L’énigme Doumbouya

Alors que la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) met la pression pour obtenir un calendrier pour un retour à un ordre constitutionnel normal, le président de la Transition en Guinée, le colonel Mamady Doumbouya, semble tranquille dans son fauteuil. Il ne se hâte visiblement pas pour prouver sa volonté de céder le pouvoir aux civils dans un temps raisonnable, conformément aux engagements pris à son investiture en octobre 2021.

Certes, le nouvel homme fort de Conakry a mis en place des organes de Transition et s’échine à mettre en œuvre une Charte y relative, mais nul ne peut prétendre savoir où il va. L’horizon est bien flou. C’est le vendredi 15 avril 2022, que le ministre guinéen de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, Mory Condé, a présenté une sorte de chronogramme en dix étapes à suivre, avant la remise du gouvernail aux civils. Ce sont, entre autres, le recensement général de la population, le recensement administratif à vocation d’état-civil, l’établissement du fichier électoral, l’élaboration de la nouvelle Constitution, l’organisation du scrutin référendaire, l’élaboration des textes de lois organiques, l’organisation des élections locales et législatives, la mise en place des institutions nationales issues de la nouvelle Constitution et l’organisation de l’élection présidentielle. Si ces étapes s’appréhendent clairement, il reste à fournir un agenda, pour situer les Guinéens et la Communauté internationale sur les vraies intentions des tenants du pouvoir à Conakry.

Le ministre Condé a adressé une correspondance aux coalitions de partis politiques pour leur demander de faire parvenir une proposition de temps pour chaque étape du chronogramme, dévoilé le vendredi 15 avril dernier, au plus tard le 20 avril 2022. Faut-il voir, en ce processus, une manière pour le colonel Doumbouya de courber l’échine face à la CEDEAO, qui l’a sommé de présenter, au plus tard le 25 avril 2022, un chronogramme acceptable, sous peine de lourdes sanctions économiques ? Il serait hasardeux de le dire. Il faut toutefois noter que la CEDEAO, sous les feux des critiques pour ses positions parfois ambiguës, ne veut pas transiger avec les putschistes par ces temps qui courent. Le Mali l’a appris à ses dépens, en écopant de lourdes sanctions économiques qui ont plombé son économie, pourtant résiliente face à la crise sécuritaire.

La Guinée, déjà suspendue des instances de la CEDEAO avec en plus des sanctions individuelles contre des membres de la junte militaire, va-t-elle subir le même sort ? On ne saurait y répondre, mais force est de reconnaitre que le temps ne joue pas en faveur des autorités de la Transition guinéenne. L’échéance donnée par la CEDEAO approche à grands pas et il faut craindre que l’institution communautaire, dont le poids n’est pas à négliger, actionne ses sanctions économiques, en cas de non-respect de l’injonction de fournir un calendrier acceptable. Sans jouer à l’avocat de la CEDEAO, la Guinée est un Etat démocratique et n’a pas encore pris un autre chemin. Le colonel Doumbouya avait renversé le 5 septembre 2020, le président Alpha Condé, pour des questions de mal gouvernance, promettant de remettre le pays sur les rails. La Guinée n’étant pas en situation de guerre comme le Mali ou le Burkina Faso, elle devrait logiquement, en dehors de quelques reformes à faire, œuvrer à organiser des élections dans un temps relativement court. Au lieu de donner l’impression de vouloir s’accaparer le palais. A sa défaveur, Doumbouya n’a décliné aucune vision claire dans la conduite du pays, préférant régler des comptes à des dignitaires du régime déchu ou à des opposants attendant leur heure. L’ex-chef du groupement des forces spéciales a beau nier une « chasse aux sorcières », son discours ne convainc manifestement pas. Sa priorité doit être la restauration d’un ordre constitutionnel normal pour permettre à la Guinée de poursuivre sa marche vers des lendemains meilleurs. Le président Doumbouya n’est apparemment pas dans cette disposition d’esprit, mais il n’est pas tard pour bien faire, comme on le dit. Il peut encore surprendre agréablement tous ceux qui le prêtent l’intention de vouloir s’éterniser au pouvoir.

Kader Patrick KARANTAO

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