Lutte contre l’insécurité : « Quel que soit le gouvernement, ce sera le même constat », ministre P. Clément Sawadogo

Le ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, Clément Pengdwendé Sawadogo, s’est prêté à l’exercice plus ou moins redouté de L’Invité de la rédaction. Cet homme politique accompli et réservé, qui occupe ce portefeuille pour la seconde fois, après ceux de la Fonction publique et de la Sécurité, a répondu sans faux-fuyants aux questions des journalistes. En l’espace de deux heures, il a réagi à des sujets concernant son département ou liés à l’actualité nationale. Pour lui, la récusation du chef de Sao, représentant de la chefferie coutumière à la Commission électorale nationale indépendante (CENI), est un faux procès. « La loi exige juste que vous soyez de bonne moralité, que vous ayez vos droits civiques », répond-il. Par ailleurs, le premier vice-président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) se réjouit, du fait que l’Opposition politique ait annoncé sa disponibilité à retourner au dialogue politique, après des marches contre l’insécurité. Qu’en est-il de « l’inaction » supposée de l’Exécutif dans la lutte contre le terrorisme ? « Quel que soit le gouvernement, face à cette situation, le constat sera le même », réplique Clément Pengdwendé Sawadogo

Sidwaya (S) : L’élection du président de la CENI, qui devait avoir lieu le 15 juillet 2021, a été reportée pour « donner une chance au dialogue ». Pourquoi n’avoir pas entamé plus tôt des pourparlers pour éviter cette situation ?

 

Clément Pengdwendé Sawadogo (C.P.S.) : Depuis que ce processus a été enclenché, on a nommé les membres par décret en Conseil des ministres. Puis, il y a eu la récusation d’un des membres, le commissaire au titre de la chefferie coutumière, par l’Opposition politique. Nous avons donc constaté l’absence de l’opposition à cette séance qui devait être consacrée à l’élection du président et des vice-présidents de la CENI. Nous avons dû la reporter non pas parce que le quorum n’était pas atteint, mais nous nous sommes dit qu’il n’était pas de bon ton d’aller aussi rapidement à la mise en place de ce bureau. Il faut encore donner des chances au dialogue, non pas qu’il n’a pas commencé ou existé mais parce qu’il n’a pas encore abouti.

S : L’Opposition non affiliée vous reproche de ne l’avoir pas associée au dialogue politique. Est-ce que c’est un appel qui peut être entendu ?

C.P.S. : La loi qui a créé le Chef de file de l’opposition politique (CFOP) dit que l’opposition est organisée autour du CFOP. Il est difficile de concevoir qu’une partie de l’opposition pense qu’elle n’a rien à voir avec cette institution. Le CFOP est une institution consacrée par la loi afin de pouvoir organiser le débat républicain. Devant l’Etat, la loi a voulu que l’opposition soit organisée de cette manière pour favoriser les concertations et faciliter le dialogue politique. Si l’on ferme les yeux sur l’existence du CFOP pour dire qu’il y a d’autres groupes de l’opposition, cela revient finalement à rendre inutile la loi. Il reste entendu que chaque parti dans l’opposition garde son autonomie organisationnelle. Un parti de l’opposition ou de la majorité peut mener ses activités, animer ses conférences de presse sans en référer au CFOP ou à l’Alliance de la majorité. Mais, s’il s’agit de s’organiser pour se retrouver face au gouvernement pour discuter des questions d’intérêt national, il faut se référer à la loi qui organise ce débat républicain. Ce n’est pas une camisole de force qui a été imposée aux partis pour être réduits à des suivistes derrière le CFOP. Chaque parti politique reste libre de ses opinions, de sa dynamique organisationnelle et opérationnelle.

S : Cette opposition non affiliée n’a-t-elle pas droit d’exister à partir du moment où elle ne se reconnaît pas dans le CFOP ?

C.P.S. : A mon avis, elle doit s’y retrouver. Un groupe de l’opposition peut estimer que pour défendre certains idéaux, il lui faut former son sous-groupe. Le CFOP ne caporalise pas tout. Néanmoins, tous les partis de l’opposition doivent accepter de se reconnaître comme partie prenante à cette organisation. On ne l’appelle pas président ou coordonnateur, mais chef de file parce qu’il a un rôle de porte-parole, d’organisateur du débat au sein de l’opposition afin qu’elle puisse avoir une voix qui porte plus face à la majorité. Le CFOP n’existe pas pour diluer le rôle et la place des partis politiques.

« Il n’y a aucun enjeu électoral sur le projet du découpage du territoire ».

S : L’opposition a suspendu sa participation au dialogue politique qui devait reprendre le 3 juillet dernier pour organiser des marches. Où en est-on finalement ?

C.P.S. : C’est une question qui doit être posée à l’Opposition politique puisque c’est elle qui a suspendu sa participation au dialogue. Après avoir marché, je me réjouis qu’elle donne des signaux pour dire qu’elle revient au dialogue. Elle s’est adressée à cet effet au chef de l’Etat qui est l’initiateur du dialogue et celui-ci en avisera.

S : Cela fait la deuxième fois que vous dirigez le ministère de l’Administration territoriale. Votre mission sera-t-elle différente de celle que vous avez exécutée de par le passé ?

C.P.S. : D’une certaine manière, on peut dire que c’est la même mission. A l’époque, j’étais ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation comme aujourd’hui avec le même intitulé. On peut dire que c’est un remake tout simplement. Mais on se tromperait de le dire d’autant plus que le contexte n’est plus le même. Nous sommes dans un contexte post-insurrection. L’insurrection populaire d’octobre 2014 a radicalement changé les paradigmes au sein de notre société qui est beaucoup plus dynamique, plus active, plus réactive et plus exigeante avec une soif de changement rapide et des attentes fortes. Mieux, avec la société de l’information et le développement des réseaux sociaux à profusion, toutes les sociétés du monde ne ressemblent plus à ce qu’elles étaient il y a 15 ou 20 ans. Aujourd’hui, les réactions vous devancent, déjà parce que les citoyens sont informés en temps réel quelquefois avant vous sur certaines questions, et dès que vous posez le moindre acte, avant même d’avoir pu vous expliquer jusqu’au bout, les réactions commencent. Autre aspect de ce contexte, c’est la question de l’insécurité avec le terrorisme qui attaque notre société, multiplie ses incursions et travaille à ce que les communautés s’affrontent entre elles. Aujourd’hui, peut-être 40% de l’activité du ministre de l’Administration territoriale que je suis est dirigée vers ces questions nouvelles. Tous les jours, quand les gouverneurs m’appellent, c’est très souvent pour poser des questions en rapport avec l’insécurité. Je les traite bien sûr de concert avec les ministres de la Défense et de la Sécurité, d’autres ministres comme celui de l’Action humanitaire. En tant que ministre de l’Administration territoriale, je suis le répondant direct des gouverneurs de région. Je reçois leurs préoccupations et les ventile aux autres ministres qui, souvent, sont déjà informés et on échange pour trouver des solutions. La troisième dimension de ce changement d’activité, c’est la nouvelle vision que l’Etat a des réformes à opérer au sein de la société. Il y a un certain nombre de chantiers, nouveaux ou anciens, qu’on a réchauffés comme le redécoupage du territoire. Cela donne une nouvelle dimension à l’activité du ministre.

S : On a certes, détaché la réconciliation nationale de votre département mais vous êtes vice-président du MPP. Quelles peuvent être les propositions de votre parti à ce forum ?

C.P.S. : Le plus important dans cette question de la réconciliation, c’est le fait de recréer le dialogue entre les acteurs sociaux, la société civile, les communautés, etc. Parce que vous trouvez une solution à un problème quand vous commencez déjà à vous parler. On ne peut pas avancer avec un dialogue de sourds. Le fait d’engager ce processus qui suscite beaucoup d’espoir au sein de l’opinion burkinabè est déjà en soi une bonne chose. Ensuite, il y a la démarche entreprise consistant à aller jusqu’au plus bas de la société. Le chef de l’Etat et le ministre de la Réconciliation nationale, chargé de la mise en œuvre, veulent que ce processus ne soit pas une affaire superficielle. Qu’on aille jusqu’au tréfonds de la société, jusqu’aux racines pour que tout le monde s’exprime, qu’on regarde où se situe le besoin de réconciliation et qu’à partir de là, on cherche la manière, les moyens de soigner les maux. Au niveau de mon parti, le MPP, nous pensons qu’il faut tout faire pour apaiser les maux et il faut des propositions concrètes dans ce sens. Parce qu’il ne suffit pas de dire qu’on souhaite que les Burkinabè se réconcilient. S’il y a des problèmes, il faut les traiter, il faut être concret, il faut trouver des solutions aux problèmes qui génèrent les conflits comme par exemple les conflits fonciers, les conflits intercommunautaires. S’il y a des incompréhensions entre certaines communautés, il faut regarder tout cela, mais aussi, regarder comment l’Etat fonctionne et ce que les citoyens ont comme perception vis-à-vis de l’activité de l’Etat. Ce hiatus qui se creuse entre les gouvernants et les gouvernés, il faut le combler pour pouvoir restaurer l’autorité de l’Etat qui, parfois, est malmenée. Mais il y a une question qu’on ne peut pas occulter. Nous savons tous depuis l’insurrection populaire qu’il y a encore des ressentiments dans les cœurs, les esprits de certains citoyens de part et d’autre. Ceux qui ont été des acteurs de l’insurrection populaire continuent d’être mécontents des anciens dirigeants parce qu’il y a eu des victimes, et donc les familles des victimes continuent de réclamer justice. C’est un problème qu’il faut résoudre. Parce que les questions de crimes qui sont restés impunis, restent encore vivaces dans l’esprit de nombre de nos concitoyens. D’un autre côté, ceux qui ont été renversés marchent aussi avec des ressentiments. Ceux par exemple qui ont perdu des biens demandent réparation et il y en a qui pensent que c’est à tort qu’ils ont été balayés. Il faut bien qu’un jour, on exorcise tout cela, qu’on trouve des solutions et que finalement tous les Burkinabè puissent se consacrer à l’essentiel. Mon parti, le MPP, veut que ce soit une réconciliation en profondeur et qu’elle ne soit pas de façade comme on l’a déjà vu par le passé.

S : En 2001, on a tenté la réconciliation. Cela n’a pas marché. Pourquoi cette fois-ci les choses seraient différentes ?

C.P.S. : Je ne serais pas radical en disant que cela n’a pas abouti parce qu’il y a quand même des solutions qui ont été bien trouvées. Il y a eu le conseil des sages, des forums de réconciliation nationale entre-temps et un certain nombre de familles avaient été indemnisées à la suite des préjudices. Il y avait eu aussi l’identification de tombes de certaines victimes, etc. Si bien qu’il n’est pas juste de dire qu’il n’y a eu aucun acquis. Il est vrai que des questions emblématiques comme les dossiers Nobert Zongo, Thomas Sankara n’ont pas encore trouvé solution. La question de vérité et de justice est restée quasiment pendante. C’est pour cela, que vous avez aussi raison de dire que cela n’a pas véritablement abouti. Il faut maintenant aller dans le fond et mettre au cœur des questions celles de vérité, de justice pour permettre que la réconciliation soit sincère.

S : Parlant de dossiers emblématiques, dont celui du journaliste Norbert Zongo, récemment les deux avocats de François Compaoré ont affirmé qu’ils ne font pas confiance en la justice burkinabè parce que les conditions ne sont pas réunies pour un procès équitable. Quel commentaire vous en faites ?

Le dénouement de l’affaire de Panzani a été l’une des préoccupations des journalistes lors des échanges avec le ministre en charge du culte.

C.P.S. : Si j’étais avocat, j’allais dire la même chose. Un avocat de la défense, c’est son rôle. Maintenant, les Burkinabè qui vivent au Burkina Faso savent très bien que l’époque où les gouvernants dictaient leur volonté à la justice est radicalement révolue. Nombre de Burkinabè pensent même que finalement la Justice est un peu trop indépendante. Si les avocats de François Compaoré tendent à ternir l’image de la justice burkinabè, ce n’est pas objectif et réaliste. Mais en tant qu’avocats, il faut bien qu’ils évoquent quelque chose pour espérer que leur client puisse éventuellement bénéficier de faveurs. La vision de ces avocats est complétement abjecte vis-à-vis de la démocratie et de la Justice de notre pays. Continuer de penser que dans nos pays, il n’y a ni bonne démocratie ni justice, ce n’est pas vrai. En tous les cas, au Burkina Faso, depuis l’insurrection populaire, on peut effectivement dire que ce n’est pas comme avant. Le ministère de la Justice qui a réagi à ces fausses accusations a bien fait de rappeler qu’aujourd’hui au Burkina, le droit peut être dit de la plus belle manière avec un jugement dans les règles de l’art. Par exemple ceux de l’ancien régime cité dans des dossiers, quelles conditions vivent-ils qui soient une preuve qu’au Burkina les juges malmènent les prévenus ? L’avocat parle en l’air parce qu’il faut bien susciter la pitié des gens qui regardent de loin. Mais pour ma part, c’est du dilatoire. Ce n’est même pas sérieux.

S : Le gouvernement est engagé dans un processus de redécoupage du territoire national. Quelles en sont les grandes orientations ?

C.P.S. : C’est un dossier qui a commencé depuis longtemps. Je me rappelle quand j’étais la première fois à la tête de ce ministère, j’avais déjà amené un dossier en Conseil des ministres sur le redécoupage du territoire. Et après moi, mes successeurs avaient réchauffé le dossier. Le processus a été interrompu par l’insurrection populaire. J’espère que cette fois, ce sera la bonne et ne sera pas comme les deux premières tentatives. Depuis la communalisation intégrale de notre territoire, il y avait un principe qui disait que les communes et les régions collectivités devraient être assises sur un espace territorial réorganisé. Mais comme en son temps, on ne pouvait pas créer ex nihilo les entités territoriales, les communes notamment, on les a assises sur le découpage de l’Etat et les entités déconcentrées. Le territoire de la région déconcentrée avec à sa tête le gouverneur de la région qui est une représentation de l’Etat, a été également attribué à la région collectivité. Les communes ont également été arrimées aux départements. C’était pour aller vite. Parce que redécouper, créer les communes en redessinant la carte du territoire allait être difficile. Mais il était entendu déjà en son temps que c’était en fait une disposition de type transitoire et qu’il fallait engager plus tard de vraies études qui devraient permettre de rationaliser le cadre spatial des collectivités. Cela n’a jamais pu être fait. C’est pourquoi, ce dossier revient de manière itérative.

S : L’étude n’a-t-elle pas été faite ?

C.P.S. : Il y a eu des études. Actuellement, chaque commune dispose d’un plan communal de développement qui décrit la situation de la commune et qui, parfois, révèle certaines incohérences du découpage communal. Mais il faut arriver à mener une réflexion d’ensemble. Nous sommes obligés de le faire parce vous avez des communes qui comportent six villages, d’autres plus de 100. Cela pose problème. Il faut que quelque part, qu’il y ait une harmonie. Vous avez des communes qui se rattachent à une province très lointaine alors qu’elles sont plus proches d’une autre. Il y a beaucoup de problèmes du genre. Il faut donc refaire le point et revoir le découpage régional et communal. Mais un autre aspect de la rationalisation a trait à la déconcentration, à la représentation de l’Etat. Aujourd’hui, elle est à trois échelons : région, province, département. Etant donné que nous sommes un Etat qui ne dispose pas de beaucoup de ressources, est-ce que c’est vraiment rationnel de charrier trois niveaux ? Parce que cela implique que vous ayez les moyens de les faire vivre, animer, construire des infrastructures, les entretenir. Et si on ramenait à deux, par exemple : région et province, en se passant du département ? Ou bien alors région, département en se passant de la province ? Mais la tendance sur laquelle nous sommes, c’est région–province.

S : Supprimer les départements alors que l’on veut rapprocher davantage l’administration de l’administré. Est-ce qu’il n’y a pas de contradictions ?

C.P.S. : Non. Prenons l’exemple de la région de l’Est. Si vous avez de trop grandes entités régions, provinces et même communes, comment arrivez-vous à vous organiser pour que l’administration avec tous ses attributs et moyens d’action soit proche des citoyens ? Evidemment, vous allez finir par avoir des villages qui sont à soixante kilomètres du chef-lieu et on ne va pas arriver à mettre des commissariats, des gendarmeries et d’autres infrastructures un peu partout. Ce qui posera finalement un problème d’efficacité de la gouvernance. Se passer des départements pourrait paraître comme si l’administration s’éloignait. Là, il y a deux choses : on ne s’éloigne pas forcément parce qu’il y a la commune et celle-ci aujourd’hui est administrée par des organes élus qui ont une mission holistique de développement et d’encadrement, d’animation de la vie de la société.

S : Mais les maires relèvent des partis politiques, donc ils sont parfois partisans…

C.P.S. : Non ! Les communes sont des collectivités autonomes mises en place par la société, par les populations. C’est le vote de la population qui assoit le maire et ses conseillers. La formule de l’élection fait que c’est à partir des listes des partis politiques que les élus sont désignés. Mais c’est pareil pour l’Etat ! Le chef de l’Etat est élu comment ? La dévolution du pouvoir ne peut pas être menée d’une autre manière. Sinon, vous allez nommer des maires par décret ou bien comment vous faites ? On est obligé de les désigner par des élections. Mais une fois que le maire est élu, il est désormais le maire de tous les citoyens de sa commune et s’il se comporte de manière non impartiale, il commet une faute. Il peut être interpellé par la population. Il peut aussi être interpellé par l’Etat lui-même qui garde un droit de regard sur la vie des communes. Par contre en se passant du département, il faut faire descendre le niveau provincial un peu plus bas. Quand une province doit encadrer 12 ou 13 communes comme les provinces du Boulkiemdé, du Yatenga ou du Boulgou, c’est beaucoup. Dans ce cas, il faut faire en sorte qu’une province ne supervise qu’au maximum 5 communes. Ainsi, le haut-commissaire disposera d’un appareil beaucoup plus étoffé. La conséquence c’est qu’on passera peut-être à 60 provinces, 70 ou même plus.

S : La suppression des préfectures est sur la table ?

C.P.S. : Oui ! C’est sur la table. Il y a un avant-projet de loi dans ce sens actuellement en discussion. Si le gouvernement l’adopte, il ira à l’Assemblée nationale. Si les députés sont d’accord, ce sera acté. Il ne faut pas trainer un débat sur toute l’histoire d’un pays. Ce débat a commencé depuis la communalisation intégrale en 2006 et même avant et il est toujours là. Pendant ce temps, ce sont des préfets qui se démerdent, comme on le dit, faute de moyens. Ils n’ont plus les mêmes attributions parce que les questions de développement ne sont plus dans leurs mains, de même que l’état civil. Ils assurent juste la délivrance des jugements supplétifs et la coordination d’un certain nombre de services départementaux. Est-ce que c’est suffisant pour garder des structures qu’on n’arrive pas à faire vivre d’une manière conséquente ? C’est la grande question.

S : Est-ce que vous pouvez nous dire que ce découpage envisagé n’a pas de visée politique ?

C.P.S. : S’il y avait des visées politiques, elles ne concerneraient pas le parti au pouvoir ou la majorité. Parce que le parti au pouvoir n’a pas eu besoin d’un autre découpage pour gagner les élections par deux fois. Pour quelle raison alors, va-t-on s’arracher les cheveux quand on sait que le découpage peut générer des crises ou des dissensions ? Excluons purement et simplement cette hypothèse ! Evidemment, il y aura toujours des soupçons autour d’une telle opération, mais je vous le dis, il n’y a aucun enjeu électoral sur la question du découpage. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’initialement, nous pensions inscrire cette question dans l’urgence mais après, on s’est dit que c’est mieux de la sortir de la période qui nous sépare des municipales. Nous allons laisser passer tranquillement les élections municipales et régionales de mai 2022 et après on déroulera le processus. Même si, on continue de mener le travail technique et les concertations.

S : Vous êtes chargé de toutes les questions aussi de transfert des compétences aux collectivités. Il se trouve que certains soutiennent que les compétences ont été transférées mais les ressources sont à Ouagadougou. Comment cela s’explique ?

C.P.S. : Ceux qui disent cela n’ont pas tout à fait tort. Mais l’on ne doit pas aussi méconnaitre les efforts de l’Etat pour soutenir les communes et les régions parce que chaque année, des ressources importantes sont transférées surtout aux communes mais aussi aux régions collectivités. Ce sont onze domaines de compétence, ayant un lien avec la vie quotidienne du citoyen, qui ont été transférés aux communes, dont l’éducation de base, la santé, les questions d’eau potable, d’assainissement, etc. Mais les moyens que l’Etat inscrit chaque année dans son budget pour le fonctionnement et les investissements dans ces domaines sont transférés aux communes. On ne peut pas dire que ces moyens sont restés à Ouagadougou.

S : Avez-vous un œil sur la gestion de ces moyens ?

C.P.S. : Tout à fait ! Nous contrôlons la gestion des ressources au niveau de chaque commune, et ce contrôle est multidimensionnel. C’est un contrôle par la tutelle des collectivités notamment le haut-commissaire, par moments il y a le contrôle de l’Etat c’est-à-dire, de l’inspection technique du ministère, mais aussi l’ASCE/LC, la Cour des comptes, l’inspection générale des finances. Mais il n’empêche qu’il y a un paramètre, un facteur atténuant de la bonne gestion : c’est le fait que beaucoup de collectivités ne disposent pas encore de ressources, de ressources humaines qualifiées, pour la maitrise d’ouvrage par exemple de leurs chantiers, pour travailler sur les procédures, sur le suivi des chantiers, etc. Il y a encore beaucoup de compétences qui manquent. Et c’est à leur décharge. Il revient à l’Etat, avec l’appui des partenaires, de tout faire pour que ces compétences puissent se consolider d’année en année au sein de ces collectivités.

S : Lorsqu’on regarde un peu ce qui s’est passé ces dernières années avec l’effondrement des bâtiments publics, on a l’impression que le contrôle dont vous parlez n’a pas été suffisamment fait ?

C.P.S. : Mais quand c’était l’Etat qui exécutait, c’était le même problème. Quand il s’est agi des communes qui devraient se charger de l’exécution des marchés de construction, le problème s’est peut-être amplifié pour les raisons que j’ai invoquées plus haut.

S : Mais des bâtiments construits depuis 1960 résistent…

C.P.S. : Oui. Comme un peu partout lors d’une intempérie de très haut degré de gravité dans une localité évidemment, il y aura beaucoup de dégâts. De vieux comme de nouveaux bâtiments tomberont. Il y a aussi la mauvaise exécution des chantiers. C’est un mal qui existe chez nous. Ça existe aussi ailleurs. Il faut forcément trouver les solutions par un contrôle réel à priori et à posteriori de ces réalisations-là. Et aussi par le fait que les entreprises devraient subir beaucoup de pressions pour mieux exécuter. Il faut que nos entreprises aussi renforcent leurs capacités. Parce qu’à un moment donné, tout cela est lié à ce qu’on peut appeler le niveau de développement d’un pays. Le niveau de développement concerne à la fois aussi les capacités de l’Etat mais aussi la capacité des entreprises, des sociétés, à faire du bon travail. Plusieurs paramètres peuvent expliquer cet état de fait comme la réglementation des marchés publics qui met toujours comme critère essentiel le moins-disant. Les soumissionnaires baissent les prix de manière exagérée pour gagner les marchés. Mais après, ils ont des difficultés à exécuter le marché avec ces prix. Et ils bricolent. Ils trouvent peut-être des moyens pour échapper au contrôle. On ne sait d’ailleurs comment ? Et après, aux résultats on se rend compte que les infrastructures ne sont pas de bonne qualité.

S : Surtout quand cette histoire de 10% vient s’ajouter ?

C.P.S. : Ah oui ! Je pense qu’on ne peut pas l’occulter. C’est certainement vrai. Mais ce qui est grave, c’est quand vous prenez les 10% et vous fermez les yeux pour que la population paie le prix, ça c’est criminel.

S : Pourquoi dans la gestion des marchés publics vous préférez le moins-disant ?

C.P.S. : C’est une problématique dans nos pays. On a toujours dit que la bonne règle, c’est le mieux-disant c’est-à-dire la meilleure combinaison qualité/prix. Mais à côté, la règlementation dit que si le dossier du soumissionnaire est bon, qu’il propose des prix moins-disants et qui ne sont pas exagérément bas, c’est lui qui est retenu. Il y a quand même une évolution vers la notion du mieux-disant mais, il y a toujours des problèmes. C’est aussi la politique de nos moyens parce qu’on se base plus sur les prix de la mercuriale qui est le référentiel des prix raisonnables rendu disponible chaque année et actualisé par le ministère en charge des finances.

S : Le président du Faso est à son deuxième mandat et probablement le dernier. Est-ce que le MPP est prêt pour sa succession pour éviter les querelles intestines ?

C.P.S. : Nous sommes un grand parti qui dispose de ressources humaines et de compétences à profusion. Nous considérons qu’il n’y aura pas un problème de relève. Le premier postulat que je pose est que nous disposons de cadres bien formés qui peuvent être à la hauteur d’une mission présidentielle, gouvernementale, etc. Le 2e postulat c’est qu’en tant que parti organisé, qui, à l’épreuve de la lutte, a forgé des méthodes démocratiques internes, le MPP dispose des moyens d’actions internes nécessaires pour pouvoir déterminer le candidat pour la présidentielle et les candidats pour les législatives à venir, à l’image des dernières élections couplées. Nous ne voyons vraiment pas de gros risques d’implosion à cause de l’organisation de cette relève. Evidemment qu’à l’approche d’une élection, il y aura toujours quelques remous, cela est valable pour tous les partis politiques.

S : La décision du gouvernement de remplacer un certain nombre de maires pour nomadisme politique a été retoquée par certaines juridictions. Avez-vous été surpris par ces positions contre l’application de la loi ?

C.P.S. : Vous parlez de juridictions ? N’allez pas vite en besogne, parce que nous ne pensons pas avoir perdu la partie. Au premier degré, des tribunaux administratifs nous ont retoqués. Nous avons fait appel devant le Conseil d’Etat et nous attendons. Cette étape au second degré est très importante puisque c’est le Conseil d’Etat lui-même qui nous a donné aussi des conseils. Il a dit que dans certaines conditions, la règle peut être appliquée même si l’intéressé n’a pas déposé une lettre de démission dans son parti, parce que l’acte qu’il a posé ne traduit ni plus ni moins qu’une démission de fait. On a dit que la loi n’est pas claire. C’est vrai que même le Conseil d’Etat a précisé qu’il vaudrait mieux une formulation un peu précise de la loi, mais l’esprit de la loi est très clair. C’est de dire que quand vous détenez un mandat électif au titre d’une liste de parti, si vous avez quitté le parti de votre plein gré, vous laissez le mandat. Vous ne pouvez pas l’emporter. Par contre, si c’est le parti, à la suite de crises qui vous a exclu, alors que vous êtes élu du parti, la loi vous protège. C’est pour cela qu’on parle de la notion de démission libre. Là où il y a des interprétations diverses, c’est comment constater la démission libre. Si vous avez écrit à votre parti d’origine pour signifier votre démission, là au moins c’est clair. Mais si vous vous êtes retrouvé sur la liste des candidats d’un autre parti, à mon avis, c’est aussi clair, parce que n’étant pas des extraterrestres, on ne peut pas être militant de deux partis à la fois, par exemple maire du parti X et député du parti Y. Il y a une troisième catégorie où il y a encore plus de débat : si vous avez par vos faits et gestes battu campagne pour un autre parti auquel vous adhérez sans le dire ouvertement.

Par exemple, on prend un maire qui n’a pas déposé de démission et comme il ne veut pas perdre la mairie, il est allé vers un autre parti où il était même directeur de campagne. Est-ce que ce n’est pas clair ? Il porte les attributs et couleurs de ce nouveau parti et fait la campagne en disant : votez pour nous ! Est-ce qu’il y a des débats ? Prenons par exemple le cas du maire de l’arrondissement 10 de Ouagadougou, Jérémie Sawadogo. Il a affirmé devant vos micros et caméras : « nous avons changé de maison mais nous n’avons pas changé de veste ». Cela veut dire qu’il a changé de parti mais comme l’autre est également à la Majorité, il va toujours soutenir le même candidat à la présidentielle. Il faut être un peu sérieux parce que si nous écrivons des lois pour ne pas les appliquer, il vaut mieux réviser la loi pour mettre fin à la notion de nomadisme politique.

S : Ce qu’on reproche au maire de l’arrondissement 10 ressemble à ce que l’opposition reproche aussi au chef de Sao comme commissaire de la chefferie coutumière à la CENI ?

C.P.S. : La loi dit que pour être commissaire de la CENI, on exige juste que vous soyez de bonne moralité, que vous ayez vos droits civiques et que vous n’ayez jamais été condamné. Si la loi avait précisé que pour la société civile, celui qui est dans l’organe dirigeant d’un parti politique, ou est membre d’un parti politique ou encore s’est illustré, sa désignation est irrecevable, on l’aurait aussi appliquée. Mais est-ce que la l oi est silencieuse ? La loi n’est pas silencieuse. Elle a dit que si l’intéressé veut être membre du bureau de la CENI, il ne peut pas l’être s’il est membre de l’organe dirigeant d’un parti et c’est tout comme exigence. La loi est la loi et on ne peut pas l’outrepasser.

S : Pensez-vous que si le chef de Sao devient président de la CENI il pourra diriger de manière objective ?

C.P.S. : Dans plus de la moitié des pays du monde, les élections sont organisées par le ministère de l’Intérieur ou le ministère de l’Administration territoriale. Au Burkina Faso, c’était le cas et les élections étaient normales. Aujourd’hui dans certains pays de la sous-région comme le Sénégal, c’est le ministre de l’Intérieur qui organise les élections et tout le monde sait qu’il est issu du parti au pouvoir. Chez nous, il y avait eu beaucoup de polémiques entre l’opposition et la majorité et on a décidé de confier l’organisation des élections à une commission électorale indépendante. Ce qui fixe l’indépendance de la commission, c’est que l’Opposition et la majorité ont leurs commissaires qui garantissent l’impartialité des élections et la société civile joue le rôle d’arbitre, de modérateur. La société civile est définie ici de manière précise. Il s’agit des religieux, des coutumiers et des défenseurs des droits humains. Si quelqu’un est coutumier, son indignité peut être due à quoi ? S’il représente la composante, il est tenu d’y refléter la vision et l’éthique de cette composante. Le président de la CENI ne décide pas lui seul. Si la CENI doit décider, c’est un vote et la voix du président est égale à celle de chacun des autres commissaires. Si on veut trop pousser à l’extrême la notion d’apolitisme, pensez-vous qu’un homme apolitique existe sur cette terre ? Tout le monde est affilié à un parti politique ou une idéologie ou un programme politique et la société civile n’est pas en marge de cette réalité. Donnez-moi le nom d’une OSC dans le Burkina, je vous dirai à quel parti politique elle est affiliée. Beaucoup même sont affiliées à des partis clandestins. L’opposition reproche au chef de Sao d’avoir participé à la campagne électorale passée. Pendant les campagnes, c’est nous-mêmes partis politiques qui demandons aux chefs coutumiers et à tous les acteurs de voter pour nous. Si ce reproche venait d’une OSC, je comprendrai. Mais venant d’un parti politique qui demande régulièrement aux chefs coutumiers de le soutenir et qui subitement demande de les frapper d’indignité parce qu’ils ont soutenu un parti lors de la campagne, je trouve que là il y a un problème.

L’hôte de la « Maison commune » a immortalisé son passage.

S : Dans ce contexte, l’opposition a organisé des marches sur l’ensemble du territoire. Est-ce que vous en avez tiré leçons ?

C.P.S. : Dans un pays démocratique, chacun exprime, à sa manière, ses opinions et ses ressentiments. Nous prenons acte du fait que l’opposition républicaine ait organisé ses marches. Mais ceux-là même qui ont organisé les marches ont aussi tiré leçons parce qu’objectivement, ils s’attendaient à plus d’engouement. Non pas parce que les citoyens n’expriment pas un ras-le-bol face à la situation, mais je pense qu’à côté de cela, beaucoup de Burkinabè analysent. Est-ce qu’il n’est pas plus rationnel de sceller l’union sacrée autour des dirigeants pour que nous ayons des chances de faire reculer l’ennemi ? Si l’on marche pour dire au gouvernement et aux forces de défense et de sécurité de se débrouiller, est-ce que cela fera reculer le terrorisme ? L’opposition aurait pu échafauder une vision stratégique alternative, qu’elle considère comme étant plus plausible pour avancer dans ce combat et demander à porter cela à la connaissance du chef de l’Etat. On allait voir les idées nouvelles, vraiment porteuses. Mais faute de cela, si c’est marcher, les terroristes eux ne regardent pas les marches, ils n’ont rien à cirer et je ne suis même pas sûr qu’ils regardent la télévision pour voir s’il y a des marcheurs. Si la marche s’adresse à la gouvernance de la sécurité pour dire que sur tel aspect, on veut que le gouvernement sache que ce n’est pas bon, par exemple l’incoordination, l’on peut comprendre. Mais là l’opposition a exigé la démission du Premier ministre. Au dialogue politique, il a été question de tout cela. Mais après les exposés du ministre de la Défense et du Chef d’état-major général des armées, je n’ai pas entendu quelqu’un dire que ce que les FDS font est nul. La guerre n’est pas une question théorique.

S : Récemment, lors du sommet du G5 Sahel, la France a annoncé une transformation profonde de l’opération Barkhane. Cette décision répond-elle à vos attentes ou pose-t-elle problème ?

C.P.S. : La France a souverainement décidé de revoir son dispositif et ses missions à partir de son analyse des résultats sur le terrain. Il faut attendre d’analyser cette décision beaucoup plus en profondeur. De toute façon, la vision du chef de l’Etat burkinabè, c’est que nous devons d’abord compter sur nos propres forces en la matière parce qu’en réalité, personne ne viendra nous sauver de cette situation. Si l’idée de la France, c’est de diminuer ses effectifs mais en contrepartie de travailler à consolider nos armées nationales, c’est une bonne chose. Nous avons des faiblesses au niveau du vecteur aérien et la France dit qu’elle dépense plus de 2 millions de dollars par jour pour 5 000 soldats présents. Si son dispositif est réduit et c’est désormais 1 500 ou 2 000 maximum mais une bonne partie de ces moyens seront utilisés pour acheter 10 avions pour le Burkina, 15 pour le Mali, on applaudit. Cela prouvera qu’elle est vraiment venue soutenir nos armées. Mais si c’est une manière de retirer les hommes sans qu’il y ait des contreparties, alors c’est comme un abandon. J’ose espérer que ce n’est pas le cas. Dans tous les cas, ce n’est pas ce que la France dit et j’espère qu’elle va nous aider à renforcer nos armées et à privilégier nos approches endogènes de la réponse au terrorisme.

La Redaction

 

 

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