Production agricole dans la Boucle du Mouhoun : Le warrantage pour sortir les agriculteurs de la précarité

Ce magasin de 500 tonnes à Passakongo a été acquis grâce à l’UEMOA.

Pratique répandue dans la région de la Boucle du Mouhoun depuis les années 2010, le warrantage est un système de financement des activités agricoles. Ce système permet aux producteurs de sortir de la précarité et valorise le secteur agricole. Cependant, la crise sécuritaire au Burkina Faso vient plomber cette pratique dans certaines provinces de la région, autrefois des exemples en la matière. C’est le constat qu’a fait Sidwaya en ce début du mois de décembre 2021.

La région de la Boucle du Mouhoun, encore appelée « Grenier du Burkina », est une région de grande production céréalière. Pour la campagne agricole 2021-2022, c’est 1 000 000 de tonnes de céréales qui est attendu dans cette région à grandes potentialités agricoles. Bon an, mal an, selon le directeur régional de l’Agriculture, des Aménagements hydro-agricoles et de la Mécanisation de la Boucle du Mouhoun, John Herman Hien, la région fait un surplus céréalier.

Pour une bonne gestion de ce surplus, mais aussi de leurs récoltes de façon générale, les producteurs se sont lancés dans le warrantage, depuis les années 2010. Koiro Joël Sama, la cinquantaine bien remplie, est un producteur de Passakongo, un village rattaché à la commune de Dédougou à une dizaine de kilomètres au nord de la Cité de Bankuy.

Ce lundi 6 décembre 2021, sur une pile de sacs de céréales, M. Sama supervise ses enfants en train de faire des va-et-vient de son domicile à un magasin de stockage à l’aide d’un tricycle pour y convoyer des sacs de maïs. « Depuis une dizaine d’années, après chaque récolte, je warrante une bonne partie de ma production », laisse entendre M. Sama, à la question de savoir pourquoi stocker ses vivres dans ce magasin.

Le warrantage, explique le directeur en charge de l’agriculture de la Boucle du Mouhoun, est un système de gestion des productions agricoles entre une organisation agricole et une institution de microfinance qui est un moyen d’accès à des services financiers adaptés aux besoins des producteurs.

Ce système, laisse entendre John Herman Hien, est orienté vers les spéculations non périssables ou les produits secs. Ce sont le maïs, le sorgho, le riz, le mil, le niébé, entre autres qui sont « éligibles » au warrantage qui, aux dires du responsable de l’agriculture dans le « grenier du Burkina », présente de nombreux avantages pour le producteur.

« Il n’est pas rare de voir les producteurs, dès la récolte, brader une bonne partie de leurs productions à des prix qui ne permettent pas de rentabiliser et de vivre dignement de leurs activités. Le warrantage permet de répondre à la question de l’accès à un marché rémunérateur. Aussi, le warrantage est un des moyens pour eux de se mettre ensemble et de pouvoir se présenter comme un acteur crédible devant une institution financière », indique John Herman Hien. Il poursuit que le stock de produit permet de lever la barrière de garantie rencontrée dans l’obtention des crédits classiques.

Les multiples avantages du warrantage

Dans la Boucle du Mouhoun, ce sont 82 organisations paysannes réparties dans les six

Le Directeur régional de l’agriculture, des aménagements hydroagricoles et de la mécanisation de la Boucle du Mouhoun,
John Herman Hien : « Le stock du warrantage permet de lever la barrière de garantie rencontrée dans l’obtention des crédits classiques dans les institutions bancaires ».

provinces qui pratiquent le warrantage. Tout comme Koiro Joël Sama, ils sont nombreux, les producteurs de Passakongo, regroupés au sein de la coopérative SENEMI, qui pratiquent le warrantage depuis 2012. Sézin Malachie Bombiri est le président de cette coopérative.

Avec une trentaine de membres à sa création, SENEMI compte aujourd’hui 90 producteurs qui ont activités. « Le warrantage a beaucoup d’avantages pour les producteurs, surtout pour nous les petits producteurs. Les productions warrantées nous servent de garantie pour avoir des crédits auprès des institutions de microfinances ou des institutions financières afin d’éviter de vendre à vil prix nos récoltes », se réjouit Sézin Malachie Bombiri.

Avec le crédit, certains producteurs, selon M. Bombiri, construisent des maisons, mènent des activités génératrices de revenus, scolarisent leurs enfants, se procurent d’intrants pour la production de contre-saison, etc. « Grâce au warrantage, j’assure la scolarité de mes enfants sans souci. L’un d’eux a réussi au concours du génie civil. N’eut été le warrantage, je n’allais pas pouvoir supporter les frais de ses études jusqu’à ce stade », témoigne fièrement Koiro Joël Sama.

La cheffe de service de l’économie rurale à la direction régionale en charge de l’agriculture de la Boucle du Mouhoun, Rokia Ky, précise que la production stockée est vendue après à des prix acceptables qui permettent aux producteurs de vivre de leur métier d’agriculteur.

Sensibilisation pour une adhésion massive

Outre l’accès aux crédits, les producteurs, de peur de dilapider leurs récoltes pendant la saison sèche, stockent une partie pour assurer leur sécurité alimentaire pendant la période de soudure. « Le warrantage m’évite le gaspillage de ma production.

Les 45 sacs que je viens de garantir vont me servir de consommation pendant la campagne agricole à venir. Je suis donc rassuré d’avoir de quoi nourrir ma famille au moment de la soudure. Chacun aura l’esprit tranquille pour pouvoir travailler et avoir de bons rendements parce qu’il y aura de quoi manger », se rassure Koiro Joël Sama. Il indique qu’il avait commencé à vendre une bonne partie de sa production avant que l’on ouvre le magasin pour le warrantage cette année.

A Tchériba, dans la province du Mouhoun, de nombreux producteurs sont dans le

La situation sécuritaire met à mal la pratique du warrantage dans certaines provinces de la Boucle du Mouhoun, aux dires de la cheffe de service de l’économie rurale dans la direction régionale en charge de l’agriculture de la Boucle du Mouhoun, Rokia Ky.

commerce ou dans l’agro-sylvo-pastoralisme grâce au warrantage. « De nombreux commerçants ici à Tchériba ont trouvé leurs fonds de roulement dans le warrantage. Avec le crédit obtenu, l’on trouve de quoi s’occuper pendant la saison sèche. De nombreux membres de notre groupement sont dans l’élevage, le commerce ou d’autres activités génératrices de revenus », confie le président du groupement Sababou Gnouma de warrantage de Tchériba, Ousséni Bayoulé.

Ce groupement, selon son président, entend stocker 200 tonnes de maïs et 300 tonnes de sorgho d’ici à la fin des récoltes de la campagne 2021-2022. Si Ousséni Bayoulé loue les avantages du warrantage, il regrette cependant la faible adhésion des producteurs dans cette commune rurale de 29 villages de la province du Mouhoun. Une faible adhésion qu’il explique par l’ignorance des bienfaits de ce système de financement des activités agricoles.

C’est pourquoi le commerçant-producteur de Tchériba demande l’accompagnement du département en charge du monde rural afin de distiller la bonne information sur le warrantage auprès des producteurs. Cela, dit-il, en vue d’attirer le plus grand nombre de producteurs de la commune de Tchériba.

L’insécurité, un plomb dans l’aile

Pour cette campagne agricole 2021-2022 qui tire vers sa fin, il est attendu 6 000 tonnes de céréales dans les magasins des 82 groupements et coopératives de warrantage dans la région de la Boucle du Mouhoun.

Au regard du flux des denrées alimentaires, la cheffe de service de l’économie rurale du grenier du Burkina, Rokia Ky, est convaincue que ce stock de warrantage estimé va permettre non seulement d’empêcher l’exportation des vivres (hors des frontières du pays), mais aussi de contenir le prix sur le marché. « Le warrantage nous permet de conserver les céréales sur place pour les rendre disponibles sur le marché local à la période de soudure à des prix raisonnables pour les producteurs et pour les consommateurs.

Le producteur Koiro Joël Sama se dit fier d’avoir assuré, grâce au warrantage, les études d’un de ses enfants qui a réussi à un concours de la Fonction publique.

Déjà, avec les crises sanitaire et sécuritaire, si nous parvenons à warranter, l’on peut éviter une crise alimentaire qui serait catastrophique », estime Rokia Ky. Pour cela, elle invite les agriculteurs à mieux s’organiser et intégrer le warrantage dans leurs habitudes, car insiste-t-elle, « c’est une pratique très avantageuse pour eux et pour le consommateur. Tout le monde y gagne ».

La situation sécuritaire est le grain de sable dans le système de warrantage, selon Mme Ky. Certaines provinces comme la Kossi (Nouna) ou le Nayala (Toma) qui s’étaient positivement illustrées dans le warrantage sont aujourd’hui à la traine à cause de l’insécurité. « Pour éviter de faire l’affaire des terroristes en stockant leurs vivres dans des lieux non sécurisés, les paysans ont opté, malgré eux, de brader leurs productions dès la récolte au détriment du warrantage qui faisait leur bonheur », confie avec désolation, Rokia Ky.

Dans certaines zones, poursuit-elle, les terroristes sont venus vandaliser les magasins, enlever les stocks et détruire le reste qu’ils n’ont pas pu emporter. « Dans ces conditions, demander aux organisations paysannes de convoyer leurs stocks dans des zones sécurisées, c’est leur créer des dépenses supplémentaires car il faudrait qu’ils louent les magasins pour le stockage », fait comprendre Rokia Ky. Elle souhaite donc que l’on puisse sortir de cette crise sécuritaire afin que chaque maillon de la société puisse vaquer librement à ses occupations et contribuer au développement du pays.

Kamélé FAYAMA

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