Villages affectés par le barrage de Samendéni : les cris de détresse des populations de Magafesso

Salam Sangué : « Avec les trois hectares que je loue, il m’est impossible de nourrir correctement ma famille »

La construction du barrage de Samendéni a entrainé la délocalisation de plusieurs villages de la commune rurale de Bama dans les Hauts-Bassins. A Magafesso, l’un des villages affectés, les populations, après avoir perdu leurs terres, ne savent plus à quel saint se vouer ! Au cours d’une journée d’échanges avec des journalistes, en mai dernier, elles ont raconté leurs « misères », sous fonds d’accusations du Programme de développement intégré de la vallée de Samendéni (PDIS).

Magafesso est l’un des huit villages affectés par la construction du barrage de Samendeni. Les habitants dudit village, en cette journée de 18 mai 2021, ont rendez-vous avec des journalistes, pour parler de leurs problèmes liés à leur délocalisation et relogement sur un nouveau site. Réunis sous un grand arbre ombragé, assis à même le sol, sur des chaises, des bancs, des cailloux, des briques…personne ne veut manquer cette rencontre avec les porte-voix des sans-voix.

Après les civilités africaines, les échanges entre professionnels de l’information, populations affectées de Magafesso et représentants du Programme de développement intégré de la vallée de Samendéni (PDIS) peuvent commencer. Le responsable de la communication du PDIS, Moustapha Tougouri, et le coordonnateur de la Plateforme multi-acteurs sur le foncier rural au Burkina Faso (PMAF-BF), Blaise Bama, tour à tour, plantent le décor. Le chef du village intervient en premier et la parole est désormais à qui veut la prendre.
Le début des échanges est timide. Peu à peu la parole se libère. Tout le monde veut s’exprimer. Visiblement, les gens en ont gros sur le cœur.

Tour à tour, au milieu de l’assemblée, les intervenants “se lâchent”. Commence alors une litanie de récits de leur « vie de calvaire » après leur délocalisation, sur fonds de procès contre le PDIS, pour ses
« engagements non tenus ». « Il (PDIS : ndlr) nous a dit que nos conditions de vie seront meilleures par rapport à notre ancien village, qu’ils nous soutiendront pendant cinq ans.
Nous y avions cru et n’avions pas trouvé d’inconvénients à nous déplacer. Malheureusement, ces promesses n’ont pas été respectées », s’alarme un sexagénaire, Salam Sangué.

Lamissa Traoré fait partie de ceux qui ont été relogés dans ce village. Lui aussi a du mal à joindre les deux bouts depuis son relogement. Il ne cache pas sa déception.
« Personnellement mon champ n’a pas été indemnisé. Je suis déçu. Pour me reloger, j’ai été obligé de brader certains de mes biens pour construire ma maison », confie-t-il.

« …la plus grande misère de ma vie »

Hamidou Zongo : « Je n’ai plus rien, c’est la pauvreté et la souffrance totales »

Aux yeux des populations de Magafesso, l’espoir d’une vie meilleure après la délocalisation s’est transformé en un mirage. Michel Traoré dit vivre la plus grande misère de sa vie.
« Depuis ma naissance, je n’ai jamais vécu autant de difficultés comme celles que je vis depuis mon arrivée ici. Pour construire nos maisons, nous avons acheté les briques à 50 F CFA, la barrique d’eau à 500 F CFA, contrairement à notre ancien site où l’accès aux agrégats était facile et gratuit », fulmine-t-il.

Pourtant, dit-il, le PDIS leur a promis des agrégats pour la construction de nos habitats.
La jeunesse de Magafesso, elle aussi, se sent foulée au pied par le PDIS, dont la plupart des promesses à cette frange de la population n’ont pas été tenues.
« Le PDIS a promis de nous construire une maison des jeunes, d’aménager un site pour nos activités maraîchères, mais aussi des pistes de bétail. Rien de tout cela n’a été fait », déplore le représentant des jeunes, Moussa Traoré.

Au fil des récriminations des populations, l’équipe du PDIS piaffe d’impatience. Elle a hâte de réagir au procès sans concession qui lui est fait. M. Tougouri finit par demander de laisser intervenir ses collègues pour « recadrer les choses », répondre à certains témoignages qui ne seraient pas fondés. Les journalistes lui suggèrent de laisser poursuivre la dynamique des témoignages. « Vous aurez votre tour de parole pour réagir et vous expliquer de long et en large », le rassurent-ils.

Mais après environ une heure d’échanges, il n’y a que des hommes qui inter-viennent. Jusque-là, aucune voix féminine ne s’est exprimée. Pourtant, l’autre moitié du ciel est bien présente à ce face à face avec les journalistes sur les conditions de vie des populations de Magafesso. Assises de l’autre côté de
« l’arbre à palabres » du jour, les femmes écoutent religieusement les récriminations des hommes.

Sur insistance des professionnels de l’information pour qu’elles interviennent, c’est Mariam Traoré qui “est appelée à la barre”.
« Nous avions beaucoup de problèmes liés à l’accès à l’eau, mais avec la réalisation des forages, la situation s’est améliorée. Cependant, le problème demeure, car le débit des forages est faible et ils tombent souvent en panne. Si on nous aidait à les réparer, cela allégerait nos souffrances », implore-t-elle. Outre la corvée d’eau, les femmes manquent de centre de santé ; le plus proche est à 14 km ! Elles souffrent surtout de l’absence d’activités génératrices de revenus dans ce nouveau village.

Dans l’ancien village, contrats journaliers de récolte du coton, culture d’arachide, transformation des produits forestiers non ligneux leur procuraient des revenus. Rien qu’avec la culture de l’arachide, Mme Traoré pouvait s’en sortir avec 300 000 F CFA à la fin de la saison. Mais aujourd’hui, toutes ces opportunités d’affaires locales sont « bouchées ». « Ici, les sols sont arides. Il est difficile de cultiver des arachides. Au regard de l’importante contribution de la femme aux charges de la famille, nous souhaitons que le PDIS nous aide avec des micro-crédits afin que nous puissions mener des activités génératrices de revenus », plaide-t-elle.

De tous les maux qui minent l’épanouissement des populations de ce hameau, l’accès aux terres cultivables semble être le plus cauchemardesque.
« L’agriculture constitue notre principale source de subsistance. Mais, il est compliqué de mener cette activité, car nous n’avons plus de champ. Il faut louer la terre, les bœufs pour le labour, payer l’engrais. Pour un hectare, les frais de bail varient entre 15 000 et 20 000 F CFA. C’est très difficile pour nous », se lamente Salam Sangué.

De six hectares, de l’autre côté, où il produisait du sorgho, du mil, de l’arachide, du haricot, il se retrouve aujourd’hui à louer, faute d’argent, au maximum trois hectares par an pour produire du riz, du maïs. Inutile de lui demander si, avec ces nouvelles superficies, il arrive à joindre les deux bouts avec ses deux femmes et ses sept enfants. « Sur l’ancien site, j’arrivais à nourrir ma famille sans problème. Actuellement, il m’est impossible de nourrir correctement ma famille. C’est pourquoi, je dis que nous souffrons », martèle-t-il, le visage triste.

De 21 à 5 ha

Le représentant des jeunes, Moussa Traoré : « Le PDIS a promis de nous construire une maison des jeunes, d’aménager un site pour les activités maraîchères, mais aussi des pistes de bétail. Rien de tout cela n’a été fait ».

Michel Traoré semble plus remonté face à cette situation « intenable ».
Il disposait de 21 hectares où il exploitait des spéculations comme le maïs, l’arachide et le petit mil.
Il y réalisait un bénéfice minimal de 400 000 FCFA.
Ce temps de l’agriculture rentable semble révolu pour lui. Aujourd’hui, il se retrouve avec cinq hectares de terres agricoles. Il ne connaît plus de surplus de production qu’il vendait. Pire, ses récoltes ne permettent plus de nourrir ses deux femmes et ses 10 enfants, confie-t-il, le regard hagard, comme s’il cherchait un coupable à son sort.

Pour Hamidou Zongo, sa venue dans ce village ne lui a apporté que malheurs et tristesse. Cela fait 31 ans qu’il a quitté son Titao natal, dans la région du Nord, à la recherche d’un mieux-être. Après une douzaine d’années dans la zone de Dédougou, il s’est installé à Magafesso depuis 19 ans. Jusque-là, le vieil homme ne regrette pas sa migration dans l’Ouest du Burkina. Mais voilà que la délocalisation l’a plongé, lui, ses deux femmes et sa trentaine de fils et petits-fils, dans une « misère indicible ».

« Je n’ai plus rien. C’est la pauvreté et la souffrance totales. Je suis venu ici avec 31 chèvres et 13 bœufs. Tous mes animaux sont morts. Il ne me reste qu’une chèvre et 4 bœufs. C’est le déplacement qui est à l’origine de mes malheurs », relate-t-il, peinant à dissimuler son désarroi. Jadis propriétaire de 16 hectares, il est contraint aujourd’hui de louer 3 à 5 ha de terre agricole chaque année. Ce qui est insuffisant pour nourrir sa nombreuse famille. Faute de terres cultivables, ses 6 enfants majeurs ont quitté le village. Ils cherchent désormais à gagner leur vie sur les sites miniers artisanaux de la Guinée. « Je vis grâce aux transferts d’argent de mes enfants en Guinée. Ils m’ont payé une moto », confie le sexagénaire.

Le problème foncier est accentué par l’aménagement des périmètres du barrage pour des activités agricoles et maraîchères qui tarde à se réaliser. « Le PDIS nous avait dit que les périmètres du barrage seront aménagés pour que nous y travaillons. Mais jusqu’à ce jour, nous sommes toujours dans l’attente », fait remarquer M. Sangué.
Au tour de parole de PDIS, c’est un averti, un « fin connaisseur du dossier », son responsable « infrastructures et gestion », Lebdaogo Edgar Hyacinthe Zombré, qui est appelé à la « barre » pour assurer le mémoire en défense de sa structure, la cible de toutes les critiques.

Ces dix dernières années, M. Zombré a suivi de bout en bout le processus de délocalisation des villages affectés par la construction du barrage de Samendéni. Il a fait partie de l’équipe qui a recensé les habitats, les vergers, les terres des populations affectées.
Il rappelle que Samendéni étant un projet d’intérêt national qui a été jalonné de crises depuis 2006. A partir de 2012, le gouvernement a décidé de donner un coup d’accélérateur au PDIS. Le dialogue et les concertations avec les différentes parties prenantes ont permis de parvenir en 2016, à un protocole d’accord de 17 points, entre les populations et le PDIS, sur un total de 23 points en discussion. « Si aujourd’hui, nous devons discuter, faire le bilan, ce devrait être autour de ce protocole d’accord qui est le seul document de référence. Les discussions devraient s’articuler autour des points inscrits dans ce document-cadre », insiste-t-il. Si j’ai bonne mémoire, ajoute-t-il, sur les 17 points, il reste un ou deux en cours d’exécution.

« Les promesses politiques ne nous engagent pas »

Pour ce qui est de la recons-truction des habitats, deux options étaient sur la table : construire les maisons et les remettre clés en main aux populations ou leur verser de la liquidité pour qu’elles se chargent de réaliser les cons-tructions. La dernière option a été retenue et consignée dans le protocole de 2016. Et le montant minimum d’indemnisation convenu est de 253 400 F CFA par case. La somme de 8 milliards F CFA a été mobilisée pour assurer l’indemnisation des habitats.

Pour faciliter l’accès aux agrégats (sable, terre, eau), 20% du montant des indemnisations sont retenus par le PDIS en vue de l’acquisition collective de ces matériaux de construction.
« C’est ce que nous avons fait. Mais certains estiment qu’ils n’ont pas bénéficié suffisamment d’agrégats ou ce qui leur a été servi était en-deçà des 20% coupés à la

Mariam Traoré, à l’instar des femmes de Magafesso, souhaite avoir un accompagnement en microcrédits, en vue de mener des activités génératrices de revenus.

source », relate M. Zombré. En sus des indemnisations initiales des habitats, chaque chef de ménage a reçu une compensation supplémentaire de 900 000 F CFA pour les travaux de finition des maisons. « Demandez-leur s’ils n’ont pas perçu ces montants », lance-t-il.
Pour ce qui est de l’accès à l’eau potable, initialement, il avait été prévu de réaliser des forages.

Mais par la suite, les populations ont sollicité des Adductions d’eau potable simplifiée (AEPS). Malgré les contraintes financières, la coordination du PDIS a accédé à cette requête. Mieux, de quatre APES prévus, 12 ont été réalisés au final, chaque village ayant exigé son AEPS, poursuit-il.
Celle de Magafesso a coûté plus 78 millions F CFA. Le PDIS a également construit quatre écoles de six classes, comprenant logements d’enseignants, latrines genrées pour l’ensemble des sites de relogement. L’école primaire de Magafesso a coûté environ 160 millions F CFA.

S’agissant des infrastructures sanitaires, sur une prévision initiale d’un CSPS, quatre ont été réalisés.
Là où aussi, chaque village voulait avoir son centre de santé. Mais le ministère de tutelle n’autorise pas l’implantation des CSPS dans un rayon de moins de 7km, argue le responsable « infrastructures et gestion » du PDIS.
Il reconnaît cependant que de nombreuses difficultés ont émaillé le processus de délocalisation et d’indemnisation des populations affectées, faussant au fil des ans les planifications initiales.

« Au premier recensement en 2006, nous étions à 2 000 personnes affectées.
En 2012, nous étions à environ 5000 recensés, passant ainsi du simple au double. La crise ivoirienne a engendré un flux de la diaspora vers Samendéni. En plus, lorsque les populations apprennent qu’il y a un projet d’aménagement hydroagricole, elles migrent vers le site pour bénéficier des soi-disant retombées dudit projet. Tout cela fausse les prévisions, la planification », explique M. Zombré.

A cela s’ajoute les décaissements tardifs des ressources financières. Lorsque vous planifiez des activités aujourd’hui, et que le déblocage des fonds intervient deux, trois ans après, naturellement le renchérissement des coûts fait que vos prévisions ne sont plus en adéquation avec la réalité du terrain, poursuit-il.
Dans certaines localités, la délocalisation devrait être partielle. Mais après des échanges avec les populations, et au regard des considérations sociologiques, la délocalisation complète des villages comme Sikorola, Kokoro et Sadina a été privi-légiée, avec ses implications financières.

Pour M. Zombré, sa structure a fait des efforts dans l’accompagnement des populations affectées.
« Il y a certaines promesses évoquées qui ne figurent pas dans nos documents. Nous ne savons pas d’où viennent ces informations. Nous apprenons que nous devons accompagner les populations affectées pendant 20 ans ! Un accompagnement est prévu mais pas sur cette durée. Nous nous demandons souvent si certaines promesses ne sont pas politiques ! Ce qui ne nous engage pas », martèle M. Zombré.

En tout état de cause, il invite les populations à tourner la page des « questions dépassées » pour se focaliser sur les perspectives d’avenir. « J’aurais préféré que les échanges soient centrés sur ce que le PDIS peut faire à partir de maintenant pour les aider à améliorer leurs conditions de vie. Car nous convenons qu’il n’est pas aisé de joindre les deux bouts lorsqu’on a perdu ses principaux moyens de subsistance », conclut-il.

Mahamadi SEBOGO
Windmad76@gmail.com


Fiche technique du barrage de Samandeni

Généralités :
– 1976 : identification du site dans le cadre des Aménagements des Vallées des Volta (AVV) ;
– 1981 et 1986 : premières tentatives d’évaluation des potentialités et études sommaires de faisabilité ;
– 1998 : premiers financements ayant permis de réaliser les études de faisabilité technique;
– Janvier 2008 : lancement du projet à la faveur de la Journée nationale du Paysan, tenue à Bobo-Dioulasso ;
– Capacité de stockage : 1,050 milliards de m3 ;
– Surface du plan d’eau : 153 km2.

Construction du barrage :
– 10 juin 2010 : démarrage des travaux ;
– 07 juillet 2017 : mise en eau du barrage ;
– 02 septembre 2018 : premier remplissage du barrage ;
– 29 oct. 2019 : réception provisoire des travaux ;
– 30 novembre 2019 : inauguration du barrage.

Aménagements agricoles :
– 17 sites identifiés : d’une superficie totale d’environ 21 000 ha ;
– Deux types d’exploitations : exploitants familiaux et agrobusiness men ;
– Site de la zone agro-industrielle à Bama : 100 ha, extensible à 500 ha ;

Financement du PDIS :
– Coût actuel de la mise en œuvre du PDIS : 161, 4 milliards F CFA ;
– Part de l’Etat : 118, 3 milliards F CFA (73,27 %) ;
– Part des Bailleurs de Fonds : 43, 1 milliards FCFA (26,73%).

M.S.
Sources : PDIS

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