Recouvrement des impayés des intrants : des cotonculteurs des Cascades dans la tourmente

La campagne cotonnière 2021-2022 s’annonce sous de mauvais auspices pour certains producteurs du département de Soubakaniédougou dans la province de la Comoé. Alors que l’Association interprofessionnelle du coton du Burkina Faso (AICB) vient de fixer le prix d’achat du kilogramme du coton graine à 270 F CFA, ils sont nombreux les cotonculteurs de cette localité à être dans la désolation. Sommés de rembourser les coûts des intrants pris à crédit avec la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX) lors de la saison 2019-2020, seule condition pour en bénéficier à nouveau, ces cotonculteurs sont dans l’impasse.

Le chef adjoint d’usine de Banfora I, Lassané Zongo, invite les cotonculteurs à utiliser les engrais à bon escient.

Jeudi 6 mai 2021. Il est 12h30mn à Panga, village du département de Soubakaniédougou, dans la province de la Comoé, situé à 10 kilomètres au nord de Niangoloko, dans la région des Cascades. Sous un manguier à l’entrée du village, Kouti Héma, la cinquantaine remplie, est triste. Son enfant en main, il est entouré de ses frères, tous plongés dans la tritesse. D’habitude, à cette période de l’année, ils s’activent pour la préparation de la campagne agricole à venir. Mais cette année, les choses s’annoncent difficiles, voire cauchemardesques, selon les propos de Kouti Héma.

La raison, le recouvrement « inattendu » d’un impayé de la campagne cotonnière 2019-2020 par la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX). M. Héma qui, en temps normal, fait de très bons rendements sur ses 20 hectares d’exploitation en coton, n’a enregistré que deux tonnes sur une superficie de 9 hectares emblavés, lors de cette campagne. Conséquences, il a un impayé de 790 000 F CFA. Malgré la vente de quatre de ses six bœufs de trait, M. Héma n’a pas pu éponger sa dette en intrants. Beaucoup de producteurs ont vendu leurs troupeaux de bœufs, leurs stocks alimentaires et même d’autres matériels de valeur pour rembourser ce crédit, selon les confidences de M. Héma. Tout comme lui, ils sont nombreux, les producteurs de coton de la région cotonnière de Banfora, notamment dans le département de Soubakaniédougou, qui vivent cette situation d’impayés de la campagne 2019-2020. « Pour éviter la honte, ceux qui sont dans l’impossibilité de s’acquitter de cette dette ont vite choisi l’aventure. Le village se vide de ses bras valides », regrette M. Héma. Ceux qui ont décidé de faire face à la situation en restant, ont été entendus par la police qui les a enjoints de s’acquitter de leurs dettes dans les brefs délais, précise-t-il. C’est le cas de Massahiba Soulama du groupement de production de coton de Kielbombora de Gouèra. Ce jeune producteur d’une trentaine d’années a répondu à une convocation de la police de Soubakaniédougou, le 27 avril 2021 au sujet de sa dette de 157 000 F CFA. Une pilule qui passe mal.

« Nous ne refusons pas de payer le crédit. Seulement nous avons voulu que la SOFITEX nous donne les intrants afin qu’on produise pour rembourser de façon échelonnée. Ce que la SOFITEX rejette, ne voulant que le recouvrement de sa dette », argue Massahiba Soulama.
Il ajoute que cette situation compromet la campagne 2021-2022.
Yakoufa Soulama, un producteur de 60 ans de Soubakaniédougou, regrette l’attitude des responsables de l’Union provinciale des producteurs de coton de la Comoé (UPPC-C). Pour lui, la faitière des cotonculteurs ne les soutient pas dans cette situation. « Au lieu de nous défendre, les responsables de l’UPPC-C sont de mèche avec la SOFITEX pour nous humilier. Ils ont même soutenu la manière forte du Comité de recouvrement des impayés (CRI) pour nous contraindre à nous exécuter », fulmine le vieux Soulama, ajoutant qu’ils ont été pris de court.

Victimes de leurs propres turpitudes ?

De mémoire de Sassama Sirima, une telle situation ne s’est jamais produite depuis qu’il produit le coton.

Un argument balayé du revers de la main par le secrétaire général de l’UPPC-C, Mamadou Soma. Celui-ci soutient que certains producteurs sont victimes de leurs propres turpitudes. « Nous sommes là pour défendre tous les producteurs qui veulent vraiment produire du coton. Et non ceux qui s’adossent au coton pour avoir les intrants qu’ils investissent dans d’autres spéculations ou pour revendre.

Tenez-vous bien, certains producteurs s’engagent à cultiver le coton et une fois les intrants en main, ils les détournent dans la production d’autres spéculations comme le maïs ou les revendent simplement, se disant que c’est pour le gouvernement. Il va de soi qu’un tel producteur tombe en impayé. Dans ce cas de figure, l’union ne peut en aucun cas prendre sa défense », martèle M. Soma. Toute dette étant appelée à être remboursée, poursuit-il, elle peut être réclamée à tout moment. Bien avant que le CRI ne rencontre les producteurs à cet effet, renchérit M. Soma, l’union provinciale, au cours des assemblées générales, a prévenu les concernés du remboursement. « D’ailleurs, le CRI a mis trop de temps pour agir. Cette situation d’impayés a pénalisé les producteurs exemplaires à qui la SOFITEX doit de l’argent», indique M. Soma. En effet, de 2016 à 2019, relate Sassama Sirima, secrétaire général du Groupement de production de coton (GPC) Gouèra I, les moissons des campagnes cotonnières ont été infructueuses. « Nous avons fait des impayés successifs pendant ces campagnes », lance-t-il, avant d’ajouter que cette situation ne leur était jamais arrivée depuis qu’ils sont dans la culture de l’or blanc, il y a des lustres.

Des baisses de rendement…

Dans la recherche des raisons de ce « fiasco » dans la production du coton, les producteurs sont convaincus que la SOFITEX, leur fidèle partenaire de toujours, leur a servi de mauvais intrants agricoles. « Nous n’avons certes, pas fait de longues études, mais au regard de l’expérience que nous avons accumulée dans le coton, nous avons remarqué des changements qui laissent croire que les intrants y sont pour quelque chose », se convainc Sassama Sirima qui soutient que du semis, à la floraison, le cotonnier donne de l’espoir, mais à une certaine période, les fleurs commencent à tomber malgré les efforts d’entretien. Cependant, pour l’agent de mise en place de la campagne à la SOFITEX de Banfora, N’Bansongui Traoré, cet état de fait est dû aux attaques des acariens. Le retour au coton conventionnel plus exigeant, en lieu et place du coton génétiquement modifié et les aléas climatiques, sont entre autres raisons évoquées par un responsable de l’UPPC de la Comoé qui a requis l’anonymat pour justifier la baisse de rendement du coton à l’hectare et par ricochet cette situation des impayés.

Pour éviter une crise dans le secteur du coton, le gouvernement a pris en 2019, la décision d’apurer les impayés de 2016 à 2019 afin de permettre aux producteurs de partir sur de bonnes bases. Le problème ainsi résolu, les producteurs de cette zone cotonnière ont encore retroussé les manches pour la campagne 2019-2020. En fin de compte, ils subissent le même sort que les trois campagnes précédentes. Une nouvelle situation que la source anonyme de l’UPPC de la Comoé lie à la mauvaise compréhension de l’apurement des dettes précédentes. « Lorsque le gouvernement a décidé d’apurer les crédits des campagnes de 2016 à 2019, certains producteurs qui n’étaient pas en impayés se sont sentis lésés. Si fait qu’à la campagne 2019-2020, ils ont détourné les intrants dans la production d’autres spéculations de sorte à tomber dans une dette, se disant que le gouvernement va la prendre à sa charge », indique-t-elle. Un comportement, poursuit la source, qui a augmenté le nombre d’impayés dans la région cotonnière de Banfora, plus particulièrement dans le département de Soubakaniédougou.

64% de taux d’endettement

De moins de 50% de taux d’endettement, la région cotonnière de Banfora s’est retrouvée avec plus de 64% d’endettement, soit plus de 200 millions F CFA au sortir de la campagne 2019-2020, aux dires de N’Bansongui Traoré.

Dans l’incapacité d’honorer ses engagements vis-à-vis de la SOFITEX, Massahiba Soulama s’est expliqué à la police de Soubakaniédougou, le 27 avril dernier.

Sur cette dette, le département de Soubakaniédougou a enregistré à lui seul, environ 100 millions F CFA d’impayés, selon ce responsable de l’UPPC de la Comoé qui a requis l’anonymat. Pour stopper l’hémorragie, la direction générale de la SOFITEX, aux dires du chef adjoint d’usine de Banfora I, Lassané Zongo, a conditionné la disponibilisation des intrants aux producteurs dans les Groupements de production de coton (GPC) endettés par le payement des crédits. Dans l’impossibilité de rembourser, plus de 300 GPC de la région des Cascades n’ont pas pu produire le coton pour la campagne 2020-2021. Conséquence, de 52 000 tonnes de coton par saison, la région n’a enregistré que moins de 25 000 tonnes, selon N’Bansongui Traoré, plaçant Banfora parmi les derniers producteurs de coton de la région malgré les conditions favorables à la production agricole. Pour relever le rendement de la production dans les trois zones de la région cotonnière de Banfora (Sidéradougou, Banfora et Léraba), le chef adjoint d’usine, Lassané Zongo, conseille aux paysans d’utiliser le compost en plus des engrais chimiques pour fertiliser les sols qui s’appauvrissent d’année en année. Aussi les invite-t-il à s’adonner véritablement à la culture du coton sans tricher.

« Nous sommes en train de rechercher les vraies causes de cette situation, mais d’ores et déjà, j’invite les producteurs à changer de comportement. Les intrants dédiés au coton doivent être utilisés dans les champs de coton. Si on les utilise à d’autres fins, il va sans dire que vous n’aurez pas de bons rendements dans le coton », indique M.Zongo.

Kamélé FAYAMA

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