Projet de Constitution de la Ve République : L’Etat laïc, mais encore ?

Ceci est une contribution de l’économiste de l’entreprise et écrivain, Paul Bassolé, sur la laïcité de l’Etat.

Le projet de Constitution de la Ve République, ou de révision… (C’est selon), dispose en son article 42 al. 1, que « le Burkina Faso est un Etat (…) laïc… »
Par laïcité de l’Etat, l’on signifie sa neutralité vis-à-vis de toutes les religions. Seulement, toute constitution est porteuse d’une idéologie, parce ce que ce n’est pas l’Etat qui s’autoproclame laïc ou théocratique mais des hommes qui en disposent ainsi. Lorsque l’idéologie est portée par exemple par des athées, leur position par rapport aux religions ne peut être neutre dans l’élaboration de la loi fondamentale et de ses émanations. Si en France notamment cette idéologie ne l’a pas seulement emporté sur le plan institutionnel mais également sur le plan social en reléguant en particulier la morale dans l’intimité, en Afrique, là où les constitutions sont des copies, cela ne manque pas de poser des problèmes de cohérence avec la société en certaines de leurs dispositions.
S’agissant des Etats francophones d’Afrique, il suffit de lire l’histoire de la Révolution française de 1789, ses origines et les principaux mouvements qui l’ont préparée depuis le XVIIe siècle, pour se convaincre de l’anticléricalisme desdits mouvements. En d’autres termes, c’est une « minorité historique » (pour emprunter au Dr Ouédraogo Seydou Rasablga son concept) qui a provoqué le chambardement. Car, si la révolution a été voulue par l’ensemble du peuple pour abolir les privilèges, le monde paysan aimait bien son roi et n’a pas souhaité sa mise à mort. Il se serait bien accommodé de la monarchie comme ailleurs en Europe. C’est à la même minorité historique, « positiviste », qui ne croit qu’à la science, que l’Afrique doit la « civilisation » et ses valeurs.

La religion au service de la civilisation des peuples noirs

Le principal artisan de la colonisation française aura sans doute été Jules Ferry (1), figure emblématique de la IIIe République. Ardent défenseur de l’idéal républicain, il adhère en 1875 à la franc-maçonnerie, dont l’attachement aux libertés est légendaire. Tandis que l’extrême gauche lui reproche son impérialisme, il déclare, le 28 juillet 1885 au parlement : « Les colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux». C’est lui qui lance l’entreprise coloniale française, qui s’imposera par les armes, la religion, et la culture : les premières pour conquérir les territoires, les deux autres pour acculturer les hommes. La réussite de cette entreprise sera telle que, environ trois quarts de siècle plus tard, la présence physique des administrateurs coloniaux ne sera plus nécessaire. De même que le machinisme aurait rendu l’esclavage inutile à la longue, l’acculturation rendait le maintien de la colonisation superfétatoire. Certes, il faut louer les anti-esclavagistes occidentaux et les héros africains de la lutte pour les indépendances. Mais cette dernière lutte a laissé un goût d’inachevé dans le pré-carré, car ce ne sont pas les combattants de la liberté qui ont reçu les couronnes de gloire, mais plutôt ceux qui ne voulaient pas des indépendances qu’ils jugeaient prématurées. De sorte que par endroits, ce ne sont plus les administrateurs des colonies qui défendent les intérêts de la métropole, des Africains s’en chargent, pour la sauvegarde de sa gloire impériale.

Quand la religion n’est plus utile

Alors que la colonisation s’était servie de la religion comme moyen de civilisation (de jeunes adolescents se convertissaient encore au début des années 1960 à la religion catholique pour avoir des noms « civilisés »), à présent, les masques tombent chez les ex-colonisateurs ; ils affichent leur anticléricalisme. L’individu ne se connaît pas de créateur, et il est maître de lui-même. Tout se joue sur terre. La liberté est la fin en soi, et elle ne connaît de limite que celle de l’imagination tant que, en théorie, elle ne nuit pas à autrui. Elle a pour fonction (entre autres) de rechercher la jouissance des sens. Les cinq. L’ennui, c’est que l’imagination ne se contrôle pas, la liberté qui y prend sa source pas davantage. Aussi, non seulement elle se retourne contre l’individu lui-même, par exemple par la consommation de substances nuisibles à sa santé, mais elle nuit également à la société par la dépravation des mœurs, qui, par envie d’exotisme va voir ailleurs par le vagabondage touristique (homo)sexuel et la pédophilie. C’est ainsi (pauvreté oblige), mais aussi par imitation en navigant sur les sites pornographiques, que l’homosexualité se répand en Afrique, et non par la découverte subite, suite à une introspection, des caractères homosexuels. D’aucuns prétendent que l’homosexualité existait en Afrique. Si cela est avéré, elle n’a certainement pas été plus courante (sinon cela se serait su) que les mauvais croisements de chromosomes, considérés comme des anomalies en génétique. Il y a, nous semble-t-il, une différence entre existence et fréquence.

Un mauvais procès

Les Africains n’avaient pas attendu les Européens (ni les Arabes) pour croire en Dieu, l’unique. Ils ignoraient même l’existence de Satan, pour lequel ils n’avaient pas (et n’ont toujours pas) de nom. Ce sont les esprits des ancêtres qui sanctionnaient en dernier ressort, croyaient-ils, les violations du « né-trouvé » (la coutume). Alors, comment peut-on prier un être dont on ignore l’existence ? En somme, les Africains prieraient Satan, en invoquant Dieu ! Si ce n’est pas un mauvais procès, ça y ressemble. Les Chrétiens invoquent bien les saints qui ont été de quelconques humains, les « puissances d’en haut » et les « esprits bienheureux », loin des mauvais esprits, déchus, qui ont leurs invocateurs ailleurs. Pourquoi serait-ce différent dans la Religion traditionnelle africaine (RTA) ? Le seul procès que celle-ci mériterait, à notre humble avis, c’est son manque d’universalité, en étant limitée au clan, ce qui d’ailleurs, de fait, la rend d’une inégalable tolérance. Les chrétiens ajouteraient une autre limite : le Christ, en qui elle serait dépassée comme le judaïsme. Mais que vaut l’universalité de la conception sectaire d’une religion révélée, quand ses adeptes vouent une haine viscérale à l’égard de ceux qui professent autrement ou une autre foi, qu’ils frappent d’indignité à exister ?

En tout cas, autant il a été aisé de conditionner les Africains au mode de vie européen parce qu’ils n’avaient rien de comparable, autant il sera mal aisé, nous semble-t-il, de faire d’eux des apostats (qu’ils soient adeptes de la RTA, chrétiens ou musulmans), parce que leur foi est native et non acquise à la faveur des religions révélées. Celles-ci se sont seulement installées sur un terreau fertile.

Le devoir de cohérence

Les dirigeants occidentaux, non-croyants ou qui font de l’individu l’absolu, veulent transformer les élus (des pouvoirs exécutif et législatif) d’Afrique en la minorité historique qui adoptera les lois légalisant l’homosexualité et le mariage homosexuel, comme étant des droits humains, quand dirigeants et peuples sont encore largement croyants. Un membre de l’exécutif ou du législatif, chrétien ou musulman pourrait-il, après avoir soumis ou proposé une loi dans ce sens, retourner à l’église ou à la mosquée pour proclamer sa soumission à Dieu à travers le respect de sa parole qui proscrit l’homosexualité comme étant une abomination ? L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme dispose que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion… » Exercer une pression sur les Etats africains en conditionnant parfois l’aide à l’adoption d’une loi qui légalise l’homosexualité n’est-il pas attentatoire à cette disposition des Nations unies ? Les homosexuels devront probablement attendre de constituer la majorité en Afrique pour légaliser leur état. Si du moins l’on veut respecter la loi de la majorité. Que faisons-nous des droits des minorités ? Tout croyant prime les lois divines sur les considérations charnelles qui n’élèvent pas l’homme au-dessus de l’animal.

Alors, tant que ce sont les hommes qui agiront au nom de l’Etat, la laïcité, en tant qu’elle est synonyme de neutralité sera une vue de l’esprit : là où les décideurs sont croyants, les lois porteront nécessairement une limite à la laïcité, et là où les décideurs sont des athées, c’est leur incroyance qui portera une limite aux libertés religieuses. Mais où serait la cohérence du croyant pratiquant qui poserait les mêmes actes qu’un non-croyant ? Cela dit, Etat et religion s’opposent-ils ? Oui et non.

Oui

Karl Marx en revenant, dirait-il encore que c’est la religion et non le matérialisme de la société de consommation qui est « l’opium du peuple» ? Dans cette société, l’argent est le but, et l’homme l’instrument de sa propre exploitation, en tant que consommateur sans modération. Lui-même n’a d’ailleurs de valeur que ce qu’il possède. La religion, en enseignant le sens de la mesure dans la jouissance des biens matériels, tend à libérer l’homme des pièges de cette société, et à le protéger contre un système. Certes, on ne peut vouloir le bien de quelqu’un contre son gré, mais le jeu en vaut cependant la chandelle pour la religion, puisqu’il y a, dans l’absolu, autant de chance qu’il y ait un au-delà qu’il n’y en ait pas. Quels sont ceux qui courent le plus de risques d’être perdants ? A chacun sa réponse, mais après tout, que perd-on à adhérer à un autre mode de vie que celui du seul plaisir des sens ? Aussi bien sur le plan de la santé que sur celui de la maîtrise de soi face à l’appât. C’est sans doute le tort de la religion vis-à-vis des pouvoirs de l’argent dont l’Etat tire l’essentiel de ses ressources. Certes, point n’est besoin d’être croyant pour avoir l’amour du prochain ou être sobre et que tous les croyants n’iront pas au paradis (en supposant qu’il existe). Mais quand on ne donne pas un sens transcendant à sa vie, le lien horizontal à l’autre sera aléatoire. En outre, celui qui considère qu’il n’a pas de prix, non seulement ne se vendra jamais, mais il se gardera de toute forme d’asservissement.

Non

En-deçà de leurs limites respectives, l’Etat et la religion n’ont-ils rien de commun ? La religion enseigne des valeurs sans lesquelles il faudrait probablement plus de prisons encore, puisque l’éducation (morale et spirituelle) n’est plus du ressort de l’Etat, ni un impératif dans les familles. Si dans l’Etat laïc l’honnêteté est nécessaire, a-t-elle un sens différent de celui que lui donne la religion ? Quand seule la fin devrait justifier les moyens, quelle différence y aurait-il entre la société et le monde animal ? Cela veut donc dire que la religion comble un vide que l’Etat laïc laisse. Si les grands esprits sont maîtres d’eux-mêmes, les esprits faibles livrés à eux-mêmes sombrent souvent dans l’autodestruction sinon le répréhensible. Et puis, comment l’individu pourrait-il être différent selon le milieu dans lequel il se retrouve : croyant en privé, laïc en public. L’athée n’a aucun souci puisqu’il n’a pas d’autre référence que lui-même. Il est donc égal à lui-même partout. L’hypocrite c’est le croyant qui ferait le « grand écart ». Certes, ce n’est un secret pour personne que bon nombre parmi les élites africaines appartiennent aux sociétés secrètes occidentales qui ont leurs agendas non moins secrets, mais, pour autant que nous sachions, ils n’y sont pas au nom et pour le compte de leurs peuples, pas davantage que quand ils sont fidèles de telle ou telle confession religieuse.

Conclusion

Dans une société où l’on est encore dans une écrasante majorité croyant, il ne devrait pas y avoir de honte à l’affirmer. On n’a de honte que vis-à-vis d’une référence que l’on sublime. Comme jadis le maître a inspiré la honte de porter un prénom de « sauvage », à présent, le maître-à-penser inspire celle d’être croyant. Pourtant, il y a des croyants même dans les pays développés.
La constitution de la Confédération suisse commence par ces mots : « Au nom de Dieu Tout-Puissant ! » ; et cette constitution ne comporte nulle part le mot « laïc ». Aux Etats-Unis les présidents prêtent serment sur la Bible (jusqu’à présent), et le jour où ce sera un Musulman, c’est sur le Coran qu’il le fera.
Les ex-colonies de la France doivent-elles pour autant porter la marque déposée, NF, interdites de regarder à gauche, à droite, encore moins derrière, mais seulement à l’ex (?) puissance tutélaire qu’elles suivent ? Les bons éducateurs savent que d’être trop intrusif, trop directif dans la vie d’un enfant est la meilleure façon d’en faire un rebelle à cette éducation, tôt ou tard. En revanche, passé un certain âge, accompagner un enfant en se contentant de lui présenter le plus d’options possibles afin de lui permettre de faire les choix les mieux éclairés ; en lui exposant les avantages et les inconvénients de chacune d’elles, c’est en faire un(e) indéfectible ami(e). Les enfants qui ont subi une éducation trop directive, s’ils ne se révoltent pas, deviennent des complexés, incapables d’initiative, attendant toujours, mêmes adultes, qu’on leur dise ce qu’ils ont à faire, comment le faire, quand le faire. On finit par se lasser de ce qu’on a soi-même façonné. Quand il s’agit d’Etats, ils ne seront jamais indépendants. Pas tant parce que l’ancienne puissance tutélaire est encore directive que par « servitude volontaire ». Le sentiment anti… telle puissance dans certains milieux africains ne doit rien au hasard, mais à l’observation que la tutelle de cette puissance a été trop pesante trop longtemps.
Les valeurs républicaines françaises ne nous semblent pas avoir produit une meilleure démocratie que celle des monarchies parlementaires britannique, scandinave (d’ailleurs, l’on compte davantage de ces monarchies en Europe de l’Ouest et du Nord que de républiques), ou celle de la Suisse, de l’Allemagne, etc. Au nom du droit qu’a tout peuple à disposer de lui-même (pour reprendre une formule), les Africains devraient s’assumer, d’abord dans leurs constitutions : évoluer comme l’arbre sans être déracinés sous peine de mourir, culturellement. Dans le même ordre d’idées nous relevons, avec un humble avis, d’autres dispositions du projet de révision de la constitution de la IVe République qui gagneraient à être revues.

Ferry, Jules. « Microsoft Encarta 2009 » [DVD]. Microsoft Corporation, 2008

Paul Bassolé
Ecrivain
Economiste de l’entreprise

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