Gabon : En attendant 2023…

Au Gabon, les opposants, ou du moins ceux qui ont des ambitions présidentielles, se rasent tous les matins en pensant au Palais du bord de mer. A deux ans du scrutin présidentiel de 2023, ils affûtent leurs armes, dans l’espoir de prendre les commandes du pays. Ce n’est pas l’ancien chef du Parlement, Guy Nzouba-Ndama, l’ex-ministre des Mines, Barro Chambrier ou le pasteur, Mike Jocktane, candidat investi par son parti, Gabon Nouveau, qui diront le contraire.

Ces personnalités sont en campagne avant l’heure, histoire de se donner plus de chance de briguer la magistrature suprême. Prendre la destinée d’un pays en main n’étant pas donné au premier venu, il faut naturellement s’y prendre tôt. Ce n’est pas à la veille d’une élection, qu’il faut se préparer, dit-on.

Quand on parle des opposants au Gabon, bien évidemment, le nom de Jean Ping, 79 ans, revient sur toutes les lèvres. Réputé inflexible, celui-ci se considère toujours comme le président élu du Gabon, alors qu’il a perdu l’élection face à l’actuel chef de l’Etat, Ali Bongo, en 2016. Droit dans ses bottes, Ping avait même boycotté les législatives de 2018, contrairement à d’autres opposants qui ont voulu éviter la politique de la chaise vide. L’ancien diplomate, ne s’étant pas voué vaincu jusque-là, va-t-il faire profil bas et se relancer courageusement dans la course à la présidentielle dans ces circonstances ?

On ne saurait le dire, mais on imagine, que l’ex-candidat unique de l’opposition n’a pas remisé ses ambitions présidentielles au placard. Il reste à savoir s’il pourra continuer à incarner l’opposition, au point d’être à nouveau son candidat en 2023, dans l’hypothèse où il reconnaîtra enfin sa défaite pour se jeter à nouveau dans la bataille. Ping pourrait ainsi prendre sa revanche, comme le clament ses partisans, pour qui son électorat reste intact. Il n’est cependant pas évident que leur « champion » rebondisse. L’environnement ne lui parait pas favorable.

Dans les rangs de l’opposition, tout comme au sein de la majorité présidentielle, nombre de personnes ne voient pas en Ping, un candidat de poids pour la future présidentielle. A leur entendement, il n’a plus son aura d’antan. Il est perçu comme un homme politique en perte de vitesse, un gros outsider, contrairement aux opposants cités plus haut qui se voient en alternatives crédibles. Nzouba-Ndama, Chambrier et Jocktane prétendent avoir plus de chance, que le « Chinois », à cette présidentielle, qui doit se dérouler en deux tours conformément à la modification de la Constitution intervenue en 2018.

Ils n’ont pas tout faux ! Ping, qui passe pour un rebelle, a perdu de sa superbe sur le plan politique depuis sa défaite en 2016. Ses soutiens politiques ont retourné leurs vestes, les uns après les autres. Ses prises de position n’enchantent plus grand monde. Sa voix est peu audible. Ping a aussi pris de l’âge. Il aura 81 ans en 2023 et à cet âge, on ne le voit pas s’investir à plein régime dans une campagne présidentielle, même si la Constitution n’impose pas une limite d’âge. L’ancien président de la Commission de l’Union africaine (UA) semble avoir son avenir politique derrière lui.

Sauf qu’il ne recule devant rien… Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la guerre des ambitions présidentielles a commencé dans le cercle des opposants gabonais. Il est difficile d’entrevoir une opposition unie à la future présidentielle, à moins que les intérêts politiques nous fassent mentir dans les mois à venir. En politique, tout est possible. Des alliances réalistes aux plus équivoques, on aura tout vu sous nos cieux. Si Nzouba-Ndama, Chambrier ou Ping veulent voir leurs rêves se réaliser, ils vont devoir sortir vainqueurs des urnes face peut-être à Ali Bongo, affaibli par la maladie, qui ne s’est pas encore prononcé sur une éventuelle candidature. Signe pourtant évocateur, son entourage milite fortement pour qu’il se représente pour un troisième mandat. Si d’aventure Ali Bongo est candidat à sa propre succession, les opposants qui lorgnent le fauteuil présidentiel vont devoir retrousser sérieusement les manches, s’ils veulent prendre sa place. Aucune disposition constitutionnelle ne limitant les mandats présidentiels, le chef de l’Etat gabonais peut se représenter pour un septennat, avec des atouts de taille.

Il a assis son régime sur des bases solides héritées de son père, Omar Bongo, sur le plan sécuritaire et économique. Mais est-ce suffisant pour se prévaloir d’être à la tête d’un régime digne de ce nom ? Pas vraiment. Même s’il s’est engagé à opérer une rupture avec la « gouvernance avec et pour les amis » de son père, l’action de Ali Bongo n’incite pas à l’optimisme. On est loin du compte. Il a échoué à se glisser dans la peau du chantre de la bonne gouvernance, malgré une volonté affichée de lutter contre la corruption et le pillage des deniers publics. Certains de ses proches, notamment des ministres ou des cadres de l’administration ont été envoyés en prison pour des faits de malversations, mais les mauvaises pratiques ont la peau dure dans les sphères de l’Etat. Nombre de commis, grands ou petits, n’arrivent pas à rompre avec l’enrichissement illicite, le népotisme et autres tares qui gangrènent la société gabonaise. Des scandales, on n’en connaît encore. La gouvernance Bongo laisse donc à désirer, depuis son accession au pouvoir en 2009, malgré des mesures économiques salutaires (l’interdiction d’exporter le bois en grume en est une) et des efforts de réduction du train de vie de l’Etat (la suppression des fonds communs par exemple).

Exit la méthode Bongo, c’est sa capacité à pouvoir continuer à gouverner le pays qui pose question de nos jours, à cause de ses soucis de santé. Depuis l’Accident vasculaire cérébral (AVC) dont il a été victime en octobre 2018, Ali Bongo n’est plus le même. Il est diminué physiquement et intellectuellement. Sa mobilité et son élocution ont pris un coup. Ali Bongo s’accroche pourtant au pouvoir, tout en poursuivant une rééducation, dans l’espoir de retrouver la pleine forme. Ses détracteurs ont beau crier au scandale, le président gabonais reste en activité, effectuant même des voyages officiels à l’étranger. Quitte à donner une image peu honorable sur la scène internationale. On a vu récemment les images de son récent séjour en France, objet de railleries sur les réseaux sociaux. Ali Bongo va-t-il répondre à l’appel de ses affidés qui veulent le voir se représenter en 2023 ? Il faut être dans le secret de ses projets pour le savoir. Une chose est certaine : Ali Bongo tient à poursuivre son œuvre à la tête du pays, malgré son état de santé fragile. Le pouvoir, quand tu nous tiens !

Kader Patrick KARANTAO

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