Disparus du terrorisme : des familles dans l’amertume et l’expectative

Morts, blessés, déplacés, le terrorisme engendre aussi des personnes portées disparues. Elles sont enlevées par des inconnus et ne sont jamais revenues, laissant ainsi des parents dans la tourmente et l’incapacité de faire leur deuil, faute de corps.

Le président de la section MBDHP du Yatenga, Issouf Bélem : « Notre principale difficulté concerne l’accès à l’information auprès des autorités militaires ».

Alimata Ouarmé, une jeune fille de 25 ans au teint clair, d’allure frêle, assez timide et l’air préoccupé, a fui Gnongolo, son village natal. Cette « bourgade » est située dans le département de Bahn, à environ 75 km de Ouahigouya, chef-lieu de la région du Nord et à 60 kilomètres de Titao. Elle s’est réfugiée à Ouahigouya dans l’espoir d’échapper aux attaques terroristes, à la mort et de poursuivre ses études. Mais hélas ! Depuis plus d’un an, elle a perdu la joie de vivre. Alimata vit désormais dans la tristesse, l’amertume et surtout la peur. Elle est hantée par un dommage collatéral du terrorisme : la disparition subite de son père, Agoné Ouarmé.

« C’est le 30 juin 2019, que mes mamans m’ont informé qu’un groupe d’hommes en tenue militaire est venu la veille dans la nuit et ont emmené mon père. Elles m’ont expliqué que lorsqu’ils sont arrivés, ils ont d’abord demandé d’après le chef de famille et mon père s’est présenté. Ils ont dit qu’ils cherchent Agoné Ouarmé et ont demandé à vérifier les cartes d’identité de tous les membres. Mon père a répondu que ce n’est pas la peine, parce qu’il est le seul Ouarmé de la cour. Sans explications, ils l’ont arrêté et ils sont partis avec lui sur des motos. Jusqu’aujourd’hui, je ne sais pas où il est », raconte-t-elle, les yeux embués de larmes. Les souvenirs de cette terrible nuit sont douloureux pour la jeune fille. Elle perd par moment ses mots. La disparition de Ouarmé a bouleversé radicalement la vie de Alimata et celle de toute la famille Agoné. Un impact négatif sur la famille Les rêves de la jeune fille de poursuivre ses études sont désormais aux oubliettes, malgré son Baccalauréat décroché, quelques jours après la disparition de son géniteur. Orientée à l’Université de Koudougou au département d’Histoire et Archéologie, ses demandes de réorientation pour des études en environnement à l’Université de Ouahigouya n’ont pas été acceptées. Dorénavant sans le soutien financier de son père, elle ne peut que compter sur son petit ami.

« J’étais venue à Ouahigouya avec trois autres camarades et on se cotisait pour payer le loyer et les vivres. C’est mon père qui m’envoyait ma contribution jusqu’à ce qu’il soit enlevé. Comme je ne peux plus contribuer, j’ai décidé de quitter mes camarades pour aller vivre avec mon petit ami », relate-t-elle. L’attente d’un retour de plus en plus incertain, est aussi vécue par la famille de Issaka Kirakoya, qui a été enlevé le 12 juin 2019, alors qu’il était dans son champ par « les gens de la brousse » (ndlr terme désignant les personnes armées non identifiées), à Rimassa, au secteur 5 de la ville de Titao. L’infortuné laisse derrière lui, sa petite famille composée de trois épouses, six enfants mais aussi des frères inconsolables dans le désarroi. Un phénomène qui prend de l’ampleur Selon Daouda Kirakoya, frère cadet du disparu, Issaka est la première personne à avoir été enlevée à Titao et aussi la seule qu’on n’a pas retrouvée morte. Ce qui est plutôt une « bonne nouvelle », dit-il. Les familles Agoné et Kirakoya ne sont pas les seules à vivre ce drame silencieux. Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), les conflits, la violence, la migration et les chocs climatiques continuent de provoquer des séparations de familles. A la fin juin 2020, près de 44 000 personnes disparues en Afrique avaient été recensées par l’organisation humanitaire.

Au Burkina, avec la multiplication des attaques terroristes, le phénomène de la disparition de personnes prend de l’ampleur. Selon le communiqué officiel intitulé : « Burkina Faso : faits et chiffres 2020 », présentant les principales réalisations du CICR, plus de 400 demandes de recherches ont été ouvertes auprès du CICR ou de la Croix-Rouge burkinabè pour des personnes séparées de leurs familles ou portées disparues. La coordinatrice- protection de la délégation de Ouagadougou du CICR, Marina Fakhouri, note que les actions entrant dans le cadre du rétablissement des liens familiaux du Mouvement de la Croix-Rouge et Croissant-Rouge ont commencé dans les années 1990 pour les réfugiés libériens, puis se sont renforcées avec les conflits dans la sous-région, l’arrivée des réfugiés maliens, les mouvements migratoires et avec le début des violences entraînant des déplacements internes massifs. « Le nombre de personnes disparues au Burkina Faso dû au conflit et à la migration demeure inconnu dans son ampleur, mais de plus en plus de familles approchent le CICR et la CRBF pour bénéficier de leurs services de Rétablissement des liens familiaux et ceci démontre que la problématique des disparitions est d’actualité et que le besoin des familles de savoir le sort de leurs proches est là », ajoute-t-elle. Le Mouvement burkinabè des droits de l’Homme et des peuples (MBDHP) fait partie des organisations actives sur le terrain aux côtés des familles pour la recherche des personnes disparues à travers ses différentes sections. Vu la récurrence des cas, le mouvement a ajouté un nouveau volet dans le paquet des prestations pour la défense des droits de l’Homme. Il s’agit du volet « contribution au respect des droits humains dans la lutte contre l’insécurité ». Selon le président de la section du MBDHP Yatenga, Issouf Bélem, depuis l’avènement du terrorisme dans la région du Nord, la section a enregistré une vingtaine de saisines pour disparition. « Mais 2019 et 2020 ont été les années où, nous avons reçu le plus de saisines, avec 9 cas en 2020.

Boukari Diallo, toujours marqué par son arrestation, s’est reconverti à la peinture.

Cela s’explique par la dégradation de la situation sécuritaire dans la région », ajoute-t-il. Les personnes disparues sont victimes d’enlèvement ou sont sorties pour une destination donnée et ne sont plus revenues. Pour le Directeur général (DG) de la défense des droits humains, Jean de Dieu Bambara, il y a lieu de distinguer les disparitions forcées des cas de séquestrations. Au terme de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, on entend par disparition forcée, l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi. La conséquence de cette définition est que les enlèvements imputés aux personnes armées non identifiées sont des séquestrations de personnes. L’article 18 de cette convention stipule que les autorités étatiques doivent répondre aux besoins des familles des personnes portées disparues, notamment en matière d’information. « C’est vraiment insupportable » Qu’il s’agisse d’une disparition forcée ou d’une séquestration, les familles ne renoncent jamais à retrouver l’être disparu. Tous engagent un périple qui peut être long, sans assurance de succès, à l’image de Alimata Ouarmé. « Dès que j’ai appris la nouvelle, je suis allée à la gendarmerie, ensuite à la police. Après je suis allée au grand camp sur la route de Siguinvoussé (ndlr camp Zandoma) puis au petit camp situé au secteur 8 mais là aussi sans succès. Après quelques mois, je suis allée chez le procureur et chez les défenseurs des droits de l’homme. Partout où je suis allée, ils ont dit qu’ils n’ont pas de nouvelles mais qu’ils me feraient signe s’ils en avaient. Cela fait une année et deux mois (ndlr à la date du 4juin 2021) qu’on est sans nouvelles de lui.

Actuellement, je ne sais pas si mon père vit ou s’il est mort et c’est vraiment insupportable», dit-elle, la voix presque inaudible, tant l’éventualité de ne plus revoir son père la terrifie. La famille Kirakoya, elle aussi garde espoir et reste à l’affût de la moindre nouvelle, comme en témoigne un grand frère du disparu, Madi Kirakoya. « Ils l’ont juste emmené avec eux, comme nous n’avons pas encore retrouvé son corps, on se dit que si cela leur plaît, ils vont le relâcher.

Il y a huit mois, nous avons attrapé un jeune de 25 ans qui rodait autour du village et dans son téléphone, nous avons pu reconnaître la voix de notre frère qui était soumis à un interrogatoire. C’est ainsi que nous avons su qu’il est vers Petegoli (ndlr : à 60 km de Titao en passant par Sollé dans la province du Soum, à la frontière avec le Mali). Mais depuis, plus aucune nouvelle », soutient-il. « Sauvé de justesse » Heureusement pour certaines familles, la quête se termine par la joie du retour du parent disparu. Grâce à la parfaite collaboration entre le MBDHP et le procureur du Tribunal de grande instance de Ouahigouya, Daouda Koanda. Un jeune ramasseur d’agrégats, Boukari Diallo, qui se rendait à l’intérieur de la région avec son équipe pour ravitailler ses clients en sable, a pu rentrer chez lui après une nuit cauchemardesque. « C’était le mardi 2 septembre 2019. Après un déplacement au village de Tougsagai où j’étais allé remettre une commission de ma grande sœur vivant en Italie à mon père, j’ai été intercepté vers 18h par un groupe de 5 hommes sur 3 motos alors que je rentrais chez moi au quartier Siguinvoussé, où je logeais avec ma femme. Ils étaient en civil, mais l’un d’eux avait un Pistolet automatique (PA). Ils m’ont questionné sur mes liens avec une femme qui occupait clandestinement la maison d’un de mes grand-frères à Tougsagai. J’ai répondu que c’était la première fois de la voir et que je ne la connaissais ni d’Adam ni d’Eve. Ils ont menacé de me tuer si je ne dis pas la vérité et j’ai répété ma première réponse. Ils m’ont ensuite conduit au camp Zandoma. Ils ont retiré mes bagues, en m’expliquant que c’est pour être sûr que je ne disparaisse, avant de m’enfermer dans un WC toute la nuit. Le matin, j’ai entendu le bruit d’un véhicule qui se garait. Des gens disaient, faites sortir le djihadiste on va l’exécuter. Je priais Dieu pour ne pas mourir même si j’avais perdu espoir. Un des responsables a reçu un appel, il s’est écarté du groupe pendant longtemps et lorsqu’il est revenu, il a dit que la mission est avortée. Le véhicule est donc reparti, tous mes gardiens ont disparu », raconte-t-il, la voix tremblante toujours de peur. Par la suite, Boukari Diallo a été escorté par 2 hommes du camp à moto hors de la ville, sur la route de Tougsagai. Sa vie, il la doit, en partie à la diligence de sa femme qui a alerté son grand frère, Souleymane Diallo, dès l’aube du 3 juin 2019. « Lorsque que la femme de mon petit frère est arrivée au petit matin pour m’informer que Boukari n’est pas rentré, j’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose de grave.

Pour Alimata Agoné, comme pour le reste de sa famille, la disparition de son père marque le début d’une vie de pauvreté.

C’est ainsi que je suis venu directement au MBDHP. Le président a d’abord appelé le procureur pour l’informer. Puis nous sommes allés ensemble faire les déclarations à la police, puis la gendarmerie. Nous sommes allés aussi au camp pour nous renseigner et Dieu merci on l’a retrouvé », témoigne Souleymane Diallo. La recherche d’un parent disparu, peut être un véritable parcours du combattant. Mais toutes les personnes qui ont entamé cette quête, partage le besoin de savoir ce qui est arrivé à leurs proches perdus de vue. Un besoin qui transcende même la peur comme en témoigne Amadou Tall, instituteur en service dans la Circonscription d’éducation de base (CEB) de Ouahigouya 1, dont la famille est sans nouvelles de cinq des leurs. « Certains sont des frères, d’autres sont des oncles. Premièrement, c’est Ousséni Tall qui a disparu, venu à Ouahigouya au cours du mois de Ramadan 2020. Il n’est jamais rentré chez lui à Boundoukama », confie M. Tall. Selon lui, les quatre autres membres de la famille ont été arrêtés successivement au début de l’hivernage 2020. « Issiaka Tall a été arrêté alors qu’il revenait d’un baptême à Boundoukama. Les trois autres (Issa, Assane et Adama) ont été embarqués par l’armée, à Tangaye quand ils sont allés aux nouvelles », explique-t-il. Pour les retrouver, Amadou Tall s’est rendu à la gendarmerie puis à la police, par contre il s’est abstenu d’aller voir les militaires par manque de courage, selon ses propres dires. En dernier lieu, M. Tall a saisi le MBDHP qui l’a accompagné une seconde fois à la gendarmerie et à la police. « Mais jusque-là, on n’a pas eu une nouvelle de ses parents », conclut-il. Pour Amadou Tall, sa famille a quand même le droit de savoir si ses frères sont des complices de l’ennemi. « Tout le monde souffre de cette situation. Le vieux pose des questions auxquelles, je ne peux pas répondre. Les épouses sont devenues des chefs de ménages, malgré elles, en l’absence de leurs hommes. Ce qui pourrait redonner l’espoir à la famille c’est de savoir ce qu’on leur reproche. Sont-ils morts ? S’ils sont morts, nous allons faire les rituels pour les morts. Mais s’ils sont vivants où sont-ils ? », s’interroge-t-il. Etant donné que certaines familles de disparus prétendent que c’est l’armée qui les a enlevés, nous avons voulu avoir la réaction de la « grande muette ». Une demande d’interview a été adressée à l’état-major général des armées, le 11 juin dernier, mais nous n’avons pas eu de retour…jusqu’à la date du 11 août 2021.

Nadège YE

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