Planification familiale à Pazani : les PDI entre approbation et méfiance

La planification familiale est gratuite sur toute l’étendue du territoire burkinabè depuis le 1er juillet 2020. Cette mesure qui vise à améliorer les indicateurs de santé au Burkina Faso n’est pas effective au sein des ménages de déplacés internes de Pazani. Si certains saluent ces mesures, d’autres manifestent encore des réticences, car ne trouvant pas son utilité. Reportage.

La couturière Ahdi Ouédraogo : « j’ai appliqué la méthode des contraceptifs injectables pendant un an ».

Le soleil est au zénith, ce mardi 8 février 2022, au quartier Pazani de Ouagadougou. Dans ce secteur situé à l’extrême nord de la capitale burkinabè, vivent plus de 230 ménages de déplacés internes qui ont fui leurs localités d’origine du fait de la menace terroriste. Pour contacter les responsables des déplacés, quelques minutes suffisent pour rallier la route principale au Quartier général (QG) de ces déplacés. De petits commerces installés aux abords des ruelles attendent de potentiels clients. Dans un espace vide, une vingtaine d’enfants, issus de familles de déplacés internes, âgés de 4 à 8 ans, à moitié nus et sans chaussures pour la plupart, jouent sous un soleil de plomb, sur un terrain poussiéreux tandis que leurs camarades sont sur le chemin de l’école. A proximité, sous un hangar, des femmes, assises sur des morceaux de tissus étalés au sol et d’autres sur des bancs, bavardent. L’ambiance n’est pas celle des beaux jours. Fatiguées de s’asseoir, certaines d’entre elles, présentant des mines teintées de chagrin, s’allongent pour mieux allaiter leurs bambins pleurnichards. Ces enfants, accrochés aux mamelles de leurs mères, sont pour la plupart des fillettes coiffées grossièrement avec des vêtements dont la propreté laisse à désirer. A quelques jets de pierre du QG, une jeune dame répondant au nom de Rabi Diallo (nom d’emprunt), bébé accroché au dos, s’apprête à regagner son lieu de refuge pour les travaux ménagers. Agée de 25 ans et déjà mère de trois enfants, elle est originaire de Silgadji, commune de Tongomayel dans la province du Soum.

Des PDI favorables à la planification

« Nous avons quitté notre village à cause des attaques terroristes en 2019 », explique-t-elle. Concernant le sujet de préoccupation, la planification familiale, la jeune femme explique à cœur ouvert son vécu. A son avis, ces deux premiers enfants, un garçon de six ans et une fille de 3 ans, sont nés à Silgadji. La troisième fille, âgée de deux mois, est née à Pazani. Pour elle, la Planification familiale (PF) est une bonne pratique. A ce propos, elle relève que des agents de santé lui ont expliqué l’importance des méthodes de contraception pour l’épanouissement de la famille. Cependant, dame Ouédraogo regrette que son mari s’y oppose malgré les séances de sensibilisation. Convaincue du bienfait de la PF, elle dit avoir pris le risque de pratiquer une méthode contraceptive à l’insu de son époux. « J’ai appliqué le Norplant durant deux ans et demi. J’ai dû arrêter par la suite parce que j’ai voulu avoir un troisième enfant », raconte-t-elle. Le mari étant absent, Rabi compte encore reprendre en cachette la planification familiale. « Mon conjoint travaille à Boromo dans le secteur de l’orpaillage. Il revient toutes les trois semaines », confie-t-elle. Néanmoins, un obstacle se dresse devant elle, le manque d’argent.

« La planification familiale était gratuite à Silgadji, mais ici à Ouagadougou mes amies m’ont dit qu’elle coûte 3 000 FCFA, alors que je ne dispose pas de cette somme », avance-t-elle avec amertume. A côté du domicile de Rabi, se trouve celui de Ahdi Ouédraogo, 33 ans, mère de deux fillettes et de sa coépouse, Ayouba Tapsoba, 34 ans, mère de 5 enfants. Assise dans leur cour, Ahdi Ouédraogo fait la couture. Comme Rabi, le mari des deux dames travaille sur un site d’orpaillage loin de ses épouses. Venues de Silgadji depuis 2 ans du fait des attaques terroristes, les deux dames s’organisent tant bien que mal pour subvenir aux besoins de leur famille. « J’ai appris à coudre pour pouvoir participer aux dépenses familiales. L’apprentissage a duré deux ans, mais je n’arrive pas encore à être une fin couturière. De ce fait, le métier ne me rapporte pas grand-chose, mais je me débrouille pour gagner un peu d’argent », confie Ahdi. Concernant la planification familiale, elle dit avoir déjà appliqué la méthode des contraceptifs injectables pendant un an à raison de 1000 FCFA tous les trois mois.

Une pratique contraire à la religion

Abdoul Aziz Ouédraogo affirme que sa femme applique la planification familiale.

Avec l’absence de son mari, le couple, de façon concertée, a décidé d’interrompre le processus. « Le mari n’étant pas à côté, je ne trouve plus la nécessité de pratiquer la planification », justifie-t-elle. Sa coépouse Ayouba, à ses débuts, ne pratiquait pas le planning familial jusqu’à son deuxième enfant lorsque le feu vert lui a été donné. «Mon mari a décidé qu’on le fasse maintenant car notre situation est devenue très précaire », relève-t-elle. Ahdi et Ayouba saluent la compréhension de leur conjoint dans l’utilisation des contraceptifs. Tout comme ce dernier, Abdoul Aziz, 52 ans, est aussi favorable à la planification familiale et pense qu’il faut promouvoir la pratique. « J’ai une femme et 5 enfants. Le premier est âgé de 21 ans et le dernier n’a que quelques mois. Depuis 2001, je me suis arrangé avec ma femme pour espacer les naissances des enfants », relève-t-il. C’est maintenant avec notre situation difficile que je comprends mieux le bien-fondé de la planification, soutient-il. Si certains déplacés internes sont ouverts aux méthodes contraceptives, d’autres, par contre, s’y opposent. Aminata Sawadogo fait partie de cette catégorie de personnes.

Mère de trois enfants âgés respective-ment de 5, 4 et 3 ans, la jeune femme de 25 ans dit avoir déjà entendu parler de la planification familiale dans les centres de santé. « Dans mon village d’origine, Botogui, des infirmières m’ont déjà proposé la planification familiale, mais je n’ai pas trouvé cela nécessaire », soutient-elle. Dans la foulée, Mme Sawadogo précise que son conjoint est également opposé à ces pratiques. Par conséquent, elle déclare ne pas se fixer de limites dans la procréation. Je suis prête, relève-t-elle, à concevoir autant d’enfants selon la volonté divine. « Pourvu qu’il y ait la nourriture nécessaire pour les nourrir », ajoute-t-elle sans complexe. Oumarou Sawadogo, 59 ans, polygame, père de 18 enfants, est aussi farouchement opposé à la pratique. « Notre religion interdit la limitation des naissances. Elles doivent se poursuivre jusqu’à ce que la ménopause survienne », justifie-t-il. Même si Aminata Sawadogo et Oumarou Sawadogo ne sont pas favorables à la PF, ils sont tous unanimes que le nombre élevé d’enfants devient de plus en plus un casse-tête chinois.

Des enfants déscolarisés

« Mon premier enfant de six ans est le seul inscrit à l’école. Le préscolaire le moins cher dans la zone coûte 26 000 FCFA. Mon mari ne dispose pas de cette somme. Ce qui fait que nos enfants attendent l’âge d’aller au primaire au public, où tout est presque gratuit», relate Rabi Diallo. Abondant dans le même sens, Abdoul Aziz Ouédraogo, né en 1970, raconte que ses 5 enfants n’ont pas pu terminer leurs études secondaires, faute de moyens. « J’ai été obligé de les orienter dans l’apprentissage de métier », renchérit-il tout en affirmant que même ses plus petits enfants encore à l’école sont accompagnés par des ONG. Aminata nourrit l’espoir de voir ses enfants en salle de classe mais ses moyens sont largement insuffisants. « Je me débrouille avec la vente d’eau glacée. Je gagne entre 300 à 500 F CFA par jour et mon mari n’a pas de travail décent », regrette-t-elle. Puis de relever que leurs conditions de vie se sont davantage dégradées du fait des attaques terroristes. « A Silgadji, j’étais plus à l’aise, car je pratiquais l’agriculture, l’élevage et le petit commerce. Aujourd’hui, je suis assise à ne rien faire», explique Rabi tout en exprimant son désir de retourner au village une fois la paix revenue. En attendant le retour au calme, certains déplacés internes invitent les autorités à poursuivre les efforts de sensibilisation sur la planification familiale. Le responsable des PDI, Ali Tapsoba, 32 ans et père de deux enfants, est convaincu que l’espace-ment et la limitation des naissances sont nécessaires pour réduire la vulnérabilité des victimes des attaques terroristes.

« Ma femme est infirmière et nous pratiquons le planning. Ma première fille a 7 ans et la deuxième a un an deux mois », justifie-t-il. Ce cri du cœur pourrait avoir un écho favorable avec les mesures gouvernemen-tales en cours, relatives à la gratuité des produits de la planification familiale et la mise en œuvre du partenariat de Ouagadou-gou, qui vise à accélérer les progrès de l’utilisation des services de planification. Le Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Pazani pourrait jouer un rôle dans la distribution de ces produits et convaincre les plus sceptiques à les utiliser. Les démarches entreprises auprès du ministère de la Santé pour recueillir leur contribution ont été vaines mais les PDI nourrissent l’espoir de se voir assister sur le plan de la gratuité de ces produits. « Notre souhait est que les produits contraceptifs soient gratuits », plaide Rabi Ouédraogo.

Kattia Jean FRANCOIS

(Stagiaire)

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