaine de la recherche contre le paludisme.

H.T. : C’est d’abord une surprise, parce qu’il y a plus d’une centaine de vaccins en cours de développement ou qui ont été développés et qui ont été abandonnés parce que ça n’a rien donné. C’était une surprise pour tout le monde qu’un vaccin puisse présenter ce taux d’efficacité. Une joie également parce que cela encourage tous ceux qui travaillent dans le domaine des vaccins contre le paludisme. C’est ce message que cela envoie en disant qu’il est possible de mettre au point un vaccin qui puisse être aussi efficace que les vaccins contre les autres pathologies. Notre souhait, c’est qu’à partir de ce vaccin d’autres équipes puissent tirer les leçons de ce qui a marché ou pas pour nous proposer peut-être un produit qui va protéger à 90% ou 100%. Nous nous sommes beaucoup inspirés de RTSS pour concevoir le R21/Matrix-M. A l’origine, c’est pratiquement les mêmes protéines avec quelques variantes liées au fait que nous avons tiré beaucoup d’enseignements avec RTSS qui a permis d’améliorer la protéine pour générer le R21.

S : Si les résultats sont concluants pour la troisième phase, le Serum Institute of India s’engage à fournir 200 millions de dose du vaccin par an. Quel type de partenariat vous lie à cette firme pharmaceutique ?
H.T. : Dans le processus de la recherche, vous avez le chercheur et l’industrie pharmaceutique qui est spécialisée dans la production et la commercialisation. C’est un partenariat public-privé qui est établi pour pouvoir mettre au point tous les produits. En tant que chercheur au laboratoire, vous pouvez avoir une très bonne molécule, une très bonne substance, mais si vous n’avez pas un accompagnement des laboratoires pharmaceutiques, vous ne pourrez jamais mettre au point votre produit en termes de commercialisation après son enregistrement. C’est pourquoi, très tôt, nos partenaires d’Oxford ont établi ce partenariat avec le Serum Institute of India qui est une institution impliquée dans la production de tous les vaccins dans le programme élargi de vaccination. Ils ont pratiquement le monopole avec l’UNICEF dans la production de ces vaccins. Cette structure travaille en tandem avec nous. Dès que le produit sera enregistré, il s’engage à fournir 200 millions de dose par an afin d’accélérer la mise à disposition de ce vaccin. La phase 3 sera entièrement financée par le Serum Institute of India sur fonds propres. Cette structure est connue pour sa capacité de grande production. C’est pourquoi, nous avons choisi de collaborer avec cette structure pour pouvoir avancer dans le développement de ce vaccin.

S : Votre recherche avance à grands pas avec des résultats satisfaisants. Aviez-vous espoir que la solution contre le paludisme viendra du Burkina ?

H.T. : Nous espérons que l’histoire de l’humanité se fera à partir du Burkina avec le vaccin R21/Matrix-M. Parce que c’est là où, il aurait été démontré pour la première fois que ce vaccin pouvait être efficace à 77%.
Je pense que c’est le Burkina qui est honoré. Car, c’est un pays à ressources limitées, mais qui, heureusement, a une grande richesse, c’est la qualité de ces ressources humaines, de ces hommes qui sont aujourd’hui capables de titiller les grandes institutions de recherches en Afrique qui sont localisées dans des pays beaucoup plus riches que le Burkina. Je remercie nos autorités pour l’accompagnement jusqu’à présent et les sollicite de continuer de nous accompagner dans la perspective de cette phase 3, parce que les enjeux dépassent aujourd’hui le Burkina. C’est l’histoire de l’humanité qui est en train de s’écrire au Burkina.

Abdel Aziz NABALOUM

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