Camp de déplacés internes de Dori : l’eau, source de toutes les inquiétudes

La quête de l’eau est un véritable parcours du combattant dans la partie sahélienne du Burkina Faso. Pis, l’arrivée massive des personnes fuyant les violences terroristes à Dori, dans la province du Séno, a occasionné un besoin criant de l’eau dans les zones à forte concentration des Personnes déplacées internes (PDI). Denrée très rare et surtout essentielle à la vie, des milliers de PDI peinent à y avoir accès…

Latifatou Ouédraogo (12 ans), Adissa Zabré (13 ans), Mamounata Zabré (15 ans), Sadia Ouédraogo (14 ans) se demandent à quand la fin de leur calvaire ?

Wendou. Une nouvelle journée caniculaire s’annonce. 8 heures. Un soleil de plomb s’abat déjà sur ce quartier non loti, à la périphérie Ouest de la ville de Dori, dans le secteur 7. Abibou Barro (14 ans) somnole toujours, à pieds levés. Comme à l’accoutumée, les roues crevées de sa charrette ne l’ont pas dissuadée de rallier les 2,5 km pour espérer trouver l’eau à la borne fontaine la plus proche de chez elle. Depuis 4 heures du matin, elle monte la garde à la fontaine située à proximité de sa tente. Mais, le robinet peine à « cracher » quelques gouttes d’eau. Encore une nouvelle journée de galère…De nombreux bidons de 20 litres sont posés, pêle-mêle. 30e, 40e…elle ne connaît plus le rang qu’elle occupe dans la longue file d’attente. Le visage triste, Abibou ne souhaite pas revivre son calvaire de la veille : rentrer sans aucune goutte d’eau à la maison.

« Sous peu, il n’y aura plus d’eau. Malheureusement, nous n’en avons plus à la maison pour boire…Je vais demander à celles qui auront la chance d’avoir un peu de me donner ou au gérant juste un bidon pour qu’on puisse boire en famille…», marmonne-t-elle. Cette requête, même si elle est vitale, n’aura pas d’écho favorable. « Le gérant m’a dit d’attendre, il va voir…Chaque jour, il faut veiller à la fontaine avec la certitude de repartir généralement avec aucune goutte d’eau», lance Abibou Barro. Ce calvaire, elle le vit quotidiennement depuis qu’elle a posé ses pénates dans la zone non lotie de Wendou, à la recherche d’un refuge contre les groupes terroristes. Entre deux mots, elle jette son regard désespéré sur le tuyau qui est en train de lâcher ses dernières gouttes d’eau. A cause des caprices de la nappe phréatique, Abibou ne pourra pas étancher la soif d’une vingtaine de membres de sa famille qui attendent son retour avec l’or bleu. Six heures d’attente. Toujours rien ! Très triste, elle rebrousse chemin en abandonnant ses bidons vides. Pleine de remords, Sana Tall (12 ans) qui, à l’aide de ses petits biceps, a trimballé sa dizaine de bidons à la recherche d’une borne fontaine est aussi désespérée. L’orpheline de père à cause de l’une des attaques terroristes dans la ville de Bandiagara au Sud du Mali, vit au quotidien les mêmes peines que Abibou Barro. La recherche de l’eau coûte que coûte, vaille que vaille pour elle s’est substituée à la recherche du savoir. A cause de la quête de l’or bleu, elle a relégué l’école au second plan. « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. C’est difficile d’aller à l’école. Depuis 4 heures du matin, je suis à la fontaine. Je n’ai pu remplir que 4 bidons. Je vais rentrer à la maison parce que je n’en aurai pas plus. Je peux même dire que je suis chanceuse aujourd’hui », lance la jeune élève de 6e. 11 heures 07 mn.

La foule, l’autre problème

La fontaine de Asmao Cissé a cessé de « cracher » l’eau. Un scénario quasi quotidien dans les camps de déplacés, dans les secteurs 7 (Wendou), 5 (Yanrala) et 1 (Petit Paris), où l’eau est un « trésor » très rare. Attroupées depuis l’aube, des dizaines de PDI désertent ce point d’eau. Commence alors, le chemin de croix pour espérer avoir une goutte d’eau dans quelques rares fontaines de Wendou et ses environs. Perché sur sa charrette à traction asine, Hama Dicko n’a pas de difficulté à guider son âne. Ce gamin qui se dirige vers le Conseil régional, a déserté les classes pour se lancer dans la recherche de l’eau. Ce jour 19 octobre 2021, la priorité pour lui n’est pas l’école. Il faut trouver l’eau à tout prix. 21 bidons de 20 litres à remplir. Cette corvée, il l’a subie tous les jours. « Tous les jours, je dois chercher de l’eau pour la famille », lance-t-il, tout sourire, l’air innocent. Même s’il n’est pas sûr de revenir avec cette denrée qui coule souvent à flots, gratuitement en ce lieu pour les PDI. «Là-bas, l’eau est souvent disponible. Mais le problème, c’est la foule », affirme-t-il. Safiatou Cissé, pense que sa situation est pire.

La raréfaction de l’eau l’a contrainte à sillonner en cette journée, son nourrisson en main, trois bornes fontaines. Se doucher n’est plus une priorité pour celui qui n’a pas à boire. « On peut faire trois jours sans prendre un bain. Souvent pour boire, c’est tout un problème. Nous ne savons même pas comment nous débrouiller pour subvenir à nos besoins élémentaires en eau. C’est très compliqué », relate-t-elle. Safiatou n’est pas au bout de ses peines. Cela fait trois jours qu’elle a perdu tout espoir. Chez elle, il n’y a plus aucune goutte d’eau dans ses récipients. Depuis 5 jours, elle est à la recherche du liquide précieux. Les incessants va-et-vient des PDI à la borne fontaine ont plongé dans la tristesse Fady Mahama Diallo, gérante de l’une des rares fontaines du bloc C du camp des déplacés de Wendou. Voilà, plus de cinq jours, que sa borne fontaine n’a pas craché une seule goutte d’eau. Sous son regard impuissant, de longues files d’attente se forment dans l’espoir qu’un « miracle » se produise. Après 9 heures d’attente. Rien !

15 heures d’attente

Assatou Soudré ne supporte pas cette souffrance quotidienne. Elle préfère scruter d’autres horizons pour ne pas qu’elle et les siens crèvent de soif. Sous une chaleur de plomb, la quadragénaire tracte difficilement son âne. Depuis qu’elle a fui Léni, dans les encablures de Gorgadji, son quotidien à Wendou se résume à rechercher de l’eau pour son ménage composé de 15 personnes. « Nous avons une femme qui vient d’accoucher dans la famille. Avoir l’eau pour ses besoins et pour son nouveau-né est un problème. L’eau est insuffisante pour ces derniers », affirme-t-elle. Elle a sillonné trois bornes fontaines en une heure. Aucun litre d’eau ! Epuisée, la voix à peine audible, Assata Soudré ne compte pas abandonner cette « fouille » pour retourner avec un peu d’eau. « Je vais voir au sein du Conseil régional, si je pourrai avoir un peu.

Abibou Barro : « Chaque jour, il faut veiller à la fontaine avec la certitude de repartir généralement sans aucune goutte d’eau ».

L’attente peut durer 15 heures, mais je n’ai pas le choix », lance-t-elle, même si elle ne craint plus de revenir bredouille. Cette corvée, Latifatou Ouédraogo (12 ans), Adissa Zabré (13 ans), Mamounata Zabré (15 ans) et Sadia Ouédraogo (14 ans) ne la supportent plus. Toutes, élèves en classe de CE1, elles ont aussi abandonné les cours pour se lancer dans la « chasse » à l’eau avec leurs mères. Rencontrées dans les confins de Wendou, les trois gamines déplacées de Raogo, un village de la province du Sanmatenga, ont la tête chargée de bidons vides. Les sandales et pieds rougis par la poussière, elles trainent difficilement les pas. Depuis deux heures, elles font la ronde de quelques points d’eau. « C’est très difficile d’avoir de l’eau. Nous ne sommes même pas sûres d’en trouver. Nous n’avons pas d’autres choix que de chercher, car, nos familles comptent sur nous », soutient Latifatou Ouédraogo. Pour soulager la population de ces difficultés, le Burkina s’est engagé à ce qu’au moins 80% de la population urbaine et 50% de celle rurale aient des accès aux services et infrastructures adéquats d’eau et d’assainissement. Dans les quartiers non lotis de Wendou, Yanrala et Petit Paris, zones à forte concentration des PDI, cet objectif est loin d’être atteint. Cette situation, Souleymane Kiéni, PDI de Petit Paris l’impute aux manques d’infrastructures hydrauliques.

Des ouvrages dépassés

Et le chef du service social de la mairie de Dori, Martin Siani, de justifier que la commune a enregistré un nombre important de déplacés. Venus d’horizons divers, leur afflux a entrainé une augmentation brusque de la population. De son avis, cela a engendré une pression sur les ressources en eau. Et, c’est cette pression qui accroit les besoins en eau des populations-hôtes ou des déplacés. Cette concentration humaine nécessite des actions allant dans le sens de la réalisation des infrastructures hydrauliques, estime-t-il. « La province du Séno a des difficultés en lien avec la nappe phréatique. Ce qui ne facilite pas la réussite de la réalisation de certaines infrastructures hydrauliques. Même si, on arrive à avoir un certain débit d’eau, à une certaine saison, la nappe baisse considérablement. Ce qui fait que l’eau fait défaut », démontre Martin Siani.

Mais, pour lui, des efforts sont faits par l’Etat et ses partenaires pour réaliser suffisamment des infrastructures hydrauliques pour subvenir aux besoins des PDI. M. Siani confirme : « la mairie sur ses fonds propres, a réalisé en 2020, un certain nombre d’infrastructures sur les sites de forte concentration des PDI à savoir, 3 fontaines à Wendou, 2 à Petit Paris et 2 à Yanrala. Des anciennes infrastructures ont été réhabilitées dans le but de pallier le besoin d’eau ». Ces efforts ne semblent pas être au-delà des attentes. Fadima Diallo Hama, qui a soufflé ses 61 bougies, gère l’une des rares bornes fontaines où l’eau jaillit « régulièrement ». « Depuis deux mois que nous avons commencé à pomper l’eau, les coupures sont rares, même si, le débit est souvent faible», relate la déplacée de Gorgadji. Cet après-midi du 19 octobre, femmes, enfants…ont pris d’assaut sa source d’eau. Visiblement essoufflée, Aissatou Boureima Diallo a du mal à pomper de toutes ses forces, la Pompe à motricité humaine (PMH) pour remplir son bidon. Elle a parcouru 3 Km en poussant sa charrette chargée de 12 bidons, pour rallier la borne fontaine. « Dans ma zone d’habitation située sur la route de Gorgadji, toutes les pompes sont en panne. Depuis trois jours, dans notre bloc, il n’y a pas d’eau», regrette la déplacée de Djigo, village situé à 20 Km de Dori.

Les ouvrages d’eau sont en nombre insuffisant alors que les besoins en eau ne cessent de croitre au Sahel compte tenu du contexte sécuritaire, reconnait le chef de projet eau, hygiène, assainissement de la Croix-Rouge, Innocent Sawadogo. Ce dernier qui pilote actuellement, le projet de renforcement de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement au profit des PDI dans la région du Sahel, explique que, selon la politique en matière d’eau au Burkina, les PMH sont dimensionnées pour répondre aux besoins de 350 personnes en situation normale et 500 en urgence. « Avec l’afflux des PDI, ces ouvrages se trouvent rapidement dépassés en termes de capacités de réponse. Il y a une sorte de pression sur ces ouvrages qui n’arrivent pas à débiter pour couvrir les besoins », informe Innocent Sawadogo. Actuellement, dit-il, l’ensemble des acteurs tendent vers la réalisation de postes d’eau autonome ou d’Adductions d’eau potable simplifié (AEPS) qui ont la capacité d’offrir une grande quantité d’eau aux populations. Mais toujours est-il que le nombre d’ouvrages demeure très limité, selon ses dires. Ce qui engendre un stress hydrique au niveau des PDI et des communautés. Ce stress hydrique contraint souvent Awa Ouédraogo du quartier non loti de Yanrala, à s’approvisionner en eau dans la marre de Dori, même si, la qualité de l’eau laisse à désirer.

« Walaye, l’eau est aigre…»

La potabilité de l’eau n’est pas la préoccupation première de certains PDI. Résidente à Wendou depuis 4 ans, Awa Cissé n’est pas satisfaite de la qualité de l’eau du seul robinet qui les aide à étancher leur soif. « Grâce à Dieu, nous avons eu un forage, mais l’eau est imbuvable. Walaye, l’eau de notre forage est salée. Lorsque je la bois, j’ai souvent des maux de ventre. L’eau ne mousse pas et on ne peut même pas y faire la lessive ni la vaisselle avec. Lorsque tu te douches avec, ton corps blanchit », confie-t-elle en nous tendant un gobelet rempli d’eau. Sans hésiter, nous essayons de boire le contenu. Malgré le goût du kaolin que nous ressentons, nous le vidons. « Vous voyez le goût ? N’est-ce pas salé », m’interroge-t-elle ? Sans attendre notre réponse, elle poursuit : « le mois dernier, j’ai eu des maux de ventre avec à la clé une échographie.

Le médecin m’a dit que mon mal est lié à cette eau et de ne plus en consommer », affirme-t-elle. Pour corroborer ses dires, elle nous invite à patienter le temps de ramener son ordonnance médicale soigneusement gardée à son domicile situé à un jet de pierres de la fontaine. Sur cette ordonnance en date du 2 octobre 2021, on peut lire : « hydroxyde d’aluminium, amoxicilline, albendazole, spomapotel…». « Notre zone n’est pas lotie, c’est pourquoi, nous ne pouvons pas avoir les branchements de l’Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA). Construire des forages, c’est un grand pas. Mais si les autorités pouvaient nous aider avec l’eau de l’ONEA qui est potable, cela allait nous éviter ces maladies», plaide-t-elle. Awa Kaboré, ne tarit pas d’éloges sur la qualité de l’eau : « Depuis l’installation de la pompe, le problème d’eau est un peu résolu. Mais le problème, elle est un peu aigre. Comme nous n’avons pas de solutions, nous sommes obligées de boire ». Qu’à cela ne tienne, l’infirmier d’Etat au CSPS de Wendou, Olivier Ada, avoue que dans sa formation sanitaire, de nombreux patients sont des PDI qui souffrent de diarrhées surtout chez les enfants de moins de 5 ans dûes à l’hygiène alimentaire, la dermatose. «L’eau est disponible, mais est-ce qu’elle est potable ou bien traitée avant la consommation ? », s’interroge-t-il. Selon des témoignages, l’eau contient du calcaire, quelles peuvent être les conséquences ? De ses explications, le calcaire est source de diarrhées, d’allergies, de démangeaisons, d’éruptions cutanées, d’infections urinaires…« Cette eau qui contient du calcaire, si vous la consommer fréquemment, vous risquez d’avoir des retentions et des calculs urinaires. Pour ceux qui consomment les eaux des mares, il est conseillé de toujours les stériliser, les bouillir et laisser tiédir avant de consommer. Si on leur dit de ne pas boire, c’est comme si on leur disait de ne pas consommer de l’eau », affirme l’infirmer d’Etat. Or, dit-il, les PDI n’ont pas d’eau à leur portée et même si, elle est impropre, on peut la rendre propre d’une autre manière en la faisant bouillir à une certaine température pour éviter des problèmes de santé.

« L’accès à l’eau est un droit fondamental »

Le président de la section du Mouvement burkinabè des droits de l’Homme et des peuples (MBDHP)/section Séno, Hoeffi Dicko estime que l’Etat doit mieux faire. Car, pour lui, l’accès à l’eau est un droit fondamental biaisé comme beaucoup de droits au Burkina. « Si, on ne boit pas, on ne vit pas. L’Etat doit faire des efforts pour fournir beaucoup d’eau pour aider les PDI », insiste-t-il. Et cela, soutient-il, passe par la réalisation des AEPS. Des efforts sont fournis par les autorités, selon le chef du service social de la mairie de Dori, Martin Siani. « Elles ont pu équiper certaines infrastructures en polytank pour permettre lors des fortes pressions, de stocker l’eau pour soulager les populations pendant les coupures aux bornes fontaines alimentées par l’ONEA », affirme-t-il. Innocent Sawadogo indique que dans le cadre du projet de renforcement de l’accès à l’eau potable et l’assainissement au profit des PDI, son organisation humanitaire a installé un Poste d’eau autonome (PAA) de 5m3 de capacité de stockage à Sebba, réhabilité 2 PMH, distribué de l’eau aux PDI à Sebba et Seytenga, distribué 750 kits d’hygiène au profit de 440 ménages à Bani, Dori, Sebba, Gorom-Gorom. Pour résoudre le problème d’eau, il préconise qu’au-delà des ouvrages de petite capacité réalisés, il faut tendre vers des ouvrages de grande capacité. Mais, « on ne pourra pas arriver à satisfaire complètement les besoins des populations, tant qu’on n’a pas une situation sécuritaire stable qui permet aux acteurs d’intervenir. Les populations arrivent régulièrement. Comment dimensionner un système qui va pouvoir prendre en compte les arrivées qu’on ne peut prévoir ? C’est cela toute la problématique », estime-t-il. Néanmoins, au regard du volume des interventions des acteurs non étatiques qui dépassent celui de l’Etat, les PDI pourraient penser, à son avis, que le gouvernement ne fait rien, mais en réalité, c’est lui qui coordonne les actions humanitaires pour les orienter afin qu’elles puissent couvrir leurs besoins. Contactée pour mieux comprendre ses efforts pour soulager les populations en matière d’eau potable, la Direction régionale de l’eau du Sahel n’a pas daigné donner une suite aux questionnaires qui lui ont été adressé. Qu’à cela ne tienne, comme des centaines de PDI qui ne supportent plus ce calvaire, une question revient régulièrement sur les langues de Latifatou Ouédraogo (12 ans), Adissa Zabré (13 ans), Mamounata Zabré (15 ans), Sadia Ouédraogo (14 ans) : à quand la fin du calvaire ? –

Abdel Aziz NABALOUM

emirathe@yahoo.fr

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