Bâtiments coloniaux : Une solidité à toute épreuve

Ce bâtiment colonial réhabilité à Banfora et qui fait office de résidence a encore de beaux jours devant lui, selon ses occupants.

Les régions des Hauts-Bassins et des Cascades regorgent de nombreuses infrastructures parmi lesquelles des bâtiments et des ponts construits pendant la période coloniale. Si la plupart des ponts ont été déclassés, les bâtiments coloniaux eux continuent d’être utilisés au grand bonheur de leurs occupants. Pendant ce temps, des bâtiments nouvellement construits s’écroulent fréquemment au Burkina Faso. A Bobo-Dioulasso et à Banfora, quelques acteurs du domaine expliquent la solidité des édifices coloniaux.

La maison des jeunes de Banfora, chef lieu de la région des Cascades, est située au secteur 2 de la ville. Les murs du bâtiment sont épais de même que les piliers. Cet édifice a de grandes ouvertures avec des ornements en dents de scie.

Pourtant construit aux premières heures de l’indépendance de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) dans les années 1960, le bâtiment ne présente aucune fissure ; seule la peinture a été retouchée.

La ville de Banfora compte plusieurs autres infrastructures similaires comme celles abritant le gouvernorat et le haut-commissariat de la Comoé. Ces anciens bâtiments, reconnaissables par leurs architectures presque toutes identiques (style soudano-sahélien), existent également à Bobo-Dioulasso, chef lieu de la région des Hauts-Bassins.

Il s’agit, entre autres, du bâtiment de la Société internationale de transport africain par rail (SITARAIL), du Club amical, du bâtiment abritant l’administration du Centre hospitalier universitaire Souro Sanou (CHUSS) ou de la maison des jeunes.

De plus, le centre de la ville de Sya est pratiquement constitué de ce type d’édifices qui ont la particularité d’être toujours solides malgré leur âge, car construits pour la plupart pendant la période coloniale. Ces infrastructures « respirent la pleine forme » aux cotés de celles nouvellement construites mais qui présentent, pour certaines, des fissures, d’autres s’écroulant après les premières intempéries qui suivent leur construction. L’exemple la plus récente est l’effondrement de l’école de Dandé B dans le Houet en mai 2021 ayant occasionné la mort d’une élève et plusieurs autres blessés.

Pour Bassiriki Ouattara, un spécialiste des bâtiments résidant à Banfora, la résistance des bâtiments coloniaux ne souffre d’aucun doute. A l’entendre, plusieurs raisons expliquent pourquoi ils résistent au vent et aux pluies malgré leur âge.

« Les bâtiments construits pendant la période coloniale respectent les règles de l’art. Les murs ont des épaisseurs conséquentes. Les dosages sont bien respectés.

Les agrégats utilisés sont de qualité et propres. Le sable et les graviers ont même été lavés avant d’être utilisés. Si aujourd’hui on dit à un ouvrier qu’on lave le sable avant de l’utiliser, il vous dira que ce n’est pas vrai. Les épaisseurs des murs, tous les éléments de la conception sont respectés. Ces bâtiments ne peuvent pas ne pas avoir longue vie », justifie-t-il.

Des édifices futuristes

Aussi, Bassiriki Ouattara justifie la solidité des édifices coloniaux par la structure descharpentes. « Les charpentes ont une pente très forte. Ce qui fait que les descentes d’eau sont aussi très fortes. Les eaux ne peuvent donc pas stagner pour nuire à la qualité des tôles utilisés », dit-il. Pour ce technicien en bâtiment, la résistance des édifices réside également dans la qualité des matériaux utilisés.

« Les anciens utilisaient des fers lourds, différents des fers d’aujourd’hui qui n’ont pas des épaisseurs conséquentes. Les tôles également utilisées étaient de qualité », soutient M. Ouattara. Pour lui, toutes les conditions étaient réunies pour que les bâtiments résistent aux intempéries. « La qualité des matériaux utilisés et des agrégats, le respect des normes dans la construction étaient des éléments qui intervenaient dans la qualité des maisons construites pendant la colonisation », affirme-t-il.

Le bâtiment abritant la SITARAIL, construit dans les années 1930, trône toujours dans la cité de Sya.

L’ancien chef de service de la voirie et de l’habitat de la commune de Banfora, Issiaka Fayama, aujourd’hui à la retraite, abonde dans le même sens. Selon lui, les matériaux utilisés dans le temps avaient une très bonne teneur et les acteurs travaillaient avec une conscience élevée. « Dans le temps, la corruption n’existait pas et les gens travaillaient avec conscience.

De même, les matériaux utilisés étaient de qualité, ce qui fait que nous avons des bâtiments de qualité », souligne le septuagénaire. Pour Brahima Ouattara, un habitant de Banfora, les anciens avaient construit pour le futur. « Les gens ont construit pour eux et pour le futur. Ils ont mis du sérieux dans ce qu’ils faisaient. Les normes étaient respectées », estime-t-il.

« L’immixtion » des financiers

En plus des bâtiments, de nombreuses routes, surtout les ponts, ont été aussi construites pendant la période coloniale. Ces ouvrages d’art, selon les techniciens, sont faits en béton armé, un matériau très résistant dont la durée de vie peut atteindre 100 ans. La structure porteuse, à savoir la dalle, est métallique. Mais selon le directeur régional en charge des infrastructures des Hauts-Bassins, Benjamin Kambou, les ponts coloniaux qui existent dans la région ne sont plus utilisés.

Cela, explique-t-il, parce que structurellement, ils ne peuvent plus supporter le trafic actuel et sont assez étroits. « C’est pour cela que nous les avons déclassés au profit des ouvrages modernes », précise-t-il. Il s’agit, entre autres, des anciens ponts de Badara et de Samogohiri dans le Kénédougou.

Outre les ponts déclassés, Benjamin Kambou laisse entendre qu’il n’existe plus dans la région, des infrastructures routières coloniales dans leur état premier d’aménagement. Les édifices coloniaux qui existent toujours en bon état sont donc les bâtiments. Et leurs usagers disent s’y plaire parce qu’ils sont tenaces et n’ont rien à envier aux infrastructures actuelles en termes de solidité.

Mahamad Michara est un fonctionnaire qui a pour résidence administrative une de ces constructions (réhabilitée pour être adaptée à l’air du temps) à Banfora. « En termes de solidité, il n’y a rien à reprocher aux bâtiments anciens. Il a été quasiment impossible de trouver une fissure pour faire passer les fils électriques quand nous avons entrepris la réhabilitation du bâtiment. Il a fallu utiliser des machines », confie M. Michara.

Si les bâtiments coloniaux restent solides et résistent toujours, qu’est ce qui explique que certains nouveaux bâtiments font les frais des premières intempéries après leur construction ? Selon l’ancien chef de service de la voirie et de l’habitat de la commune de Banfora, Issiaka Fayama, les matériaux utilisés de nos jours sont de faible teneur et la corruption vient aggraver davantage les choses.

« Aujourd’hui, le fer a carrément changé de dimension et est devenu plus cher. Le ciment n’a plus la même teneur qu’auparavant et les gens ne travaillent plus avec la même conscience », regrette ce technicien en génie civil qui a construit une quarantaine d’écoles dans la zone. Pour Bassiriki Ouattara, également entrepreneur, le phénomène des bâtiments qui s’écroulent est dû à plusieurs facteurs dont le coût.

Pour lui, les bâtiments qui se construisent actuellement sont sous évalués. Aussi, l’entrepreneur déplore l’immixtion des financiers dans le domaine de la construction. « Les financiers ont été associés au secteur de la construction. Ce sont donc eux qui déterminent le coût des bâtiments et il revient aux techniciens de réaliser l’ouvrage en fonction du montant qu’ils auraient déterminé.

Malheureusement, cela joue sur la qualité des bâtiments », s’insurge M. Ouattara. Bassiriki Ouattara indexe aussi la procédure de l’offre le « moins disant » qui oblige souvent les entreprises à casser les prix pour obtenir les marchés, sachant bien que le montant donné ne peut pas réaliser un ouvrage de bonne qualité.

Combattre la corruption

Bassiriki Ouattara trouve également élevé le taux d’évaluation des offres qui est de 15% et souhaite son rabattement à 5% pour permettre aux entreprises d’avoir une marge de manœuvre dans leurs offres afin de faire un travail de qualité. Ce jeune entrepreneur plaide aussi pour les entreprises qui n’ont pas de moyens de recruter de bons ingénieurs et des maçons qualifiés.

Ce pont construit à la sortie de Banfora à destination de Bobo-Dioulasso, en 1932, a été réhabilité et renforcé pour être réutilisé.

« On recrute des maçons qui ne comprennent pas le rôle de chaque élément dans un bâtiment. Il faut permettre aux entreprises d’avoir des moyens nécessaires pour recruter des techniciens permanents », propose Bassiriki Ouattara. En outre, il regrette le « laisser-aller » au niveau des bureaux d’études ou de suivi-contrôle qui ne sont pas stricts sur le respect des exigences contenues dans les dossiers d’appel d’offre.

Il se dit néanmoins rassuré que des mesures sont en train d’être prises pour améliorer les choses à ce niveau. M. Ouattara a cependant invité les maires, les responsables ou les financiers à laisser les techniciens « faire leur travail » parce qu’il s’agit de leur domaine de compétence. « Laissez chacun faire son travail.

Si vous voulez construire un bâtiment, laissez le soin aux techniciens de faire une conception conséquente ou des études en bonne et due forme. Laissez-les évaluer comme il le faut, mettre les prix du marché et recruter une entreprise de qualité selon les normes. Si cela est respecté, on ne peut pas ne pas avoir des bâtiments de qualité », suggère Basiriki Ouattara.

Il a loué les récentes dispositions prises pour améliorer la qualité des fers à béton et dit faire confiance aux cimenteries pour des ciments de qualité sur le marché. M. Ouattara a appelé à revoir la formation en y incluant la conscience professionnelle. Pour Issiaka Fayama, il faut combattre la corruption qui gangrène le secteur des travaux publics. « Tant qu’on n’arrivera pas à éradiquer le phénomène de la corruption, on n’aura jamais des bâtiments de qualité.

Ils crouleront toujours un ou deux ans après leur construction», a-t-il soutenu. Brahima Ouattara, quant à lui, regrette qu’au Burkina Faso, l’on n’ait pas le sens de la protection du patrimoine. « Les bâtiments coloniaux constituent des patrimoines qu’il faut protéger. Il faut que les maires et les autorités s’intéressent à ce patrimoine. Il faut que le ministère de la culture travaille à préserver ces bâtiments », suggère cet acteur du tourisme dans les Cascades.

En attendant, le directeur régional en charge des infrastructures des Hauts-Bassins déconseille d’emprunter les ponts construits pendant la colonisation dont la plupart ont été déclassés. « Nous avons déclassé certains ponts. Ce qui est priorisé, c’est le réseau national emprunté. Le réseau déclassé peut subir des érosions et peut s’affaisser à tout moment. Nous conseillons de la prudence et d’éviter ces ouvrages déclassés », insiste Benjamin Kambou.

Adaman DRABO

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