Axe Dablo-Kaya : la route de l’enfer des femmes déplacées internes

Après plusieurs incursions à Dablo, l’une des 11 communes de la province du Sanmatenga, dans la région du Centre-Nord, en début novembre 2021, des individus armés ont fini par donner un ultimatum aux populations pour quitter la localité. Des départs massifs des populations vers Barsalgho et Kaya se sont ensuivis . Dans leur fuite, les femmes et les jeunes filles, châtiées à coups de fouet (entre 10 et 25), ont été dépouillées de tout par les terroristes, jusqu’aux sandales qu’elles portaient. Leur seul crime est d’être restées dans leurs villages après l’expiration de l’ultimatum. Leur localité qui abritait des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ces hommes qui combattent aux côtés des Forces de défense et de sécurité (FDS), a été la raison qui a milité en leur défaveur. Rencontrées en décembre 2021, à Kaya (85 km de Dablo) où elles ont trouvé refuge, ces femmes séquestrées, battues et violées, racontent avec des noms d’emprunt, l’enfer qu’elles ont vécu sur la route de leur fuite pour la survie.

Depuis l’arrivée des terroristes dans leurs villages, des femmes de Dablo sont quotidiennement séquestrées, battues et violées par les terroristes.

Dablo a connu son premier acte terroriste le 12 mai 2019. L’Eglise catholique est la première cible. Le bilan fait état de six morts. Depuis, les incursions terroristes se sont multipliées dans la zone, faisant plusieurs morts avec des mouvements de populations vers Kaya principalement. Dablo finit par tomber aux mains des terroristes après le départ du détachement de la gendarmerie, le 22 novembre 2021. Trois jours plus tard, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) de la zone ont emboité le pas aux pandores. Se sentant désormais à la merci des terroristes, les habitants, à leur tour, décident de se « chercher » en trouvant refuge, les uns à Barsalgho, les autres à Kaya. Certains, voyant les choses venir, avaient déjà quitté leurs villages. Ces centaines de Burkinabè, appelés Personnes déplacées internes (PDI), obligés de fuir leurs villages sont accueillis au stade régional du Centre-Nord, situé au secteur 6 de la ville de Kaya. Après un voyage de près 85 km marqué par de terribles épreuves, ces PDI, composées de femmes, de jeunes filles et d’enfants, fuyant la mort, ont dû faire face à la méchanceté d’autres bourreaux identiques à ceux qui les ont chassées de leurs villages et qu’elles surnomment avec crainte « les hommes de la brousse ».

Dépouillées jusqu’aux sandales

Elles ont toutes été dépouillées de leurs biens : vivres, bétail, effets d’habillement, ustensiles de cuisine, documents d’identité et téléphones. Les charrettes et les ânes, qui servaient de moyens de transport pour les enfants et les personnes âgées, ont été arrachés. Certaines PDI ont même été dépouillées de leurs chaussures qui les protégeaient du sol brûlant et des épines. Comme si cela ne suffisait pas, les femmes et les jeunes filles ont, en plus, subi des châtiments corporels consistant à l’administration de 10 à 25 coups de fouet. Ce 25 décembre 2021, jour de Noël, l’émotion était à son paroxysme, lorsque nous avons rencontré une vingtaine d’entre elles, à Kaya, dont une partie a fui Dablo dans la soirée du 2 novembre 2021, selon elles. Certaines sont arrivées le lendemain à Barsalgho après une mésaventure en route.

« Nous avons croisé sept individus armés après à peu près neuf km de route. Ils ont retiré tous nos bagages et ont mis les enfants de côté. Ils ont regroupé les adultes d’un côté en attendant des instructions de leur chef », raconte Oumou âgée de 37 ans et mère de six enfants. Elle explique qu’ils avaient en main, en plus des armes, « des gros téléphones avec antenne (rack) ». « Dans le groupe, il y a une femme qui comprend la langue dans laquelle les terroristes s’exprimaient. Elle les a suppliés de nous laisser partir avec nos bagages en vain », se rappelle-t-elle. Et lorsque les individus armés ont découvert qu’ils étaient écoutés, instruction a été donnée de parler à voix basse. L’un d’eux s’éloigne du groupe avec le téléphone, toujours collé à l’oreille. Quelque temps après, il revient avec la sentence : les femmes seront fouettées à tour de rôle.

Des coups de fouet

A cause de son nourrisson, Raïnatou a reçu 15 coups.

C’est dame Oumou qui est désignée la première pour recevoir les coups. « Il m’a annoncé que j’allais recevoir 17 coups de cravache. Je me suis prosternée devant lui et pendant qu’il me fouettait, un autre comptait les coups », explique-t-elle en montrant son dos, zébré de traces noires. « Comme j’étais la première, il me donnait les coups avec toute sa force. Mais au fur et à mesure que les autres femmes passaient devant lui, les coups s’affaiblissaient parce qu’il était fatigué », se souvient-elle. Sa douleur était telle qu’elle a été conduite le lendemain au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Barsalgho pour des soins. L’agent de santé diagnostiquera des « coups et blessures volontaires au niveau du dos, ayant créé un traumatisme ». Awa, 33 ans et mère de six enfants, n’a pas échappé non plus au châtiment des terroristes : « Moi, j’ai reçu 20 coups de cravache en présence de mes enfants et de mes nièces ». Viviane, 28 ans, mère de quatre enfants, a reçu 22 coups de fouet. Rainatou, 25 ans, mère de trois enfants, s’en est sortie avec moins de coups, à cause de son nourrisson de 17 mois : « Il m’a flagellée 15 fois et m’a dit d’aller me reposer pour pouvoir allaiter mon enfant ». Les jeunes filles de leur groupe Angèle, 10 ans et Françoise, 17 ans, ont été épargnées des coups parce qu’elles sont jeunes. Par contre, leur cousine, Thérèse, 17 ans, elle, a pris 10 coups parce qu’elle est légèrement plus grande de taille que les deux précédentes. Quant à Clémentine, 40 ans, mère de cinq enfants, elle a été plus châtiée que les autres. « J’ai d’abord reçu 20 coups de fouet, et lorsqu’ils se sont rendu compte que j’ai dissimulé mes deux portables sous mes pagnes, ils m’ont donné cinq autres coups de fouet », confie-t- elle. Un autre groupe de femmes et de jeunes filles a vécu le même calvaire.

Les 50 ans de Christine, mère de sept enfants ne l’ont pas sauvée. Elle a encaissé 19 coups de fouet. Solange, mère de sept enfants, a pris 20 coups. Seules deux vieilles femmes souffrantes transportées dans sa charrette ont été épargnées. « Ils ont emporté les deux chèvres de ma belle-mère. L’une d’elles venait de mettre bas. Lorsque la vieille femme les a suppliés de lui laisser au moins les animaux, ils lui ont remis le chevreau en ironisant d’aller l’élever avec du biberon », explique dame Solange. Leur cruauté était poussée à l’extrême : « Si tu cries de douleur, le coup est annulé. Lorsque tu t’hasardes à toucher la partie fouettée, le compte est repris à zéro. En plus, ils nous filmaient en rigolant », révèle Solange. Une autre des suppliciées poursuit : « Il fallait à tout prix supporter les coups sans broncher pour ne pas se faire bastonner à répétition ».

Aujourd’hui, Oumou ne peut plus se tenir sous le soleil. « Lorsque mon dos fait face aux rayons solaires, la douleur devient très vive et insupportable », soutient-elle. Tous ces châtiments ont une raison, selon les terroristes. En plus d’avoir bravé l’ultimatum de quitter Dablo, les terroristes ont reproché aux femmes d’être des épouses des Koglwéogo (groupe d’auto-défense) et VDP qui combattent aux côtés des FDS. « Vous collaborez avec les FDS mais aujourd’hui vous êtes à notre merci. Dites- leur donc de venir vous sauver », lançaient-ils aux femmes avec sarcasme, selon les témoignages. Il leur est aussi reproché de ne pas pratiquer la bonne religion. « Ils nous ont dit d’abandonner notre religion au profit de la leur, la nouvelle religion musulmane », soupirent-elles. A l’issue de leur « correction », un groupe d’hommes armés à convoyer tous les bagages vers la brousse. Un autre groupe, fusils à l’épaule, a escorté les femmes en prêchant, jusqu’aux portes de la commune de Barsalgho, pour s’assurer qu’elles ne feront pas demi- tour. Certaines femmes n’ont pas voulu aller plus loin les mains vides et les pieds nus. Elles sont donc retournées au village pour glaner quelques biens.

Souffrir dans le silence

Malheureusement, sur le chemin du retour, elles sont de nouveau tombées nez-à-nez avec les mêmes terroristes. Elles ont encore été dépouillées de leurs biens mais ont échappé aux sévices corporels. Même si la route de l’exil a été particulièrement trauma-tisante pour ces femmes de Dablo, il faut savoir qu’elles vivaient déjà l’enfer dans leur village. Depuis la présence des hommes armés dans leur zone, les femmes de Dablo et des villages environnants, en groupe ou individuellement, recevaient des coups de cravache, de branches d’arbres, de câbles métalliques et du plat de couteaux. « Au moment de la récolte des arachides, nous étions 17 femmes à aller au champ, et ils nous ont frappées avec des branches d’arbres », témoigne Raïnatou. Céline, 27 ans et mère de trois enfants avait, elle aussi, reçu 16 coups de câble métallique. Ce jour-là, elle était avec 24 autres femmes dans leurs champs. Elles ont toutes subi le même sort. Bintou, mère de cinq enfants : « Nous sommes allées au champ sans nos nourrissons. Ils nous ont toutes frappées et convoyées vers Roffi, dans un autre village, loin de Dablo. Nous nous sommes échappées et nous sommes revenues à Dablo auprès de nos enfants ». En plus des bastonnades, certaines sont violées, et à plusieurs reprises. « Moi, ils m’ont violée et bastonnée à plusieurs reprises, juste avant ma fuite. C’est pareil pour une de nos voisines », confie une d’entre elles. Avec les multiples viols et coups de cravache, les femmes et les jeunes filles se plaignent en permanence de douleurs et de stress.

« Au village, les hommes de la brousse m’avaient déjà frappée 16 fois avec le plat d’un couteau. Pendant une semaine, je n’ai rien pu faire », témoigne Francine, mère de quatre enfants. Aujourd’hui, ces femmes consultent régulièrement pour des douleurs au dos, aux cuisses et pour des insomnies et troubles du sommeil. C’est le cas de Rosalie, 16 ans, 15 coups de fouet, de Blandine, 12 ans, 15 coups de fouet et de Catherine, 16 ans qui ont été gravement traumatisées après les coups de fouet reçus. Les mêmes conséquences psycholo-giques sont perceptibles chez les sœurs, Angèle 10 ans et Françoise 17 ans, bien qu’elles aient été épargnées des fouets à cause de leur jeune âge. « J’ai toujours peur, car je pense qu’ils vont nous croiser de nouveau, ici à Kaya », soutient la plus petite, Angèle. Quant à Françoise, ses cris nocturnes sont fréquents. « A chaque fois, elle hurle pendant son sommeil et à son réveil, elle raconte qu’elle est poursuivie par des individus armés. Pour leur échapper, elle se jette dans un puits », rapporte ses cousines. Cette confidence, ni la fille ni ses cousines ne l’ont jamais faite à leurs parents, encore moins aux agents de santé et de l’action sociale. Elles restent emmurées et souffrent dans le silence.

Mariam OUEDRAOGO mesmira14@gmail.com

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