« Armées Ouest-africaines et Terrorisme : réponses incertaines ? » : Le nouveau paradigme militaire, selon lt-col Paul-Henri Damiba

Face aux résultats mitigés des armées de l’Afrique de l’ouest dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, le lieutenant-colonel Paul- Henri Sandaogo Damiba propose dans son essai, « Armées- Ouest africaines et terrorisme : réponses incertaines ? », un changement de paradigme dans la réponse militaire et la définition d’une stratégie de contre-terrorisme active, le développement de capacités de renseignements humains et la conduite d’opérations non conventionnelles calibrées.

Depuis les printemps arabes et les crises libyenne et malienne (2011-2012), la menace terroriste n’a pas cessé de se consolider dans le Sahara jusqu’au bassin du Lac Tchad malgré une croissance significative des effectifs et des moyens militaires engagés. L’écart entre l’engagement militaire croissant des armées de la région et l’expansion continue du courant terroriste est la raison d’être du livre, «Armées Ouest-Africaines et Terrorisme : Réponses incertaines ? » du lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba, qui est actuellement le président du Faso et celui du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR).

Paru en juin 2021 aux éditions les 3 Colonnes, l’ouvrage, composé de 160 pages, vise à faire évoluer les stratégies opératives militaires actuelles dont les résultats sont pour le moment très peu lisibles sur le théâtre des opérations. Les différents engagements de l’auteur dans des opérations militaires de lutte contre le terrorisme, lui ont donné d’endurer l’âpre réalité, de vivre l’évolution de l’extrémisme violent armé et de mesurer partiellement la complexité des enjeux et des défis à relever.

Confronté entre 2015 et 2019 aux multiples actions terroristes pendant qu’il assumait des responsabilités opérationnelles dans les régions du Sahel et du Nord, ce témoin () des efforts militaires dans les combats contre la mouvance djihadiste, a choisi d’approfondir la réflexion sur le sujet par ses études et ses recherches. Dans ce premier essai littéraire, il décrit et livre son analyse aussi bien sur les particularités du terrorisme ouest-africain que sur les réponses apportées par les armées de la région avant de porter un jugement critique sur les éléments rédhibitoires des approches actuelles.

Le livre comprend trois parties. La première partie – Etat des lieux de la menace terroriste en Afrique de l’Ouest- est composée de trois chapitres (Le visage du terrorisme ; Description du paysage terroriste en Afrique de l’Ouest et Les piliers du terrorisme). Le deuxième volet – Les réponses des armées ouest-africaines au terrorisme- comprend également trois sections (Les réponses militaires nationales au terrorisme ; Les initiatives antiterroristes communes ou régionales ; Les actions entreprises avec les principaux partenaires occidentaux).

Quant à la troisième et dernière partie– Critique des réponses des armées ouest-africaines et facteurs clés de succès – elle est subdivisée, tout comme les deux précédentes parties, en trois chapitres (Les limites fonctionnelles ; Les limites stratégiques ; Les approches souhaitables pour le contre-terrorisme)…Le recours à la violence aveugle pour soutenir des causes politiques, idéologiques, religieuses ou sociales en contraignant et en intimidant des groupes ou des communautés, n’est certainement pas un phénomène nouveau dans l’histoire africaine, souligne en introduction, Paul-Henri Sandaogo Damiba.

« Depuis une dizaine d’années, on constate que le phénomène dans les contrées subsahariennes est d’une ampleur sans précédent pour la période comprise entre mai 2015 et mai 2020, il a été répertorié 1120 évènements liés à l’emploi d’explosifs et 3860 cas d’attaques armées ayant occasionné 19 151 décès en Afrique de l’Ouest avec une concentration des évènements au Nigéria, au Mali et au Burkina », illustre-t-il dans les lignes qui suivent.

Un incubateur pour les terroristes

Lt-col Paul- Henri Damiba : «Des réponses d’autres natures peuvent s’avérer efficientes pour juguler le terrorisme en Afrique de l’Ouest ».

Al-Qaïda et de ses affiliés ont totalisé en 2017 au Mali, révèle-t-il, 276 attaques : 71 ont été le résultat d’engins explosifs improvisés, 24 provenaient de tirs de mortier ou de roquettes visant des bases militaires, 11 enlèvements (dont plusieurs au Mali et au Burkina Faso) et 02 attentats suicides.

Les 168 autres attaques étaient soit des agressions, soit des embuscades ou des assassinats. La propagation de l’intégrisme religieux au cours de la période considérée, a eu comme corollaires, soutient-il plus loin, la forte implantation de réseaux terroristes et la flambée de la violence terroriste dans bon nombre d’Etats de la région. Considéré au lendemain du 11 septembre 2001 comme une dialectique entre le monde occidental et le Moyen-Orient, le terrorisme s’est progressivement implanté, à son avis, en Afrique noire comme une préoccupation majeure et un défi à relever.

« La percée du terrorisme s’est appuyée en partie sur la faiblesse des Etats à contrôler leur territoire et a abouti à l’érection de poches d’insécurité ou ‘’ zones grises ‘’ à partir desquelles les entités terroristes rayonnent dans la région, étendent leur influence et coordonnent leurs opérations », estime-t-il. La recrudescence des mouvements extrémistes et violents en Afrique de l’Ouest a entraîné, selon l’auteur, la consolidation de deux pôles terroristes dans la Bande sahélo-saharienne (BSS): le premier pôle est établi dans la zone nord du Mali et le second au nord-est du Nigéria.

Se réclamant majoritairement du salafisme djihadiste et s’étant affiliés soit à Al-Qaeda ou à l’Etat islamique, les acteurs terroristes, analyse Paul- Henri Sandaogo Damiba, nés de mouvements insurrectionnels ou criminels, prolifèrent et font peser le danger du chaos. Puisque « l’Afrique subsaharienne est devenue un incubateur pour les terroristes » comme l’avait déclaré James Clapper, directeur du renseignement américain, les Etats ouest-africains sont, écrit-il, engagés depuis lors dans la lutte contre le terrorisme car il y va même de leur survie.

« Dans la dynamique de résister voire d’éradiquer le fléau, une batterie d’actions et de politiques sont conduites dans plusieurs domaines mais plus particulièrement sur le plan militaire et celui de la coopération. Dès lors, les armées ouest africaines conformément à leurs missions régaliennes de défense de l’intégrité territoriale et de préservation de l’unité nationale contre toute forme d’agression, vont de plus en plus être orientées vers des tâches d’essence sécuritaires », indique l’auteur de « Armées Ouest- africaines et Terrorisme : Réponses incertaines ?».

Décrypter les actions engagées

Se réclamant d’Al-Qaeda ou de l’Etat islamique, les terroristes prolifèrent et font peser le danger du chaos.

Mais, malgré cet engagement, de plus en plus significatif au regard des effectifs et des moyens militaires engagés, les pays riverains du bassin du lac Tchad et ceux de la bande sahélo-saharienne peinent à rompre le joug, peut-on y lire à la préface de l’ouvrage. En effet, les actes extrémistes, explique l’auteur, sont légion et les actions militaires engagées entravent faiblement la vitalité extrémiste et l’intensité des activités criminelles. Si le changement de paradigmes militaires est à nos yeux un impératif dans la lutte ouest africaine contre le terrorisme, il repose avant tout, affirme-t-il, sur une double connaissance (celle des groupes terroristes et celle des structures intrinsèques de nos armées).

Car comme le pensait Sun TZU, rappelle-t-il, dans toute dialectique « si vous connaissez vos ennemis et vous vous connaissez vous-mêmes, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. Si vous ne connaissez pas vos ennemis mais que vous vous connaissez vous-mêmes, vous en perdrez une sur deux. Si vous ne connaissez ni vos ennemis ni vous-mêmes, chacune sera un grand danger ». Depuis l’avènement du 11 septembre 2001, la question du terrorisme global a fait l’objet de plusieurs théories, analyses, doctrines et a engendré une floraison de normes centrales ou de principes cardinaux pour s’y opposer, observe-t-il.

S’il est vrai que des lignes d’opération et des schémas globaux peuvent servir à conduire des opérations contre le terrorisme, il convient, à son avis, d’inscrire l’action des forces de défense contre cette menace à laquelle elles ne disposaient quasiment pas d’expérience, dans des concepts adaptés, éprouvés et efficients. Mais «les études portant sur le cadre, les logiques et les principes de la participation des armées subsahariennes dans cette lutte restent fragmentaires et insuffisamment enrichis.

Quand se mènent par exemple des réflexions sur la participation coordonnée entre les armées occidentales et les forces intérieures de sécurité (police ou gendarmerie) dans la lutte contre le terrorisme, nous nous sentons interpellés et envahis par un devoir de poser des bases d’une réflexion endogène et d’un diagnostic interne à nos préoccupations du moment », fait-il savoir dès les premières pages de l’ouvrage.

Tout au long du livre, l’auteur mène la réflexion sur l’état des logiques militaires mises en avant par les armées de la région ouest- africaine pour répondre aux enjeux que pose le phénomène terroriste à travers le décryptage des actions engagées, conduites ou envisagées.

Dans cette dynamique, il présente l’inadaptation actuelle de certaines dynamiques des armées ouest-africaines pour répondre aux menaces terroristes afin de contribuer à faire évoluer les concepts qui soutiennent les engagements des armées africaines pour une meilleure efficacité de celles-ci. Il bâtit, pour ce faire, son analyse critique sur les réponses militaires au terrorisme autour de la question centrale suivante : En quoi l’orientation actuelle des réponses des armées ouest-africaines est incertaine à la question du terrorisme?

Le rôle des politiques

Tout au long de son développement, il s’est appuyé sur deux hypothèses : La première tient à la forte implication des armées de la région dans la lutte contre le terrorisme. Bien

L’essai vise à faire évoluer les stratégies opératives militaires actuelles sur le théâtre des opérations.

que de nombreuses armées restent prudentes quant à l’implication des forces de défense dans la lutte contre le terrorisme surtout sur le territoire national, il convient de considérer, estime Paul-Henri Damiba, que l’implication des armées en Afrique de l’Ouest dans le contre-terrorisme est sans équivoque.

« Si sous d’autres cieux certains pays peuvent encore hésiter à engager leurs forces armées pour faire face aux problèmes terroristes, les pays de la zone citée emploient leurs armées aux premières lignes du combat contre l’extrémisme comme une nécessité mais surtout comme un dernier rempart ou un recours ultime pour préserver l’intégrité de leur territoire et éviter la déstabilisation », démontre-t-il. La seconde hypothèse découle, poursuit-il, des bilans enregistrés lors de certaines confrontations sur le terrain entre des unités des armées nationales et des groupes armés extrémistes et violents au Burkina, au Mali, au Niger et au Nigeria en particulier.

Au regard de la réédition des succès opérationnels remportés par les fondamentalistes sur les troupes ouest- africaines et considérant l’ampleur que connaît toujours le mouvement extrémiste dans la quasi-totalité des Etats, nous soutenons, écrit-il sans détours, l’idée selon laquelle les réponses des armées pour endiguer le terrorisme, n’ont pas seulement des résultats mitigés mais elles semblent globalement déphasées, inadaptées et incertaines.

Après avoir relevé les insuffisances et les lacunes au cours de son analyse, lt-col Paul- Henri Damiba formule quelques conditions de succès et préconise la mise en place d’un certain nombre d’actions pour booster la dynamique opérationnelle militaire. Il s’agit, entre autres, de la définition d’une stratégie de contre-terrorisme active, le développement de capacités de renseignements humains et la conduite d’opérations non conventionnelles calibrées.

« Le rôle des politiques demeure central pour créer une synergie des contributions ou une collaboration efficience, pour pallier les redondances et les rendements négatifs qu’engendre l’absence de coordination. Tout en nous refusant d’emboucher la trompette des fervents partisans de l’action militaire comme seule réponse au terrorisme, nous restons profondément convaincus que des réponses d’autres natures peuvent s’avérer utiles et même efficientes pour juguler le phénomène du terrorisme en Afrique de l’ouest.

Ces autres réponses mériteraient à leur tour qu’on puisse leur consacrer des attentions et des analyses », conclu-t-il… Paul-Henri Sandaogo Damiba est officier supérieur d’infanterie et diplômé de l’école militaire de Paris. Il est titulaire d’un master 2 en sciences criminelles du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) de Paris et d’une certification d’expert de la Défense en management, commandement et stratégie. Président du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), il est le nouvel homme fort du Burkina Faso depuis le 24 janvier 2022, date à laquelle le régime de Roch Marc Christian Kaboré a été renversé.

W. Aubin NANA

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