Démocratie : Qu’est-ce-que la société civile ?

S’il y a une expression qui est beaucoup usitée dans notre contexte ces dernières années, c’est bel et bien celle de la société civile. Combien de structures créées hinc et nunc se réclament-elles de la société civile ? Quel discours n’a-t-on pas entendu sur la société civile ? D’aucuns ironisent en parlant de « société si vile ». De quoi s’agit-il concrètement ? Dans leur ouvrage intitulé « Qu’est-ce-que la société civile ? », Nina Cvetek et Friedel Daiber proposent quelques éléments de réponses sur un concept qu’on pourrait qualifier de fourre-tout, mais qui joue un rôle moteur dans le devenir de nos sociétés.

Les auteurs de « Qu’est-ce-que la société civile ? » Nina Cvetek et Friedel Daiber partent d’un constat qui peut se vérifier clairement dans le contexte burkinabè : « le concept de société civile se banalise de plus en plus ! Au regard de la pléthore d’acteurs et d’organismes qui se réclament de la société civile, ils se demandent qui elle représente vraiment ou que représente vraiment cette société civile. Où trouve-t-on ses origines et quel objectif poursuit-elle de nos jours ? En parcourant cet ouvrage, l’on voit bien que ce concept qui est en train d’être galvaudé a des origines très lointaines.

Contrairement à ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un concept nouveau, la société civile trouve son origine dans l’Antiquité grecque, c’est-à-dire, plus de 2 000 ans avant notre ère contemporaine. « Le célèbre philosophe Aristote désigna du nom de «koinonía politikè» («Société citoyenne», et plus tard, en latin: «societas civilis») une assemblée sans hiérarchie dominante, composée de personnes partageant les mêmes points de vue, ce qu’on appelait alors «polis», c’est-à-dire, la société citoyenne ou politique », affirment-t-ils.

Des citoyens de sexe masculin, expliquent Nina Cvetek et Friedel Daiber, possédant un certain avoir, décidaient ensemble et mutuellement de défendre leurs intérêts au sein de cette association, sans l’interférence de toute instance étatique. Des composantes importantes de la population, les femmes et les esclaves, par exemple, étaient exclus de cette forme de participation et ne jouissaient pas de ce droit, informent-ils. Dans cette conception, les termes Etat et Société désignaient encore le même phénomène.

« L’idée d’une société civile conçue comme une sphère d’action à différencier de l’Etat est née pendant le siècle des Lumières (aux 17e et 18e siècles). Elle acquit son caractère moderne, grâce à des auteurs tels que John Locke ou Charles de Montesquieu. Il y était question d’une société, dans laquelle les êtres humains vivent ensemble dans une communauté de citoyens qui ont droit à la parole. Ces derniers doivent ainsi être libres et autonomes, jouir du droit d’association, de coopération et de décider des questions les plus importantes dans le débat public», révèlent les chercheurs.

Une expression à la mode

à la mode Pour Nina Cvetek et Friedel Daiber, la « société civile » est une expression qui est devenue de plus en plus à la mode, ces dernières années avec une appropriation plurielle. « Notons que tous ceux qui en parlent ne définissent pas le concept de la même manière. Ce qui, justement, ne facilite pas l’utilisation ou la compréhension du concept de « société civile », écrivent-il. Selon eux, le concept peut s’appréhender sous deux angles. D’un côté, la société civile est considérée comme « un domaine au sein de la société, qui est apparu entre les sphères étatique, économique et privée – ou encore : entre Etat, marché et famille.

« Ce domaine est considéré comme un espace public composé, de nos jours, par un grand nombre de groupements plus ou moins indépendants de l’Etat, plus ou moins bien organisés, dotés de différentes formes d’organisation tels que les groupes d’initiative, les clubs ou les associations. Il est important de comprendre que la Société civile dont on parle toujours, ne forme aucunement un groupement homogène qui pourrait être représenté par une seule voix », préviennent les auteurs.

Par ailleurs, argumentent-ils, il ne s’agit pas non plus d’une masse de citoyens isolés, qui représenteraient leurs intérêts de manière individuelle. A entendre Nina Cvetek et Friedel Daiber, les personnes se regroupent plutôt librement suivant leurs centres d‘intérêtS ou leur orientation personnelle et professionnelle, au sein de clubs, d’associations et/ou de mouvements sociaux, pour faire des échanges et agir ensemble en vue d’objectifs communs.

La condition pour qu’une société civile organisée existe, est la garantie de libertés individuelles et collectives aux individus (le droit de se réunir et le droit de s’associer, par exemple). « L’espace social où cela se passe se nomme la société civile, dont nous parlons justement. En règle générale, les organisations de la société civile sont indépendantes, aussi bien des sources étatiques que des organisations économiques.

Contrairement aux organisations économiques, elles ne poursuivent aucun objectif visant un quelconque profit. Elles agissent au-delà des sphères privées individuelle et familiale et cherchent à attirer l’attention de la société et créer un impact social dans la vie publique », soulignent Nina Cvetek et Friedel Daiber. «

Développement de sociétés »

De l’autre côté, pour eux, « société civile » signifie “le développement de sociétés”, autrement caractérisée par le terme de démocratisation. « Dans le même contexte, le concept de « société de citoyens » est souvent utilisé dans le même sens. Souvent, le terme de « société civile » sert d’appel politique exigeant plus de démocratie », avancent-ils. Dans sa configuration diversifiée, la société civile joue plusieurs rôles aux dires des deux auteurs.

D’emblée, ils affirment que la société civile a le devoir de procurer la liberté aux citoyens et de les protéger de l’arbitraire étatique. Ainsi, les organisations de la société civile s’occupent, par exemple, de vérifier les projets politiques concernant la sécurisation des droits fondamentaux du citoyen, et, dans le cas d’une infraction, d’attirer l’attention et de prendre des dispositions pour réagir contre cette infraction. La protection, en particulier, des minorités et de leurs droits, fait également partie de cette fonction.

Au nombre des rôles, Nina Cvetek et Friedel Daiber énumèrent en premier la fonction de contrôle dénommée aussi «la sécurisation de la liberté par la négative ». « Elle est très dépendante de la fonction de protection, puisqu’il s’agit ici de l’observation et du contrôle du pouvoir politique. Une des obligations fondamentales dans le cadre de la fonction de contrôle est, par exemple, le contrôle des élections, pour en garantir le déroulement équitable, dans le respect des règles fondamentales de la démocratie », informent les auteurs.

Quant à la fonction de participation, elle se rapporte à la socialisation démocratique et participative des citoyens. Aux dires de Nina Cvetek et Friedel Daiber, on peut également la décrire comme étant l’exigence d’une excellence en matière de culture politique. On entend par là une augmentation de l’intérêt général pour la politique, c’est à dire, une augmentation de la motivation et de la capacité à participer à l’événement politique. « Par ailleurs, dans ce contexte, la société civile est considérée, comme déjà chez Tocqueville, comme une école de la démocratie.

Cette dernière servirait, parallèlement au renforcement de la démocratie, à recruter de manière ciblée des élites démocratiques destinées aux instances de décisionS étatiques. Comme exemple pour la fonction de participation, on peut citer celle, directe, de représentants du secteur civil à la formulation de projets de loi et autres réglementations ou décisions », détaillent Nina Cvetek et Friedel Daiber

Allègement de l’Etat

La fonction allègement de l’Etat renvoie au rôle que la société civile pourrait jouer aux côtés de l’Etat dans certains domaines. « Dans plusieurs domaines, la société civile contribue à alléger, dans le sens strict du terme, l‘Etat, le gouvernement et le monde politique. D’une part, il y a un allègement financier effectif – par le fait que les citoyens endossent volontairement, et souvent sans rémunération, des obligations sociales. Par conséquent, c’est encore un allègement allant dans le sens d’une augmentation de l’efficience », soutiennent les deux chercheurs.

La fonction d’articulation s’explique par le fait que la société civile peut contribuer à ouvrir des voies efficaces de production, de rassemblement et d’articulation de valeurs communautaires et d‘intérêts sociaux, en-dehors des partis politiques et des parlements. « Les sujets privés et sociaux sont alors abordés par la société civile et véhiculés auprès de l’opinion politique.

La société civile agit ainsi comme intermédiaire entre les citoyens et l’Etat. Les initiatives de citoyens constituent un exemple de fonction d’articulation de la société civile. Les citoyennes et citoyens y abordent souvent des problèmes touchant un domaine d’expérience directe et s’organisent en vue d’agir directement, sans passer par l’intermédiaire de partis ou d’associations, sur des situations inacceptables qui traînent ou qu’ils jugent dangereuses », affirment Nina Cvetek et Friedel Daiber.

La fonction de démocratisation se rapporte à la contribution de la société civile au processus de formation de l’opinion publique et de la volonté populaire. La société civile a une fonction importante dans la démocratisation, font remarquer les auteurs, surtout au niveau local. « Dans les jeunes démocraties, cette fonction reste souvent tributaire de l’évolution de la démocratie au niveau national où les initiatives de citoyens constituent également un exemple concret.

Dans ce contexte, des séances d’information sont souvent organisées, pour informer l’opinion publique sur un sujet particulier. Elles contribuent ainsi au processus de formation de l’opinion et de la volonté publiques. D’autres groupements (locaux), qui organisent par exemple une séance de discussion hebdomadaire ou mensuelle, appartenant à la société civile, produisent également un travail actif au service de ce processus de formation de l’opinion et de la volonté publiques », laissent entendre Nina Cvetek et Friedel Daiber.

La fonction de règlement (ou gestion) des conflits sociaux se justifie par le fait que de par ses réseaux d’associations, d’initiatives et de mouvements, la société civile admet des superpositions au niveau de l’adhésion des membres.

Ces adhésions croisées dans des groupes multiples, arguent-t-ils, peuvent contribuer à construire des ponts entre les positions conflictuelles les plus profondément ancrées dans la vie de la société : elles peuvent ainsi aider à adoucir les conflits sociaux. Par ailleurs, l’émergence d’une solidarité sociale et le renforcement de la cohésion sociale, grâce à la réalisation commune d’objectifs communs, constituent un effet secondaire positif au sein des organisations de la société civile.

Dans leur ouvrage, les deux auteurs s’intéressent aux thèmes abordés par la société civile. Pour eux, les champs thématiques abordés et traités par la société civile ne peuvent pas être complètement délimités. « Tout d’abord, il n’y a, dans le fond, aucun thème qui ne puisse faire l’objet d’une discussion publique et devenir un point focal de l’action des groupements de la société civile. Il peut donc s’agir de thèmes globaux, tels que la problématique environnementale ou l’économie capitaliste mondiale ; mais il peut également s’agir, par ailleurs, de thèmes plus restreints, tels que le rôle de la femme, la violence sexuelle conjugale ou les maltraitances des handicapés mentaux dans la vie quotidienne », éclairent Nina Cvetek et Friedel Daiber.

Formes variées

Quant aux formes et organisation des OSC, les deux chercheurs en évoquent plusieurs. Elles ont, selon eux, toutes, comme caractéristiques communes, l‘autonomie, l‘autorégulation ou l’autodiscipline, le volontariat et la solidarité, ainsi que différentes valeurs démocratiques fondamentales (liberté d’opinion, liberté de se réunir, etc.), considérées comme bases de l’organisation.

« Les formes les plus connues de l’organisation de la société civile sont les clubs ou associations, les syndicats, les initiatives de citoyens, les groupes d’entraide et mutuelles, ainsi que les organisations à but non lucratif (Non-Profit Organisation) et les ONGs (Organisations Non-Gouvernementales). Les ONGs tiennent une place particulière dans le cercle de ces différentes formes d’organisation et sont souvent désignées dans la littérature comme ‘’Moteurs de la société civile’’», indiquent Nina Cvetek et Friedel Daiber.

Quelle est donc la particularité de cette forme d’organisation de la société civile? Les ONGs se définissent comme « unions volontaires, privées, indépendantes (de l‘Etat, des partis ou d’entités économiques), qui ne sont cependant pas régies par les « intérêts particuliers » de leurs membres, et dont leur véritable objectif consiste à prendre en compte certains intérêts sociaux et politiques qui ont été négligés, et dont elles veulent, en quelque sorte, se faire l’avocat. « Les ONGs ne travaillent pas pour le profit.

Mais cela ne signifie pas que les gens qui travaillent pour une ONG ne sont pas payés. Il est vrai qu’une grande partie des membres est composée de bénévoles et de membres honoraires ; mais les dirigeants sont généralement indemnisés pour leurs dépenses », relèvent Nina Cvetek et Friedel Daiber.

La différence entre les ONGs et d’autres formes d’organisation de la société civile telles que les clubs et les syndicats, par exemple, soutiennent-ils, est que ces derniers représentent les intérêts de leurs membres vers l‘extérieur, tandis que les ONGs, elles, abordent des thèmes, dont personne, en fait, ne se sent responsable en particulier, mais qui, en fin de compte, concernent la société tout entière, ou au moins de grands groupes sociaux parfois négligés, et doivent donc être traités.

Les organisations de la société civile en général, et les ONGs en particulier, informent Nina Cvetek et Friedel Daiber, peuvent agir sous différentes formes. Cela dépend en fait du thème et du champ d’action dans lesquels elles se sont engagées. « Cela peut aller des simples activités de club, avec pour perspective la réalisation d’intérêts communs, jusqu’à la représentation des intérêts des travailleurs dans le monde de la politique et de l’entreprise, à travers les syndicats », soulignent-ils.

Société civile, démocratie et bonne gouvernance

L’idée de participation dans une démocratie joue encore, de nos jours, un rôle décisif. Une telle participation peut s‘effectuer par la représentation des citoyens à travers leurs représentants au Parlement, ou, dans le cadre de la démocratie participative, elle se fait directement, à travers le citoyen lui-même.

Comme cette dernière forme de participation s’avère plus effective et plus efficace, lorsque les citoyens s’associent et coordonnent leurs intérêts, argumentent Nina Cvetek et Friedel Daiber, la société civile organisée joue alors un rôle important. « Elle devient, par ailleurs, un complément important à la simple représentation d‘intérêts des citoyens au Parlement. En effet, au niveau de cette instance, les desiderata des citoyens ne peuvent pas être toujours pris en compte. Cette pensée s‘inscrit dans l’idée fondamentale du pluralisme politique, un des éléments-clés d’une démocratie.

Au sein d’un pluralisme politique, on prend comme point de départ les différents intérêts et idéologies politiques qui existent au sein de la société. Ce pluralisme n’est pas appréhendé comme étant un phénomène négatif comme dans un système autoritaire, par exemple », poursuivent-ils. A les entendre, la société civile devient ainsi ce «moteur de la Démocratie» tant prisé, mais elle est aussi sa source d’énergie et son fondement même.

« Car une démocratie ne se maintient pas du fait qu’elle soit une machinerie d’institutions et de rituels politiques : les êtres humains qui y vivent, doivent vivre la démocratie et pouvoir vivre aussi. Ils doivent participer et affirmer leurs intérêts. « Cela s’effectue, en premier lieu, par un engagement dans des organisations de la société civile. Il est vrai que l’Etat est indispensable pour garantir les droits des citoyens ; mais il ne peut et ne doit d’ailleurs pas tout régir. Ainsi, plus de démocratie ne signifie pas «plus d‘Etat», mais plus de répartition des tâches entre l’Etat, la société et ses citoyens », convainquent-ils.

Synthèse de Karim BADOLO

 

 

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