Grippe aviaire : « Ouagadougou, l’épicentre de la maladie avec 60 foyers actifs », le DG des services vétérinaires, Adama Maïga

Le directeur général des services vétérinaires, Adama Maïga, revèle à travers cette interview, l’ampleur de la grippe aviaire qui sévit actuellement au Burkina. Il aborde aussi les difficultés rencontrées dans le cadre des actions menées pour limiter la propagation de la maladie, de même que les dangers qui guettent le pays si la maladie continue de s’étendre. Enfin, il lance un appel au respect des mesures d’interdiction pour mettre fin à l’épidémie en cours, d’ici avril 2022 au plus tard.

Sidwaya (S) : Depuis l’annonce d’une nouvelle épidémie de grippe aviaire au Burkina Faso, le 13 janvier 2021, quelle est à ce jour l’ampleur de la maladie en termes de nombre de foyers et de provinces touchées?

Il est possible de mettre fin à l’épidémie d’ici avril 2022, si tous les éleveurs font recours aux services vétérinaires lorsqu’un foyer est déclaré.

Adama Maïga (A. M.) : Depuis l’annonce de l’épidémie en conseil des ministres, le 13 janvier 2022, suivie d’un point de presse le 14 janvier 2022, il y a eu une évolution des foyers. De 7 régions en début janvier, nous enregistrons à la date du 21 février 2022 , 10 régions touchées. La maladie sévit dans 25 provinces sur les 45 que compte le pays. Il faut dire qu’il y a certains foyers qui sont éteints surtout ceux qui étaient au niveau du Zoundwéogo, du Nahouri et autour de la région de l’Est, où il n’y a pas eu d’évolution depuis l’annonce. Mais pour ce qui concerne les autre régions, surtout la région du centre, il y a une évolution puisque les foyers minimes au départ s’élèvent à la date du 21 février 2022 à 60 foyers rien qu’à Ouagadougou. Cela veut dire que la grippe aviaire ne fait que s’empirer au niveau de Ouagadougou. On peut retenir que c’est au niveau de la région du Centre, du Centre-Est et de la Boucle du Mouhoun où la maladie est vraiment importante. Dans les autres régions, on enregistre seulement quelques foyers.

S : Peut-on dire que Ouagadougou constitue aujourd’hui l’épicentre de l’épidémie de la grippe aviaire ?

A.M. : Oui. Aujourd’hui, le problème est que les poulets qui inondent Ouagadougou viennent de partout. La grippe aviaire est une maladie qui est transmise par les airs et en transportant les poulets d’une localité à une autre, on ne fait que concentrer la maladie. Ouagadougou est une zone où on consomme au minimum 60 000 poulets/jour. On peut s’imaginer que les poulets proviennent de régions où sévit la maladie et les gens ne prennent pas assez de précautions pour se désinfecter les mains et préparer de façon conséquente. Les plumes sont jetées un peu partout et cela ne fait que perpétuer la maladie. Chaque deux jours, nous faisons des analyses et il y a toujours de nouveaux foyers qui apparaissent alors que dans les autres localités, il y a une accalmie.

S : Un plan de riposte pour endiguer la grippe aviaire avait été annoncé par le gouvernement au cours d’un point de presse. A ce jour quelles sont les actions qui ont été mises en œuvre sur le terrain ?

M.A. : Le plan de riposte qui a été élaboré avait besoin d’un financement. Malheureusement, quand on s’apprêtait à chercher les financements, il y a eu cette situation nationale (coup d’Etat du 24 janvier 2022). Donc actuellement, on est toujours à la recherche de financement. Mais il y a quelques actions qui sont menées à savoir des arrêtés portant déclaration d’infection qui ont été élaborés dans les régions où des cas ont été enregistrés. Il y a des actions d’abattage sanitaire qui sont en cours ainsi que des actions de désinfection dans les bâtiments libérés. Il faut noter que ces actions ne sont pas suffisantes. Car il n’y a pas suffisamment de moyens pour les prendre toutes en charge. Nous essayons de parer à la situation avec les moyens dont nous disposons pour éviter une évolution de la situation de la maladie. Tout le monde doit y mettre du sien, sinon tous les efforts que nous faisons sont voués à l’échec. Alors que nous luttons pour que la maladie s’estompe, des gens s’adonnent à des importations frauduleuses de poussins des pays infectés. Ces agissements risquent de réduire à néant tous les efforts qui sont faits pour éradiquer l’épidémie. On va éliminer les foyers à l’intérieur du pays mais les poussins qui viennent des pays affectés vont encore relancer l’épidémie.

S : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez sur le terrain dans la conduite des actions de riposte à l’épidémie ?

A.M. : D’abord, nous faisons face à la réticence des éleveurs à accepter certaines mesures édictées par les arrêtés portant déclaration d’infection. Dans ces arrêtés, il est dit que dans les foyers, il faut faire l’abattage de toute la volaille qui s’y trouve, dresser un procès-verbal et faire la désinfection. Pourtant quand les gens savent déjà que leur volaille est malade, le temps que les services vétérinaires viennent, soit ils vendent la volaille, soit ils abattent les animaux. En tout cas, les services compétents viennent constater que les poulaillers sont vides. Alors que si l’on déplace la volaille, cela signifie que l’on a juste déplacé la maladie ailleurs. Si l’on a abattu la volaille, cela veut dire qu’on expose la population à la grippe H5N1 qui en elle-même n’est pas compliquée, mais recombinée à d’autres formes de virus peut devenir un danger pour la population humaine. Un deuxième niveau de difficulté est qu’en matière d’importation, tous les pays voisins du Burkina Faso ont déclaré la grippe aviaire. Cela veut dire que les importations de la volaille et des produits avicoles en provenance de ces pays sont interdites. Or il se trouve que les gens contournent le système et font rentrer des poussins. C’est le cas notamment la semaine dernière où nous avons eu à détruire près de 20 700 poussins qui ont été introduits frauduleuse-ment à partir du Ghana. Si ces poussins avaient pu être ventilés partout, le Ghana étant un pays endémique, cela veut dire que le Burkina ne pourra jamais s’en sortir. Il ressort également qu’au niveau de la zone ouest africaine, avec la migration des oiseaux surtout les palmipèdes, la FAO a lancé une alerte importante de contamination des volailles locales par la grippe aviaire. Il a été demandé aux pays de prendre des dispositions pour éviter tout contact entre les oiseaux migrateurs et les volailles locales. L’alerte a été lancée il y a 3 jours (ndlr le 19 février 2022). Comme le Burkina dispose de plans d’eau notamment des mares, la surveillance doit être renforcée pour éviter une contamination par les oiseaux migrateurs.

S : Comment appréciez-vous l’impact des actions pour endiguer la maladie ?

A.M. : Les actions que nous menons contribuent à réduire de manière drastique la circulation du virus, mais si tout le monde y mettait du sien, on éliminerait très facilement la maladie. Et une fois qu’elle est éliminée, on peut rapidement recommencer à faire l’élevage. Il faudra que les gens soient coopératifs et puissent accompagner les services vétérinaires afin qu’ils mettent en œuvre les mesures qui ont été édictées. C’est la seule voie pour en finir avec l’épidémie.

S : quelles sont les mesures pour lesquelles vous souhaitez que les acteurs s’impliquent pour mettre fin à l’épidémie en cours ?

A.M : Nous avons ce que nous appelons la zone de séquestration à l’intérieur de laquelle, il faut procéder au recensement de toutes les têtes de volaille, procéder à leur abattage, puis à la désinfection des bâtiments. Une fois que ces volailles sont abattues, elles doivent être incinérées puis enterrées. Enfin des procès-verbaux sont établis. Voilà pour ce qui concerne la zone de séquestration. Maintenant, autour de cette zone, il y a la zone de séquestration, il y a la zone de la zone de protection, dans laquelle tous les marchés de volailles sont interdits, les agents de santé vétérinaire doivent surveiller comment la volaille se comporte, si la maladie est présente ou pas de même que les porcs présents dans la zone. Si la volaille et les porcs doivent quitter la zone de la zone de protection ils doivent être accompagnés de documents attestant qu’ils ne sont pas malades. Toutes ces mesures doivent être mises en œuvre, mais malheureusement aujourd’hui, on ne peut pas les mettre en œuvre. Vu le nombre de personnes qui transportent des poulets sur des motos et dans les voitures pour entrer dans la ville de Ouagadougou, si vous voulez attrapez ce beau monde pour éviter la propagation de la maladie, c’est un soulèvement populaire que vous allez provoquer. Alors que c’est interdit de faire rentrer de la volaille à Ouagadougou pour que nous puissions gérer les foyers existants. Tout le monde devrait avoir conscience du danger que nous courons et accompagner les services vétérinaires.

S : Justement quels sont les dangers que nous courons en cas de généralisation de la grippe aviaire ?

A.M. : La grippe aviaire en elle-même ne tue pas systématiquement l’être humain, mais elle peut entrainer une invalidité. Si vous êtes enrhumés, il y a un certain nombre de travaux que vous ne pouvez plus faire. Vous pouvez également avoir des courbatures ou des céphalées. Les personnes qui sont vieilles ou immuno-déficientes, peuvent en mourir. La crainte la plus importante c’est surtout la recombinaison avec d’autres virus tels que ceux de la COVID-19 ou de la grippe porcine qui sont tous à tropisme respira-toire. Déjà qu’il est difficile de gérer ces virus individuellement, imaginez, une recombinaison qui serait létale, entrainant la mort des personnes, ce sera très dangereux.

S : A quand peut-on espérer la fin de la maladie au Burkina ?

A.M. : Avec l’annonce de la saison chaude, si nous mettons les bouchées doubles dans le respect des mesures d’interdiction, au maximum d’ici 1mois à 1 mois et demie on sera à bout de la maladie (ndlr entre fin mars à mi-avril 2022). Ce sera alors un vieux souvenir. Il faut pour cela que chacun y mette du sien et accompagne les services vétérinaires. Nous avons espoir que les gens sont sensibles à tous les cris que nous lançons à travers les médias autour des dangers. Ce qui est en jeu, c’est la conservation de la race locale qui fait notre fierté. Un peu partout on parle de poulets bicyclette, mais si on n’arrive pas à gérer la maladie, on n’aura plus de poulets bicyclette, car ils sont plus sensibles à la maladie. L’élevage des poulets bicyclette est pratiqué généralement par les personnes les plus démunies et s’ils disparaissent elles vont perdre leurs moyens de subsistance.

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