Côte d’Ivoire : l’éternel jeu de triangle

L’histoire politique de la Côte d’Ivoire se fait et se défait depuis trois décennies autour de trois leaders que sont le président Alassane Ouattara et les anciens chefs d’Etat, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Au gré d’alliances, de mésalliances, des circonstances et des opportunités, ils ont abonné le peuple ivoirien à un éternel jeu de triangle qui frise un certain cynisme voire un mépris. Respectivement âgés de 79, 87 et 76 ans, ils débordent encore d’énergie pour battre les cartes politiques dans leur pays. Le retour du grand absent, Laurent Gbagbo, en juin dernier après dix ans passés à la Haye, indique à souhait que le jeu a repris de plus belle entre les trois ténors.

La parade à laquelle Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo se sont livrés à Bédiékro, le dimanche 11 juillet 2021, est le signe que désormais, ils ont pour ennemi commun, le chef de l’Etat, Alassane Ouattara. Dix ans plus tôt, c’était le sphinx de Daoukro qui s’était rallié à Ouattara pour le second tour de la présidentielle qui a débouché sur une crise postélectorale sanglante et meurtrière. Au fil du temps, l’appétit gargantuesque du pouvoir qui étreint les deux personnalités va faire voler leur alliance. L’ennemi contre lequel Bédié et Ouattara avaient tu leurs divergences pour combattre hier est devenu aujourd’hui l’allié du premier.

Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Bédié et le Front populaire ivoirien (FPI), sont en passe de former un front commun afin de constituer un véritable contre-pouvoir au camp Ouattara. D’ailleurs, lors de leur rencontre, Henri Konan Bédié a évoqué la nécessité de la « mise en place d’un projet de réconciliation vraie » et
d’« un nouveau projet démocratique dénué de tous les intérêts partisans ». En clair, Bédié accorde peu d’intérêt au processus de réconciliation nationale portée par le président Ouattara. Sans avoir défini les contours de son projet de « vraie réconciliation », Henri Konan Bédié s’inscrit dans une logique de remise en cause de tout le processus entamé depuis belle lurette.

C’est dire que les Ivoiriens devront attendre le temps qu’il faut pour se réconcilier après tant de blessures. Tout simplement, parce que les trois leaders n’ont jusque-là pas la même compréhension de la réconciliation nationale. Minés par un ego destructeur, Ouattara, Bédié et Gbagbo entendent entretenir leurs rivalités politiques au mépris de leur peuple. Comme pris dans un engrenage complexe, le peuple ivoirien a du mal à voir clair dans la valse de ces trois personnalités dont le poids de l’âge n’a point éroder leur sempiternelle
inimitié.

Au regard de ce qui est en train de se tramer dans le marigot
politique ivoirien, il est à parier que le renouveau démocratique se fera sans les trois personnalités. Les Ivoiriens, au-delà de toutes les considérations partisanes, devront avoir la lucidité de jeter un regard rétrospectif sur l’expérience démocratique des 30 dernières années, pour tirer les leçons essentielles en vue d’un avenir commun et prometteur. A force d’avoir trop bu au militantisme partisan, beaucoup en sont venus à idolâtrer leurs mentors au point de ne plus voir leurs dérives. Et pourtant, l’histoire récente de la Côte d’Ivoire est là pour les édifier suffisamment.

L’amnésie ne peut sauver un peuple qui veut se libérer des griffes de ceux qui l’ont pris en otage. Il est temps que les peuples cessent d’être de simples spectateurs manipulés par des politiques qui, sous les apparences d’un patriotisme béat, entretiennent leur appétit du pouvoir. Officiellement, 3 000 Ivoiriens sont morts lors de la crise postélectorale de 2010-2011. Mais, aujourd’hui, il est difficile de trouver le coupable de cette saignée. Pendant ce temps, les protagonistes de ladite crise vivent peinards, occupés à peaufiner leurs agendas politiques. Depuis les années 1990, Ouattara, Bédié et Gbagbo ont été acteurs des moments décisifs de leur pays dans différents rôles.

En 1992, alors que Henri Konan Bédié était président de l’Assemblée nationale, Alassane Ouattara était Premier ministre. Laurent Gbagbo a été embastillé pendant huit mois à la suite d’une manifestation contre le pouvoir d’Houphouët. A la mort du père de la Nation en 1993, c’est le clash entre Bédié et Ouattara. En 1995, Ouattara et Gbagbo créent un front commun contre Bédié et s’abstiennent de participer à la présidentielle.

Lorsque que le Général Robert Guéi renverse Bédié, les deux jubilent, mais la fin de leur alliance est proche. Lors de l’élection d’octobre 2000, Ouattara et Bédié sont exclus de la course. Gbagbo, élu dans des conditions difficiles, est surpris par une rébellion en 2002. En 2005, Ouattara et Bédié se rapprochent jusqu’à ce que leur coalition, le Rassemblement des Houpouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), vole en éclats. Jusqu’à quand ces trois octogénaires vont-ils entretenir leurs rivalités au détriment de l’intérêt supérieur de la nation ivoirienne ?

Karim BADOLO

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