Intoxication alimentaire supposée à Pella : Un drame, de nombreuses questions

La marmite, qui a servi à la cuisson du repas, a été soigneusement lavée par un « inconnu ».

Sept membres de la famille Ouédraogo ont trouvé la mort, après avoir consommé un met (couscous), le 21 mai 2021, à Daboala, village de la commune de Pella, dans la région du Centre-Ouest. Quelques jours après, Sidwaya s’y est rendu pour comprendre les causes de ce drame.

En cette après-midi du lundi 24 mai 2021, les habitants de Daboala, village situé à 6 kilomètres de la commune rurale de Pella, dans le Centre-Ouest, sont toujours sous le choc.
Les visages sont tristes.
Les regards hagards.
Les femmes, les hommes, assis devant leurs concessions, sous des hangars…les bras sous les mentons ou la tête, ne se sont pas encore remis du malheur qui frappe la famille de Salam Ouédraogo, frère cadet du chef de village, Naaba Kouanga. Le vendredi 21 mai dernier, il est 3 heures du matin. Awa Ouédraogo (9 ans) est prise d’un malaise. Subitement, elle tombe en syncope. Alertés, les femmes, les enfants…de la concession familiale viennent à son secours. Malgré les premiers secours, elle continue de se tordre de douleurs au ventre suivies de vomissements. Son état devient de plus en plus critique. Apeurés, la gamine est conduite au dispensaire de Pella par les siens.

« Des membres de la famille l’ont amenée au dispensaire. Son père a décidé de les rejoindre. Paniqué, il a oublié son portable à la maison. Lorsqu’il est revenu chercher son téléphone, il a trouvé le frère jumeau de sa fille gisant au sol en train de trembler et se tordre aussi de douleurs suivies de vomissements», relate Naaba Kouanga, tout triste. Impuissant son géniteur n’arrive pas à le réanimer. Le petit Seni est en train de passer de vie à trépas. « Comme ce sont des jumeaux, selon la tradition, ils ne doivent pas être dans la même structure sanitaire pour les soins », confie le chef traditionnel. Seni est alors conduit au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) du village de Babouli, à 3 Km de Daboala. Dans l’après-midi, du vendredi 21 mai, Seni rend son dernier souffle.

«Lorsque nous avons fini de creuser sa tombe, nous étions en train de lui donner une douche pour l’inhumer. Malheureusement, nous avons été informés que sa sœur qui a été transférée au Centre médical (CM) de Boussé par la suite a aussi rendu l’âme. Ils ont été inhumés, l’un après l’autre », affirme Naaba Kouanga. Les morts deviennent suspects et les interrogations fusent de partout. Qu’est-ce qu’ils ont consommé dans la nuit ? A cette interrogation, la réponse du chef de village est sans équivoque : « nous avons été informés que c’est du couscous que l’une des coépouses de mon frère a cuisiné pour le repas familial ». Entre interrogation et tristesse, Nata Ouédraogo commence à présenter à son tour les mêmes symptômes que les défunts jumeaux.

« C’est arrivé au dispensaire de Pella qu’elle a commencé à ressentir les mêmes douleurs que les deux premiers cas. Pourtant, elle ne présentait aucun signe lorsqu’elle s’est jointe aux personnes qui ont accompagné la jumelle Awa au CSPS pour recevoir des soins », affirme Naaba Kouanga.

Le 23 mai, Nata succombe à ses douleurs. Les victimes se multiplient et les raisons du drame demeurent inconnues. Evacuée au Centre hospitalier universitaire Yalgado- Ouédraogo (CHU) pour la même cause, sa génitrice, rend aussi l’âme. « Sa dépouille a été ramenée au village pour son inhumation », confie Naaba Kouanga.
A la date du 24 mai, Salam Ouédraogo a perdu ses 4 enfants, ses deux épouses dont l’une enceinte de six mois : Mariam Soré (première épouse), Fati Ouédraogo (2e femme), les jumeaux Awa et Seni Ouédraogo, le frère cadet Guimnounou, et Nata Ouédraogo. Désemparé, le chef de famille a quitté le domicile familial « sous haute protection ». Nous n’avons pas pu lui arracher quelques mots.

18 personnes en observation

La tristesse est sur tous les visages.

Le 24 mai, 18 membres de la famille Ouédraogo constitués en majorité d’enfants sont en observation au dispensaire de Pella et 3 sous traitement au CHU Yalgado-Ouédraogo. Elève en classe de 5e, Justin Sebogo (15 ans) fait partie des rescapés. Tout comme les membres de la fratrie, il a consommé aussi le « couscous mortel ».

« Cela fait quatre jours que je suis dans cet hôpital. J’ai mangé du couscous que ma grand-mère m’a donné. J’ai juste mangé un peu », témoigne-t-il. Depuis son admission dans l’établissement sanitaire, il dit qu’il n’a aucune douleur, aucun symptôme. « Je me porte bien pour le moment. Même, si c’est le seul repas que j’ai consommé cette nuit », soutient-il. En observation aussi au dispensaire, Rasmata Ouédraogo, belle-fille de Salam Ouédraogo ne comprend pas comment le drame a pu se produire. Tout comme les infortunés, elle a aussi consommé le « couscous de malheur ».

« Lorsque le couscous a été servi, il a été distribué aux membres de la famille. J’ai estimé que ma part était petite. Donc, j’ai juste mangé un peu en espérant cuisiner du tô pour manger après. C’est ainsi que j’ai donné la grande partie à mes enfants. Lorsque j’ai préparé le tô, je les ai invités à manger. Ils m’ont dit qu’ils ne vont plus manger, car, le couscous a ballonné leur ventre. Ma belle-mère a aussi confirmé qu’elle a ressenti des ballonnements après avoir mangé le couscous », dit-elle. Elle ajoute : « après avoir consommé le couscous, mon 2e fils a juste fait la diarrhée, après plus de signe. Il semble bien se porter ».

Rencontrée au dispensaire de Pella, Saoudata Sissao est la seule coépouse vivante de Salam Ouédraogo. Contrairement à ses deux enfants, dit-elle, elle n’a pas consommé le couscous. « Mes enfants sont en observation comme moi. Pour le moment, ils ne présentent aucun signe de maladie. Cette situation me chagrine énormément», regrette-t-elle. Selon l’agent de santé au dispensaire de Pella, Céline Bouda, les premiers cas sont arrivés, le 21 mai dernier.

« La jumelle vomissait et par la suite ce fut l’une des accompagnantes. Cette dernière a été évacuée au CM de Boussé, car, elle était dans le coma », informe-t-elle. A en croire l’agent de santé, Céline Bouda, pour le moment les patients en observation ne présentent aucun symptôme d’une quelconque maladie.
« Le village étant à 6 Km du dispensaire, s’ils doivent prendre du temps pour envoyer les malades, les cas peuvent se compliquer. Mais s’ils sont à côté, la prise en charge sera plus rapide », estime Mme Bouda.

« Le restant du repas a disparu »

Comment est-on arrivé à cette situation ? Selon les témoignages, ce drame est lié à la consommation de couscous de mil par des membres de la famille. «Cette farine est utilisée d’habitude pour préparer le repas familial. Mais, nous ne savons pas pourquoi et comment ce drame est arrivé », indique le chef traditionnel. Aux premières heures du drame, la piste d’une intoxication alimentaire a été privilégiée. Une équipe de médecins, des infirmiers de Koudougou, du district sanitaire de Nanoro, du CSPS de Pella a alors été dépêchée dans la famille pour collecter des échantillons de la farine incriminée pour d’éventuelles analyses pour confirmer ou infirmer cette thèse. Mais quelques jours après le drame, cette thèse d’intoxication alimentaire ne semble pas être partagée par certains.

« Dès les premiers décès, lorsque nous avons su que c’est le repas qui est la cause du drame, nous avons demandé à ce que le restant soit bien gardé pour la suite de nos investigations. Nous l’avons posé sur un mûr de la cour, car nous étions préoccupés par les

Le maire de Pella, Souleimane Kientega : « la famille sera soutenue ».

inhumations. A notre grande surprise, le restant du repas a disparu et la marmite qui a servi à la cuisson soigneusement bien lavée », explique une source qui a requis l’anonymat. Qui a bien pu faire disparaître ce « couscous mortel » ? C’est la question qui taraude les esprits, d’après cet informateur. Il ajoute : « Certains ont dit que c’est peut-être les animaux qui l’ont mangé.

Mais nous avons fouillé tout le village pour espérer voir des cadavres d’animaux, mais rien. De même que nous avons fouillé tout le village, les W.C…pour voir où le restant de l’aliment a pu être jeté, mais rien ». Pensez-vous à un empoisonnement ? « Avec tout ce scenario, je suis tenté de dire oui », indique notre source. Interrogé sur cette éventua-lité, Naaba Kouanga n’a pas voulu se prononcer, mais pour lui, seules les investigations pourront déterminer la cause réelle du drame.
« Nous nous en remettons aux conclusions des analyses médicales », dit-il.

Une chaine de solidarité

La douleur est palpable aussi chez le maire de Pella, Souleimane Kientega. «Nous étions abattus lorsque nous avons reçu les premières informations, parce que le drame a commencé avec des enfants. Dans la journée du vendredi, nous qui avions pensé que c’était juste une maladie… nous, nous sommes surpris qu’on dépasse trois cas en une journée. Nous avons pris peur parce qu’un décès, nous sommes abattus. Deux, nous sommes sonnés. Mais, 5, 6 en moins de 48 heures, il y a de quoi être bouleversé. Nous posions la question de savoir qu’est- ce qui est à l’origine », affirme-t-il.

Alors, il invite la population à rester calme, car, « nous pensons que nous pourrons savoir ou avoir des éléments qui ont conduit au drame ». Quant à l’utilisation des pesticides et herbicides, il exhorte les populations à la prudence. « Pour le moment, rien ne nous dit que c’est cela. Nous n’avons pas l’assurance, mais au regard des dégâts que ces produits ont pu causer dans d’autres contrées et sachant que des cultivateurs les utilisent nous demandons de prendre toutes les précautions quant à leur utilisation et manipulation.

Il faut qu’elles s’assurent que ces produits sont homologués ou pas. S’ils ne le sont pas, c’est qu’ils sont nocifs pour les populations et les animaux », rappelle le maire de Pella. En attendant d’élucider les causes du drame, de concert avec les autorités provinciales et des élus de la commune de Pella, une chaine de solidarité a été déclenchée. « Nous pensons que quelque chose pourra être fait pour la famille en terme de soutien alimentaire et financier », espère le maire Kientega.

Selon le chef du service social de la mairie de Pella, Ismaël Traoré, une prise en charge psycho-sociale pour remonter le moral de la famille a été aussi initiée. « Nous espérons qu’ils ont reçu le message. Comme c’est un moment douloureux, nous essayons de les réconforter pour qu’ils sachent qu’on compatit à leur douleur », espère M. Traoré. Naaba Kouanga et le Conseiller villageois de développement (CVD), Alassane Ouédraogo souhaitent que ce drame prenne fin.

Abdel Aziz NABALOUM

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