Procès Thomas-Sankara : les avocats de la défense dénoncent l’absence de preuves matérielles

L’audience du procès de l’assassinat de Thomas-Sankara et ses douze compagnons a repris, le mardi 22 mars 2022, à Ouagadougou, devant la Chambre de première instance du Tribunal militaire avec les plaidoiries des avocats de la défense.

Après trois semaines de suspension à cause d’une requête déposée par des avocats de la défense au Conseil constitutionnel sur l’exception d’inconstitutionnalité des art.313-1 et 313-2 du Code pénal, le procès de l’assassinat de Thomas Sankara et ses douze compagnons a repris, devant la Chambre de première instance du Tribunal militaire. Les sages ayant rejeté la requête formulée comme étant non fondée, le procès du dossier Sankara, ouvert le 11 octobre 2021, s’est poursuivi le mardi 22 mars 2022, à Ouagadougou, avec le début des plaidoiries des avocats de la défense. Le premier avocat à passer devant la barre a été Me Mathieu Somé, l’un des avocats du général Gilbert Diendéré. Il est revenu sur le déroulé des faits survenus le 15 octobre 1987 au Conseil de l’entente et mettant en cause les accusés. Selon Me Somé, le temps écoulé a fait que certaines preuves se sont effritées. Il a également relevé que la prescription des faits prévus par le code de procédure pénale doit être évoquée par le juge. « Le caractère prescriptible des infractions est un principe général en droit. Le principe de la prescription existe en matière pénale et même civile », a-t-il indiqué. Son confrère, défendant également Diendéré, Me Abdoul Latif Dabo, est revenu sur la valeur et la fragilité des témoignages et la psychologie du témoin. A l’en croire, la vérité ne réside pas dans le nombre de témoins.

« Des témoignages sincères, il y en a eu. Mais des témoins ont aussi raconté des faits inexistants pendant l’instruction et au cours des audiences devant la barre », a-t-il avancé. Me Issiaka Ouattara, 3e avocat à passer à la barre, a plaidé pour la défense du médecin colonel-major à la retraite, Alidou Christophe Diébré, poursuivi pour des faits de faux en écriture publique, car ayant délivré trois certificats de décès dont celui de Thomas Sankara avec comme mention « Mort de mort naturelle ». Pour l’avocat, les faits reprochés à son client sont un délit et non un crime. « Nous sommes en présence d’un délit et non un crime. En la matière, le délai de prescription est de trois ans à compter de la date de la commission. De 1988 à 1997 (NDLR : 1988, date de délivrance des certificats et 1997, date de la plainte), il s’est écoulé plus de trois ans. Les faits de faux en écriture publique sont prescrits au regard du temps passé », a-t-il soutenu. En outre, a-t-il expliqué, son client n’a pas dressé l’acte sur contrainte, mais il l’a fait en toute âme et conscience à la demande des plaignants. « En délivrant les certificats, il voulait rendre service à des dames qui sont venues le lui demander et en l’espèce, il n’y a pas d’intention coupable », a-t-il laissé entendre. Il a, au vu des arguments avancés, demandé au président de la Chambre, l’acquittement de son client comme requis par le parquet militaire.

Des faits aussi prescrits

Le médecin colonel-major à la retraite, Hamado Kafando, est poursuivi également pour des faits de faux en écriture publique en délivrant en 1990 un certificat de décès aux ayants droit d’une des victimes, Bonaventure Compaoré. Pour son avocat, Moumouny Kopiho, les faits sont aussi prescrits. Il est soutenu dans son argumentaire par Me Aliou Diakité qui a félicité le parquet militaire pour avoir mis hors de cause le colonel Kafando. Pour lui, l’infraction n’est pas constituée. « Le colonel Hamado Kafando ne devrait pas être traduit devant la Chambre. Ce qu’il a posé comme acte n’a nui à personne ni conféré un droit indu à quelqu’un », a-t-il justifié. Il a demandé aux jurés de considérer comme prescrit, l’infraction reprochée à son client en l’acquittant, car ce dernier a beaucoup souffert de son inculpation. L’avocat de l’adjudant-chef Albert Belemlilga (poursuivi pour complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat), Me Mamadou Coulibaly, a plaidé pour l’acquittement de son client. Pour Me Coulibaly, en se rendant au siège de la Force d’intervention du ministère de l’administration territoriale et de la sécurité (FIMATS), son client n’a fait qu’exécuter un ordre et participer à des patrouilles. « Aucun coaccusé ou témoin n’a mis en cause ses déclarations. Il fait partie des rares accusés à ne pas être confrontés avec des témoins », a-t-il affirmé. D’après lui, le complice doit être une personne qui incite, facilite ou aide une ou plusieurs personnes à commettre l’acte principal. Le scénario du coup d’Etat de 1987, a-t-il fait savoir, ne peut pas impliquer Albert Belemlilga.

Et pour cela, il a plaidé pour que le juge suive les réquisitions du parquet militaire ayant demandé l’acquittement de son client. Ayant aussi participé à la prise de la FIMATS, Diakalia Diémé est accusé des faits de complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat. Pour son avocat, Me Olivier Somé, son client s’est retrouvé au mauvais endroit au moment mauvais. A l’entendre, la complicité doit se matérialiser par la collaboration d’un individu et Démé n’a pas aidé ou assisté une ou plusieurs personnes pour commettre le coup d’Etat. Il a salué le parquet militaire qui s’est ravisé en soutenant qu’il n’y a pas d’éléments matériels pouvant amener la Chambre à retenir Diakalia Démé dans les liens de la prévention de la complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat. Par conséquent, il a considéré que l’acquittement requis contre son client est une sorte de retrait de la plainte. « A défaut d’éléments, je vous prie de bien vouloir l’acquitter pour le bénéfice du doute », a-t-il plaidé.

Sankara était déjà assassiné

Chef du commando ayant pris la FIMATS, le colonel à la retraite, Tibo Ouédraogo, est aussi poursuivi pour des faits de complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat. Son avocate, Me Victoria Irène Nébié, a estimé que son client a exécuté un ordre pour sa survie. A son avis, l’infraction n’est pas constituée, car Tibo Ouédraogo n’a pas changé par la violence le régime légal de l’époque. « Lorsqu’il est allé à la FIMATS, Sankara était déjà assassiné. Il n’a participé à aucune réunion préparatoire. Tout ce qu’il a fait a contribué à maintenir l’intégrité du territoire et à assurer la sécurité des populations », a-t-elle souligné. Pour elle, M. Ouédraogo mérite de ressortir libre et blanchi à l’issue du procès. « Je vous demande de suivre les réquisitions du parquet militaire et d’acquitter Tibo Ouédraogo parce qu’il n’y a pas d’élément matériel et moral contre lui. Il n’a fait qu’obéir à un ordre », a-t-elle conclu.

Le dernier avocat à passer à la barre a été Me Moumouny Kopiho qui défend Jean Pierre Palm, accusé de complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat. « Il n’y a aucun élément matériel, mais des témoignages pour accuser Jean Pierre Palm », a-t-il dénoncé. Au regard de cela, il a prié le juge d’accorder le bénéfice du doute à son client. Le procès de l’assassinat de Thomas Sankara se poursuit, le mercredi 23 mars 2022, devant la Chambre de première instance du Tribunal avec la suite des plaidoiries de la défense.

Timothée SOME

timothesom@yahoo.fr

 

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