L’ambassadeur Jacob Ouédraogo au Sénégal : « Ce pays a donné de grandes figures du cinéma africain »

L’ambassadeur du Burkina au Sénégal, Jacob Ouédraogo : « Cette distinction a réellement touché le gouvernement et le peuple sénégalais ».

Jacob Ouédraogo est l’ambassadeur du Burkina Faso au Sénégal. Dans cet entretien qu’il a accordé à Sidwaya, le mardi 5 octobre 2021 au sein de la représentation diplomatique à Dakar, il revient, entre autres, sur les relations diplomatiques, les domaines de coopération entre les deux pays, le choix du Sénégal comme pays invité d’honneur du 27e Fespaco. Il se prononce également sur le processus de réconciliation nationale et le défi sécuritaire.

Sidwaya (S) : Comment se portent les relations entre le Burkina Faso et le Sénégal.

Jacob Ouédraogo (J.O) : Je voudrais d’abord préciser qu’en plus du Sénégal, l’ambassade du Burkina Faso à Dakar couvre d’autres pays à savoir la Gambie, la Guinée Bissau, le Cap Vert et la Mauritanie. C’est une juridiction qui a été créée en 1999. Je suis le cinquième ambassadeur du Burkina Faso à Dakar. Pour revenir à votre question, je salue la qualité des relations diplomatiques entre le Burkina Faso et la République sœur du Sénégal.

Ce sont des relations d’amitié et de fraternité de longue date qui tirent leurs sources de notre histoire commune depuis l’époque coloniale. Nos deux pays ont appartenu à un même ensemble colonial à savoir l’Afrique occidentale française (AOF) avec Dakar comme capitale. Nous avons des relations très anciennes qui vont même au-delà du fait colonial.

La qualité de ces relations s’est bonifiée au fil des années grâce à la volonté des gouvernements respectifs, et surtout à la fraternité et la solidarité des deux peuples ; ainsi qu’à l’impulsion des organisations sous-régionales comme la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union économique et monétaire Ouest-africaine (UEMOA) à travers lesquelles nous partageons des ambitions et des valeurs communes, au-delà de nos souverainetés nationales.

En marge de ces ensembles communautaires, nos deux pays entretiennent des relations bilatérales propres qui se traduisent par la présence de l’ambassade du Burkina à Dakar et de l’ambassade du Sénégal à Ouagadougou. Ce sont des relations qui promettent un avenir meilleur, au regard des grands projets et programmes communs pour lesquels les deux pays sont déterminés à implémenter pour le bonheur de leurs populations.

S : Au-delà de ces accords, quels sont les autres domaines de coopération entre les deux pays ?

J.O : La coopération entre le Burkina Faso et la République du Sénégal est un champ très vaste et diversifié qui couvre les domaines de la défense, de la sécurité, de l’intégration régionale, de l’agriculture, de la culture, du tourisme, de l’éducation, de la formation professionnelle, de la santé, de l’économie, du commerce, de l’industrie, etc. Et tout cela est matérialisé pour une bonne vingtaine d’accords de coopération qui ont été signés. La dernière commission mixte de coopération en octobre 2019 a consacré huit accords signés.

Nous avons signé récemment trois autres accords. Nous avons également une vingtaine de projets d’accords de coopération couvrant divers domaines dans les tiroirs. Sur le plan économique et commercial, malgré la distance qui sépare les deux pays, il y a un grand potentiel. Nous sommes en train de relancer la coopération à ce niveau. Nous avons des manifestations comme la Foire internationale de Dakar (FIDAK), auxquelles le Burkina participe régulièrement.

En 2019, nous avons initié les Journées de promotion économique et commerciale (JPEC), au cours desquels des opérateurs burkinabè sont venus exposés des produits made in Burkina qui sont très prisés au Sénégal. Ces JPEC ont connu un grand succès, assorties d’ailleurs d’un accord de coopération entre les deux chambres de commerce du Burkina Faso et du Sénégal.

Le volume des échanges a connu un bond prodigieux, passant de trois milliards F CFA dans les années 2010 à plus de 20 milliards F CFA aujourd’hui. Il y a de belles perspectives. L’Etat sénégalais a accordé à l’Etat burkinabè un domaine dans le port autonome de Dakar de 1400 m2. Très bientôt, la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina-Faso (CCI-BF) va y construire un certain nombre d’infrastructures pour permettre aux entreprises burkinabè d’entreposer leurs marchandises et faciliter ainsi leur transit.

A cela s’ajoutent les projets d’ouverture des représentations de la CCI-BF et du Conseil burkinabè des chargeurs (CBC) à Dakar. Le tout, dans l’objectif d’organiser au mieux les échanges entre les deux pays. Dans le domaine de l’éducation et de la formation militaire, le Sénégal est l’un des pays qui accueillent le plus grand nombre d’étudiants burkinabè.

Actuellement, nous avons environ plus de mille étudiants burkinabè dans les universités et écoles de formation de la République du Sénégal. En matière de coopération culturelle, les échanges sont intenses notamment dans le domaine du cinéma et d’organisation d’activités culturelles. Il y a une très bonne coopération entre les deux pays dans le domaine cinématographique.

S : On peut donc dire que les acquis de cette coopération bilatérale sont palpables ?

J.O : Oui, les acquis sont palpables. L’un des acquis dont les Burkinabè vivent au quotidien est le poisson fumé qui vient de Dakar. Nous avons beaucoup de Burkinabè, dans la région de Joal, qui travaillent dans la transformation du poisson. Et chaque mois, il y a plus de 300 tonnes de poisson fumé qui quittent Joal pour le Burkina Faso. Sans oublier le poisson frais. Cela est énorme en termes de flux financiers.

S : Combien de Burkinabè vivent au Sénégal et quels sont leurs domaines d’activités ?

J.O : Les statistiques concernant le nombre de Burkinabè au Sénégal ne peuvent pas être établies avec exactitude, car depuis l’époque coloniale des Burkinabè se sont établis au Sénégal et avec leur descendance sont devenus des Sénégalais. A cela s’ajoutent les Burkinabè présents au Sénégal, mais qui ne se sont pas encore fait enregistrer à l’Ambassade.

Ce constat fait, nous estimons actuellement à environ 15 mille les Burkinabè vivant au Sénégal et régulièrement enregistrés par nos services. Nous avons des compatriotes qui exercent dans la fonction publique internationale, les ONG, le système des Nations-unies, la BCEAO, l’ASECNA, etc. Nous en avons d’autres qui évoluent dans le commerce, le transport, la transformation du poisson, etc.

Sans oublier les nombreux étudiants burkinabè qui sont inscrits dans les universités publiques et privées sénégalaises, à Dakar, Thiès, Saint-Louis. Ils se distinguent d’ailleurs par la qualité de leur travail. Ils figurent toujours parmi les majors de ces universités et nous en sommes très fiers. Sur le plan spatial, ils sont nombreux dans les régions de Dakar et de Kaolack. Ils sont venus pour travailler dans les champs d’arachide dans le bassin arachidier et sont devenus sénégalais par la suite.

Mais ce qu’il faut noter avec satisfaction est qu’ils se sont constitués en association dénommée « Association des Sénégalais d’origine burkinabè ». Ils participent aux activités menées par la diaspora, ils y occupent une part entière. Ils essayent de préserver la culture burkinabè notamment les langues, les danses traditionnelles, etc. Mais je signale une forte concentration de jeunes burkinabè dans la région aurifère de Kédougou où nous sommes souvent appelés à intervenir pour résoudre certains problèmes.

S : Quelles sont les difficultés que les Burkinabè rencontrent dans ces zones d’orpaillages ?

J.O : Ce sont le plus souvent des pratiques en conflit avec la loi sénégalaise, notamment la coupe abusive du bois, l’utilisation des produits chimiques prohibés comme le cyanure qui sont fortement sanctionnés ici. Ce qui fait qu’ils font souvent l’objet d’arrestation par les forces de défense et de sécurité. Nous intervenons souvent pour essayer d’y apporter des solutions, mais aussi pour sensibiliser nos compatriotes à se conformer à la loi du pays. L’autre problème est lié au trafic d’enfants sur les sites d’orpaillage.

S : Qu’en est-il de l’intégration des Burkinabè dans la société sénégalaise ?

J.O : La Communauté burkinabè est bien intégrée dans la société sénégalaise et c’est tout à fait logique, car en plus de l’histoire commune et des liens d’amitié et de fraternité qui lient les deux peuples, les Burkinabè sont très bien appréciés par les autorités et la population sénégalaises qui louent leurs valeurs d’intégrité, d’honnêteté, d’humilité et d’ardents travailleurs.

Ce sont ces échos qui nous reviennent fièrement à chaque fois qu’on parle des compatriotes au Sénégal et dans les autres pays de la juridiction. Ce sont des valeurs reconnues aux Burkinabè un peu partout, mais qui sont hautement saluées ici au Sénégal, surtout au plus haut niveau. Chaque fois que je rencontre le président Macky Sall, il ne tarit pas d’éloges à l’endroit des Burkinabè.

S : Le Sénégal est pays invité d’honneur du 27e FESPACO. En tant qu’ambassadeur du Burkina Faso dans ce pays, comment appréciez-vous ce choix ?

J.O : Le choix du Sénégal comme pays invité d’honneur au FESPACO traduit l’excellence des relations d’amitié et de coopération qui existent fort heureusement entre nos deux pays en général et en particulier dans le domaine de la culture notamment en matière de coproduction et d’échanges cinématographiques. Ce choix est également une reconnaissance de la forte contribution du Sénégal au cinéma africain.

Ce pays a donné de grandes figures du cinéma africain comme Sembène Ousmane qui est très connu au Burkina ; mais aussi d’autres acteurs de renom. L’apport du Sénégal au 7e art du continent est immense et Ouagadougou, qui est la capitale du cinéma africain se doit de saluer cette contribution. Le défi du cinéma africain est toujours présent. Et nous devrons bâtir un cinéma porteur de nos valeurs, de nos espoirs, de notre histoire et non seulement nous contenter de la cinématographie venue d’ailleurs.

Cette distinction a réellement touché le gouvernement et le peuple sénégalais. Lorsque notre ministre de la culture est venue à Dakar, il a été reçu par le président de la République. Il a donné des instructions pour une contribution et une participation significatives du Sénégal au Fespaco.

S : Quelle sera la participation des Burkinabè du Sénégal à ce 27e FESPACO ?

J.O : Le FESPACO est une fierté pour la communauté burkinabè vivant au Sénégal. Elle a accueilli avec joie l’honneur fait à leur pays d’accueil et en est fière. Dès que nous avons été saisis pour promouvoir le FESPACO et la galerie marchande, nous avons rapidement associé cette communauté qui s’est effectivement mobilisée et nous pensons que l’information a été bien diffusée, que ce soit au Sénégal ou dans les autres pays de la juridiction.

Pour sa participation, beaucoup viendront en tant qu’acteurs et d’autres comme spectateurs, soit sur place à Ouagadougou ou à travers les médias. Mais dans tous les cas, ce sera dans l’union sacrée que la communauté burkinabè vivant au Sénégal soutiendra le FESPACO comme à l’accoutumée. Cet honneur fait au Sénégal va nous faciliter l’organisation de certaines activités culturelles ici.

D’ailleurs, chaque fois que nous avions des initiatives dans ce sens, nous avons toujours été soutenus par les autorités sénégalaises. Je fais une mention spéciale à Youssou N’Dour, ministre conseiller à la présidence du Sénégal. Il a toujours été à nos côtés. Je profite également remercier notre ministère de la Communication qui lui a décerné un trophée d’honneur lors de la nuit des Galian.

S : Sur le plan sécuritaire, le Burkina Faso fait face à l’hydre terroriste depuis quelques années. Comment, de l’extérieur, les Burkinabè vivent cette situation difficile que les forces du mal imposent au pays des Hommes intègres?

J.O : Ce que notre pays vit actuellement est très choquant. Ici, comme partout ailleurs, tout le monde s’étonne que le Burkina Faso, havre de paix, un pays si accueillant, où sa population accorde tellement de privilèges aux étrangers, soit assailli par les forces du mal. Notre pays ne mérite pas cette situation. Nous sommes un peuple travailleur qui a toujours su réaliser des insurrections populaires pour affirmer sa soif de liberté.

Mais face à cette nouvelle donne, il faut se fonder sur un certain nombre de certitudes. D’abord que la sécurité est avant tout une affaire nationale, de souveraineté. Autrement, en tant que Burkinabè, nous avons l’obligation d’assurer notre propre sécurité. Les Burkinabè de l’extérieur sont dans cette dynamique, ils ont toujours contribué à cet effort de guerre chaque fois que c’est possible.

La deuxième certitude est qu’il s’agit d’une guerre asymétrique, transnationale qui ne peut pas être gagnée à l’échelle d’un pays, quelle que soit sa volonté, sa combativité, la bravoure de ses forces de défense et de sécurité que nous saluons. La communauté internationale a donc son rôle à jouer. L’espoir suscité par le G5 Sahel, à travers la mutualisation des moyens de défense, fait partie des initiatives à encourager. Le monde entier doit se mobiliser pour combattre ce phénomène, comme il l’a fait contre le nazisme.

S : Il y a aussi le débat sur la question de la réconciliation nationale. Comment les Burkinabè du Sénégal comptent contribuer à ce processus ?

J.O : Nous saluons cette vision du président du Faso et du gouvernement de promouvoir la réconciliation des fils et filles du Burkina Faso. Nous devons fumer le calumet de la paix. Car rien ne doit opposer les Burkinabè devant les intérêts majeurs de la nation. Les Burkinabè du Sénégal s’inscrivent dans cette dynamique. Beaucoup de choses se sont passées dans notre pays, ce sont des faits de l’histoire ; c’est notre histoire, nous ne devons pas en avoir honte.

Nous devons donc travailler à trouver la meilleure thérapie pour calmer les cœurs et les esprits afin d’enclencher un nouveau départ, sur des bases justes. Il ne s’agit pas pour des politiciens de faire des deals entre eux pour continuer sur des chemins qui n’engendrent pas l’émergence du Burkina. C’est pour cela, que je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas faire l’économie de se dire la vérité, de passer par l’étape de la justice afin de parvenir à une réconciliation véritable.

S : Avez-vous un message particulier à lancer ?

J.O : Dans le domaine de la coopération économique, il y a beaucoup de choses à faire, car il y a beaucoup de potentialités ici. Je pense qu’il est nécessaire de renforcer l’axe Ouaga-Dakar, par la construction d’une autoroute, en collaboration avec le Mali. En tant que pays, nous devrons travailler à diversifier nos sources d’approvisionnement en dehors des partenaires traditionnels que sont la Côte-D’Ivoire, le Togo, le Benin, le Ghana.

Dans le domaine de la coopération culturelle et scientifique, il reste beaucoup à faire, car Dakar est une plateforme pour la formation de nos étudiants qu’il faut mieux exploiter. Je plaiderais aussi pour le renforcement de notre ambassade car Dakar est une plateforme diplomatique très importante. Je peux dire que le monde entier est présent à Dakar ! Nous avons la BCEAO, l’Agence pour la sécurité et la navigation aérienne (ASECNA), à Dakar qui sont importantes pour notre économie.

Il y a 19 ambassades et une cinquantaine d’organismes internationaux basés à Dakar et qui couvrent le Burkina Faso. Tout ce potentiel milite que notre juridiction soit renforcée et que nous puissions travailler sur le multilatéral.

Interview réalisée par :

Joseph HARO

(josephharo4@gmail.com)

Mahamadi SEBOGO

(Windmad76@gmail.com)

Envoyés spéciaux à Dakar, Sénégal

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