Déplacés internes des Hauts-Bassins : bien  accueillis, mal  nourris

La région des Hauts-Bassins fait partie de celles accueillant les personnes déplacées du fait de la situation sécuritaire nationale. A la date du 28 février 2022, selon les statistiques du Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (CONASUR), elle comptait 33 062 PDI. Certaines d’entre elles qui ont tout laissé derrière elles à Barsalogho, Baraboulé, Pensa, Dablo, Arbinda, etc., ont bénéficié de l’hospitalité des populations d’accueil. Mais derrière cette hospitalité se cache une prise en charge alimentaire « insuffisante et irrégulière ». Constat dans quelques communes de la région notamment à Bama, Karangasso-Vigué, Houndé et Boni.

Selon le chef du village de Bama, Oumarou Sanou, le problème de cohabitation des PDI avec les autochtones ne s’est jamais posé.

Derrière le léger brouillard matinal, le soleil peine à laisser paraitre ses premiers rayons du jour. Il est 7 heures 18 minutes, ce mardi 15 mars 2022. Bama, commune située à une trentaine de kilomètres (km) de Bobo-Dioulasso sur la route nationale 9 (Bobo-Dioulasso-Faramana), vient de se réveiller. Dans la cour royale, le chef du village, Oumarou Sanou, est sur le point de prendre son petit déjeuner. Mais, il nous fait l’amabilité de nous recevoir à propos de l’accueil des personnes déplacées dans sa commune. A Bama, elles sont au nombre de 2 293, à la date du 28 février dernier. « Depuis le début de l’arrivée des déplacés, le problème de cohabitation avec les autochtones ne s’est jamais posé. Je n’ai pas encore enregistré une quelconque plainte d’un déplacé interne ou d’un habitant de Bama », rassure d’entrée le chef. Pour lui, il n’y avait pas d’autres choix. « Nous nous sommes toujours dit que nous sommes tous Burkinabè. Ce sont nos frères qui ont été contraints d’abandonner leurs localités d’origine », argue le responsable traditionnel. D’ailleurs, fait-il savoir, Bama a toujours, depuis belle lurette et surtout avec l’aménagement des vallées rizicoles, été une localité accueillante. « Bama est cosmopolite, la majorité des ethnies du Burkina Faso s’y trouve », indique-t-il. 8h30. Nous mettons le cap sur la famille Bamogo, une famille d’accueil située au quartier « Canal pooré 1 ». Ami Bamogo fait partie des 11 déplacés (trois femmes et leurs huit enfants) de la cour. Elle est arrivée il y a au moins deux ans de cela de Sanba, un village de la commune de Barsalogho qui a enregistré de nombreuses attaques terroristes.

Un long soupir, la mine crispée, elle retrace brièvement les circonstances de son départ forcé. « Cela n’a pas été facile. C’était du sauve-qui-peut. Nous cherchions à sauver nos vies seulement », relate-t-elle. Celle qui a trouvé refuge chez son beau-frère (mari de sa grande sœur) dit avoir été bien accueillie. « Nous avons été bien reçus et la famille nous traite bien dans la mesure de son possible », avoue-t-elle. Ami Bamogo prie Dieu que la quiétude revienne afin qu’elle puisse retourner dans son Sanba natal. Son tuteur, Sorry Bamogo, est à Bama depuis son enfance, il y a au moins une cinquantaine d’années. Ce chef de famille a aujourd’hui à sa charge, une vingtaine d’âmes, y compris les PDI et n’exclut pas de recevoir d’autres si la situation sécuritaire persiste dans la zone de Barsalogho, avec un brin d’inquiétude. « Ils sont tous hébergés mais il faut qu’ils mangent. La saison écoulée n’a pas été bonne », se lamente cet hôte.

Difficile adaptation

Harouna Ouédraogo, PDI à Bama : « La dernière fois que j’ai reçu des vivres remonte à plus d’une année ».

Beaucoup de PDI, par manque de tuteur sur place ou par insuffisance d’espace dans la cour familiale du tuteur, ont trouvé des logis dans les zones non loties. C’est le cas de Ousmana Tamboura qui habite actuellement le « Quartier 6 » de Bama. Il est venu de la commune de Baraboulé, province du Soum, il y a deux ans et a loué trois maisonnettes en banco, pour l’hébergement des 15 membres de sa famille, dont sa mère, ses deux femmes et ses enfants. Comme activité, Ousmana Tamboura se débrouille dans la vente de bétail, son activité principale avant sa migration. « Ici la situation est toute autre. Je n’ai pas de fonds pour bien redémarrer cette activité. J’aide les gens à vendre leurs animaux le jour du marché moyennant quelques sous », explique-t-il. Harouna Ouédraogo, lui, est venu de Dablo, commune déguerpie aujourd’hui par les terroristes. Il est en location avec ses deux femmes et ses enfants dans les zones non loties situées au côté est de la mairie de Bama. « J’ai mon frère à Bobo-Dioulasso, mais l’adaptation y était difficile. C’est pourquoi je me suis retiré ici », avance-t-il. Agriculteur, il est aujourd’hui oisif. « Je tisse les seccos en paille au sortir de la saison pluvieuse pour les revendre en milieu de saison sèche. Nous n’avons pas de terre pour produire », déplore le natif de Dablo. Il précise que la situation n’est pas meilleure chez plusieurs autres déplacés internes à Bama.

« Les femmes sont obligées de prendre d’assaut le périmètre rizicole pour des petites corvées journalières moyennant quelques sous, juste pour que la famille ne dorme pas à jeun », dépeint-il. Autres localités, mêmes réalités, en cette matinée, du mercredi 16 mars 2022. Karangasso-Vigué, commune rurale de la province du Houet située à une soixantaine de km de Bobo-Dioulasso, détient le record en termes d’effectif de déplacés dans la région. Selon les dernières données du Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (CONASUR), elle en compte 6 070, répartis pratiquement dans tous les villages de la commune. Pour le chef du service social communal, Raogo Ouédraogo, l’Etat n’ayant pas autorisé l’aménagement de site officiel d’accueil des PDI dans la région, ces déplacés internes bénéficient de l’hospitalité de familles d’accueil. Selon le directeur régional du Genre, de la Solidarité nationale, de la Famille, et de l’Action humanitaire des Hauts-Bassins, Ali Koné, « un gros travail » a été fait en amont, dès les premières arrivées pour favoriser cette hospitalité. « Quand la région a commencé à accueillir les premières PDI, nous avons multiplié les sensibilisations sur la cohésion sociale, la solidarité et le vivre-ensemble », retrace-t-il. Plus d’un an sans prise en charge Si les déplacés sont satisfaits de l’accueil et de l’hospitalité dont font montre les populations locales, elles ne cautionnent toutefois pas la prise en charge qui leur est réservée dans la région. Ousmana Tamboura est dans ce cas.

« Depuis le Ramadan passé (ndlr, mai 2021), je n’ai plus reçu de vivres de la part des autorités », confie-t-il. Harouna Ouédraogo, lui, n’arrive pas à comprendre le traitement qui leur est réservé. « On dirait que le gouvernement a moins d’intérêt pour nous. La dernière fois que j’ai reçu des vivres remonte à plus d’une année », se plaint-il. Et de relever que comparativement au traitement réservé à des personnes déplacées d’autres régions, celles de la région des Hauts-Bassins se sentent délaissées. Abdoulaye Nyampa ne dira pas le contraire. Cet originaire d’Arbinda dans la province du Soum, s’est réfugié à Klesso, village de Karangasso-Vigué, avec sa famille d’une quarantaine de membres, depuis juin 2018. Sa grande sœur et son mari les y ont accueillis. Le principal souci de la famille Nyampa est d’ordre alimentaire. « Le chef m’a donné une superficie à exploiter, mais l’agriculture dans cette contrée nécessite beaucoup de moyens, ce que nous n’avons pas. Nous comptons sur nos enfants orpailleurs et il n’y a aucune assurance », expose-t-il.

Des enfants déscolarisés

Les écoliers de la famille Nyampa feront même les frais de cette précarité. « J’ai au moins neuf enfants qui étaient à l’école. J’étais obligé de les déscolariser et les adultes ont intégré l’orpaillage. Où vais-je avoir 50 000 F CFA ou plus pour payer la scolarité d’un seul enfant ? », se questionne sieur Nyampa. Son impression est que l’’Etat les a oubliés. « Peut-être qu’on se dit que ceux qui ont migré vers l’Ouest ne sont plus dans le besoin puisqu’ils sont dans des zones de production agricole. L’agriculture ici nécessite beaucoup d’investissement », se défend-il. Le responsable du service social communal de Karangasso-Vigué confirme que le problème de prise en charge se pose effectivement. Non seulement, indique-t-il, ladite prise en charge est plus focalisée sur le côté alimentaire, mais aussi elle est largement insuffisante.

« Ce que nous donnons par ménage, c’est vraiment symbolique et ne saurait être à la hauteur des besoins réels de ces Personnes déplacées internes (PDI). Et même que tous les ménages ne peuvent pas en bénéficier », reconnait Raogo Ouédraogo. Pourtant, à l’entendre, des rapports sont faits « à qui de droit », mais les lignes ne bougent pas. A son entendement, si les sites officiels avaient été autorisés, les conditions de PDI seraient nettement meilleures. « La prise en charge serait holistique et régulière, puisque cela devient une exigence pour l’Etat de prendre convenablement en charge ces PDI », indique-t-il. Arouna Bazi est le préfet du département de Karangasso-Vigué et président du Conseil départemental de secours d’urgence et de réhabilitation (CODESUR). Il reconnait aussi que le soutien aux PDI est insuffisant, vu leur nombre important. « L’Etat fait des efforts à travers le CODESUR, mais les quantités des dotations ne peuvent pas combler les besoins réels sur le terrain », souligne-t-il. Et de lancer un appel à toutes les bonnes volontés à venir en aide, surtout en vivres, à ces PDI.

«Tout est à refaire»

17 mars 2022. Dans la province de Tuy, chef-lieu Houndé, la situation n’est pas différente. Bassiro Sawadogo est déplacé dans la ville de Houndé. Il est venu de la commune de Pensa, voisine de Barsalogho, il y a deux ans, avec 24 membres de sa famille. La pitance quotidienne est sa première préoccupation. « Au village, nous élevions et nous cultivions, ce qui ne peut plus se faire ici. Donc, nous comptons actuellement sur Dieu et la solidarité des uns et des autres », lance ce quinquagénaire. Salame Nébié dirige le service social communal de Boni, à une quinzaine de km de Houndé. Boni accueille 198 déplacés internes dont la majorité (146) constituée essentiellement d’éleveurs se trouve dans le village de Saho. « Ils sont tous des éleveurs et ont tout perdu dans la crise et cela rend difficile leur intégration dans leur milieu d’accueil », souligne-t-il. Ce que confirme le Conseiller villageois de développement (CVD) de Saho, Mikailou Barry.

« Ce sont des éleveurs, mais ils sont venus sans bétail, ils ont tout perdu. Tout est à refaire », fait-il comprendre. Comme occupation, explique le CVD, la majorité des femmes vende l’eau et le bois sur les sites aurifères et les adultes sont dans l’orpaillage. Moumini Kagambega est le Directeur provincial (DP) en charge de l’action humanitaire du Tuy. Sa province, apprend-il, compte plus de 7 000 déplacés internes et la commune de Houndé vient en tête en termes d’effectifs avec 6 044 personnes. Les difficultés, relève le DP, sont légion mais la priorité c’est l’alimentation. « Si on vous donne 200 sacs pour 7 000 PDI, cela ne peut pas leur suffire », prend-il en exemple. A cela, il ajoute les difficultés d’ordre sanitaire. « Souvent, quand les déplacés partent dans les centres de santé, on leur dit qu’il n’y a pas de kits d’urgence et ils sont réorientés vers les services de l’action sociale, comme si l’action sociale disposait d’un fonds pour cela », regrette Moumini Kagambega. Pour lui, la question des déplacés internes est transversale et chacun dans son domaine devrait apporter sa contribution.

538 tonnes distribuées en 2022

Comme ici à Karangasso-Vigué, les vivres distribués aux PDI sont insuffisants et irréguliers.

A écouter le Directeur régional (DR) en charge de l’action humanitaire, Ali Koné, des efforts sont pourtant faits par l’Etat à travers le CONASUR. « En 2021, la direction régionale a distribué 538 tonnes de vivres aux PDI de la région et s’apprête à distribuer 251 autres tonnes comptant pour le 1er trimestre de 2022 », fait-il savoir. Pour M. Koné, même si c’est une évidence que l’appui de l’Etat reste insuffisant par rapport à l’effectif croissant des PDI dans la région, il n’y a aucune discrimination dans le traitement d’une région à une autre. Les dotations du CONASUR, insiste-t-il, se font de façon trimestrielle et c’est le même standard qui est utilisé dans le partage pour toutes les régions. La disparité dans le traitement des PDI d’une région à l’autre s’explique, à l’en croire. « Les zones à fort défi sécuritaire enregistrent de nombreux partenaires et les dotations y sont plus régulières. L’Etat ne peut pas dire à un partenaire qui souhaite intervenir à l’Est de le faire ailleurs », explique le DR. Une autre difficulté, relève- t-il, c’est le manque de logistique pour déployer les dotations. « Nous n’avons pas de logistique, ce qui fait que l’acheminement connait souvent des retards », déplore Ali Koné.

Alpha Sékou BARRY

alphasekoubarry@gmail.com

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