Le virus du pouvoir : Adama Barrow « contaminé »

Il s’était engagé à ne pas occuper le fauteuil présidentiel pendant longtemps, mais le virus du pouvoir a manifestement eu raison de lui. Le président gambien, Adama Barrow, a été rattrapé par la réalité. A grands pas. Elu à la tête de la Gambie en 2016, il a quelque peu déçu ses compatriotes à l’épreuve du pouvoir. Adama Barrow semblait pourtant susciter un véritable espoir, contrairement à son prédécesseur, le dictateur Yaya Jammeh, qui n’avait pas voulu lui céder le trône malgré sa défaite, n’eut été la pression de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Cet homme d’affaires de 56 ans, qui s’est essayé avec succès à la politique (son élection a été une surprise), avait indiqué ne pas vouloir tenir le gouvernail pendant plus de trois ans sur son quinquennat. Une déclaration qui avait été accueillie avec enthousiasme dans les rues de Banjul. Mais à la vérité, cette décision visait à respecter l’esprit de la charte fondatrice de la Coalition de partis d’opposition qui l’avait porté au pouvoir. Le document prévoyait que Adama Barrow devait diriger un gouvernement provisoire, avant de se retirer pour permettre l’organisation d’une élection présidentielle anticipée, à laquelle tous les candidats de l’opposition allaient se présenter dans des « conditions pleinement libres et démocratiques ».

Adama Barrow n’a malheureusement pas respecté cet engagement. Il a tenu mordicus à achever son mandat, s’attirant des foudres en 2019, en témoignent les contestations qui ont été durement réprimées en son temps. De surcroit, il s’est lancé à la conquête d’un second mandat dans le cadre de la présidentielle du 4 décembre prochain. Un véritable pied-de-nez à ses compatriotes. Mais comme on le dit, en politique, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Adama Barrow n’a pas voulu faire un bref passage au palais présidentiel, et le voilà en campagne pour rempiler, depuis le 9 novembre dernier. Le président gambien a manifestement bien mûri son projet de second bail, puisqu’il s’est défait de la coalition de 2016 pour créer son propre parti, le NPP, allant même jusqu’à pactiser avec le parti de Yaya Jammeh, l’APRC, « dans l’intérêt de la sécurité nationale et de la réconciliation nationale  ». Nombre de Gambiens ont crié au scandale après avoir appris cette alliance, estimant qu’elle vise à « absoudre » l’ex-dictateur des nombreux crimes économiques et de sang, dont il est accusé.

Ce dont Adama Barrow et son entourage se sont toujours défendus. Comprenne qui pourra, le chef de l’Etat gambien fait feu de tout bois pour se maintenir au pouvoir. Veut-il aussi régner sans partage comme Yaya Jammeh, qui a pris les commandes du pays à la suite d’un coup d’Etat en 1994 ? Il est encore tôt pour le dire. Candidat à sa propre succession, Adama Barrow fait figure de favori face à cinq autres candidats : le chef de l’opposition Ousainou Darboe, le candidat indépendant Essa Mbaye Faal, Abdoulie Jammeh du Parti pour l’unité nationale (NUP), Adama Kah du Congrès démocratique de Gambie (CDG) et Halifa Sallah de l’Organisation démocratique du peuple pour l’indépendance et le socialisme (PDOIS). Il compte s’appuyer sur son bilan jugé « positif » pour s’imposer dans les urnes. Un véritable test pour lui dans la Gambie post- Jammeh ! Adama Barrow peut se targuer d’avoir enregistré des acquis dans divers domaines. Dans le secteur de l’éducation, il a œuvré pour la révision des programmes scolaires et le recrutement de centaines d’enseignants. En matière d’infrastructures, il a lancé la construction de plusieurs routes pour désengorger le pays, dont l’économie repose sur le tourisme.

Adama Barrow s’est également illustré positivement, à travers l’initiation d’une campagne d’électrification du pays. Il a aussi et surtout réussi à faire oublier plus de deux décennies d’isolement diplomatique de son pays. La Gambie, on s’en souvient, était au banc de la communauté internationale à cause des agissements du pouvoir autoritaire d’alors de Jammeh, réfugié depuis sa chute en Guinée équatoriale. Le président Barrow peut s’enorgueillir d’avoir normalisé les relations entre son pays et d’autres Etats du Golfe arabe, d’Europe, d’Asie et d’Afrique.

Il peut également mettre à son actif, le retour de son pays au sein du Commonwealth et le développement de nouveaux partenariats avec des puissances, telles la Chine et l’Inde. Certains observateurs lui prêtent aussi des efforts de démocratisation de la Gambie : une dizaine de partis politiques sont en activité. Tout n’est pourtant pas rose. Sur le plan des libertés individuelles et collectives, le président Barrow n’a pas de bons points. Des organisations gambiennes ou internationales, dont Amnesty International, lui reprochent de n’avoir pas travaillé à supprimer les lois répressives, utilisées sous le régime Jammeh pour museler la presse et les opposants. Ce qui parait inexplicable.

Adama Barrow doit donc convaincre ses compatriotes, qu’ils ont de bonnes raisons de poursuivre le combat pour le développement avec lui. Il a en face, ses adversaires qui n’entendent pas faire de la figuration à cette présidentielle. C’est à celui qui pourra gagner la confiance des Gambiens, de l’emporter. D’ores et déjà, la campagne semble se dérouler sans couacs et on peut espérer autant pour le jour du scrutin et l’acceptation des résultats. Tous les candidats ou leurs représentants ont signé un Code de bonne conduite pour une élection apaisée. Autre fait encourageant, le président Barrow, qui tient l’appareil d’Etat, est visiblement dans une bonne disposition d’esprit, à voir ses déclarations. « Quoi que le peuple gambien décide, je le respecterai, parce que je suis un démocrate et je crois en l’Etat de droit et en la démocratie », a-t-il récemment soutenu. Qu’il en soit ainsi….

Kader Patrick KARANTAO

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