Qui a déjà travaillé en enfer ?

Flavien Ranaivo disait que le travail seul fait l’homme et que le travail libère l’homme. C’est vrai, le travail nous met plus ou moins à l’abri du besoin. Le travail nous éloigne de l’oisiveté et nous rend utile dans la société. Un travail bien fait nous valorise et nous honore. Nous ne travaillons donc pas que pour des espèces sonnantes et trébuchantes ; nous travaillons aussi pour donner du sens à notre vie, pour nous affirmer en tant qu’énergie créatrice, en tant qu’être social. Mais savez-vous que l’environnement social du travail peut être source de nuisance ? A quoi sert-il de travailler si ceux avec qui nous travaillons nous mènent la vie dure, voire impossible ?

Comment peut-on vivre et s’épanouir dans son travail quand la collaboration au sein du service est un véritable calvaire ? Nous passons plus de temps dans nos services et moins de temps dans nos familles, auprès des nôtres. Mais c’est au service que nous vivons parfois les sévices les plus traumatisants, les blessures les plus profondes. C’est parfois au seuil du portail du service que le « diable » nous ouvre ses portes et ses bras brûlants. Il n’est d’enfer que la terre, lorsque l’homme se transforme en loup pour chasser son prochain. Parfois, c’est dans les couloirs du ministère que l’on prie le cœur battant, pour ne pas rencontrer le personnage hideux qui inspire le mauvais œil. Parfois, le travail passe à tabac et tue même plus que le cancer, quand les confrères et autres compères ne sont pas sincères. On peut avoir la rage et le cœur à l’ouvrage même sous l’orage, si l’esprit d’équipe est un principe ; si le respect mutuel est cultuel, si l’humilité est la première règle de la qualité. Hélas ! Dans le bureau des six agents, les trois collaborateurs se regardent en chien de faïence, les deux autres jouent tantôt au pyromane, tantôt au pompier et le rescapé joue l’arbitre quand ça sent le roussi. Dans la même direction, deux chefs de service ont même failli en venir aux mains suite à une altercation au secrétariat du directeur. Les locataires des deux bureaux mitoyens ne se saluent plus depuis des lustres. Le service devient une poudrière, il faut savoir où poser le pied ou fourrer le nez, parce que même les murs ont des oreilles.

Il y en a qui marchent en dansant toute la nuit à la recherche des ingrédients de l’ennui pour en découdre avec le collègue à abattre. Combien marchent avec le poison dans la paume droite qui tend le salut fraternel et ferment l’antidote dans le poing de la main gauche ?

Quand le boulot devient un lot de fardeaux au dos et les autres, un boulet à nos pieds, à quoi sert vraiment de travailler si le labeur porte la griffe de la terreur ?

Il faut parfois être un brave pour croiser le regard de DG ou de Monsieur le Ministre. Il faut être fou pour oser dire non au demi-dieu de patron qui fait la pluie et le beau temps dans son champ. Le directeur se réclame leader mais c’est un leurre ; il marche comme un dealer de thriller. En vérité, on le respecte par peur, parce qu’il dirige par la peur. Mais on le sourit en jaune pour le faire rougir. Dans la cour, les agents courent et accourent vers lui en se pliant en quatre pour le saluer et certains se disputent même pour arracher son cartable et être à la Une des commérages. Dès que le « diable » donne dos, ils l’insultent en racontant la toute dernière nouvelle histoire rocambolesque de son palmarès de tristesse. Il s’est fait entourer d’apôtres saprophytes dont le seul talent est de porter la serviette, colporter les miettes de ragots au kilo et gagner des points pour leur embonpoint. J’ai vu des directeurs traiter les agents comme des enfants, pire les martyriser comme des fakirs en brandissant l’épée de Damoclès qui plane : « je te ferai affecter au fin fond du Sahel si tu continues… », « Ton contrat ne sera pas renouvelé si tu ne te prêtes pas au jeu de la courbette », « toi, tu ne seras jamais un chef de service dans ma direction, malgré tes compétences et ton expérience, tant que je serai là ! ».

Pourquoi tant d’incompatibilité relationnelle, tant d’animosité personnelle et autant de méchanceté gratuite et sempiternelle ? Faut-il vraiment aller au-delà de la sévérité en faisant preuve de cruauté pour assurer pleinement son autorité ? Quand je pense que tous ces directeurs de la terreur sont aussi mortels que la fourmi sans orgueil qui s’écrase sous mes pieds, je pouffe de rire le jour du deuil. Si seulement les oraisons funèbres pouvait avoir l’humilité d’appeler un chat, un chat. Si seulement, on pouvait dire à certains de ces sbires ; « va-t’en en paix et laisse nous enfin en paix ». Mais cette chronique ne doit pas être une colique de plus. Elle veut simplement dire que le pouvoir manque de force quand il abuse du faible. A chaque fois que vous montez les échelles de la gloire, pensez à la selle des déboires. Parce que seule l’humilité grandit !

Clément ZONGO clmentzongo@yahoo.fr

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