La justice avant la réconciliation

Les concertations communales s’inscrivant dans le cadre du processus de réconciliation nationale se poursuivent à travers le pays. Après les étapes de Manga et de Zorgho, un constat se dégage de manière constante : les problèmes qui opposent les Burkinabè ne sont pas si profonds qu’on le pense. A titre d’exemple, les préoccupations des deux communes vont des litiges liés aux limites territoriales entre villages, aux conflits agriculteurs-éleveurs en passant par les conflits fonciers (promoteurs immobiliers …), les malentendus entre Forces de défense et de sécurité (FDS) et groupes sociaux, les détournements, recels, destructions et dégradations de biens publics, les affectations arbitraires et l’insuffisance de la justice.

Dans chaque commune, prise individuellement, les problèmes ne devront pas sensiblement varier à l’échelle nationale. C’est donc dire qu’il s’agit de différends liés à la vie en communauté qui peuvent se résoudre non seulement par les voies judiciaires, mais aussi en recourant aux institutions traditionnelles de conciliation et d’arbitrage. Cela prouve à souhait que les Burkinabè ne sont pas aussi opposés sur le plan national, si tant est que les problèmes peuvent être réglés à l’échelle locale. Toutefois, les crimes économiques et de sang qui se sont accumulés depuis l’indépendance de notre pays et se sont exacerbés avec l’insurrection populaire de 2014 et le coup d’Etat manqué de 2015, donnent à la chose une envergure nationale qui nécessite que les fils et filles de la Nation s’asseyent pour identifier ce qui les opposent, définir les voies de leur résolution et surtout les moyens pour y parvenir. On comprend donc aisément pourquoi la question de la réconciliation mobilise tant les Burkinabè, surtout quand on frôle la question de la justice. A voir de près, elle se rapporte plus à la résolution des crimes économiques et de sang d’où l’impérieuse nécessité de passer par la case justice, pour ne pas revivre les échecs des expériences des années 90 et de 2001 avec la Journée nationale du pardon.

Cela dit, si en Côte d’ivoire, le processus a plus de chance d’aboutir, c’est parce que la plupart des acteurs ont affronté la justice, sur le plan national pour certains, international pour d’autres et les deux pour quelques-uns. Par la suite, l’amnistie, la libération des détenus d’opinion, le retour des exilés et tous les autres gestes d’apaisement en découleront aisément, pour peu que la volonté soit commune d’aller vers la réconciliation nationale. Sous nos cieux, certains Burkinabè voient en la réconciliation nationale, un moyen idéal d’échapper à la justice, en passant royalement l’éponge sur les torts causés à d’autres concitoyens, allant parfois jusqu’à la mort. Comment peut-on se réconcilier s’il n’y a pas de justice ? Les cœurs peuvent-ils s’apaiser, si les victimes ne connaissent pas leurs bourreaux et si personne n’avoue son tort, ni ne reconnaît sa faute ? Cette réconciliation que les Burkinabè appellent de tous leurs vœux, n’est pas celle entre politiciens, mais un apurement intégral du lourd passif qui les ronge et les divisent, les opposent et les empêchent de se tourner sereinement vers l’avenir, afin de léguer aux générations futures un pays uni et réconcilié avec lui-même. C’est cela la mission de la génération actuelle et donc celle du processus de réconciliation nationale en cours.

Jean-Marie TOE

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