Guinée : l’autoritaire Doumbouya

Le colonel Mamadi Doumbouya est-il en train de vouloir faire taire les contestations sur la durée de la Transition, fixée récemment à trois ans par le Parlement ? En faisant interdire les manifestations politiques et sociales jusqu’à la prochaine campagne électorale, l’ex-commandant des forces spéciales laisse libre cours à toutes les spéculations. Les acteurs sociopolitiques se voient désormais obliger de circonscrire toute forme ou regroupement à caractère politique aux sièges de leurs formations et organisations. Pour Doumbouya et ses hommes, il n’est pas question de perturber le chronogramme de la Transition et la politique de refondation, entamés depuis le coup d’Etat du 5 septembre 2021 contre Alpha Condé. Mais pour rien au monde, la plateforme de l’opposition, composée du G58, RPG-ARC-EN-CIEL et alliés, ne va cautionner la durée de la Transition annoncée. Elle broie du noir à Conakry. Dans l’entendement de l’opposition, l’échéance de trois ans marque la volonté de la junte de conserver le pouvoir, contrairement à ce qu’elle tente de faire croire.

Si cette position peut être qualifiée de partisane, elle n’est pas dénuée de tout fondement. Personne n’est dupe, le maitre du jeu en terre guinéenne en ce moment, c’est bel et bien le colonel Doumbouya. N’a-t-il pas lui-même porté la nouvelle de la durée de la Transition dans une adresse solennelle à la nation, avant que le Parlement ne l’entérine ? A la différence des 39 mois que Doumbouya avait avancés, l’assemblée nationale a retenu 36, ce qui ne change pas fondamentalement la durée de la Transition. Pour l’opposition, cette échéance a été arrêtée, selon le bon vouloir du nouvel homme fort de Conakry et non en conformité avec les textes. Alors que cela devait se faire de commun accord entre la junte et les forces vives, comme le préconise l’article 77 de la charte.

Il y a bel et bien eu des assises sur la durée de la Transition, à l’image de la conférence de la réconciliation et le cadre de concertations inclusif, mais encore faut-il attester que ces rencontres ont été réellement inclusives. Elles ne l’ont pas été suffisamment, puisque les partis de l’opposition, qui représentent plus de 95% des suffrages des Guinéens lors des élections passées, n’y ont pas pris part. Alors, on est en droit de s’interroger sur le caractère inclusif des échanges sur la conduite de la Transition. Les trois ans semblent satisfaire plus les caprices du colonel Doumbouya, que les véritables aspirations des Guinéens. La discordance de voix permet de l’affirmer aisément. Si la durée de la Transition guinéenne n’a pas été déterminée avec l’avis de toutes les forces vives, comme on l’a vu au Burkina, elle ne saurait être consensuelle. Le calendrier établi fait grincer des dents en Guinée, il est également parti pour buter contre l’intransigeance de la CEDEAO qui talonne les militaires au pouvoir, pour obtenir un retour rapide à un ordre constitutionnel normal. L’institution communautaire exige un délai plus court de 12 à 16 mois et ne transige pas là-dessus. Connaissant également une situation de Transition, le Mali peut rendre témoignage. Ce pays fait actuellement l’objet de lourdes sanctions économiques, ses autorités actuelles n’ayant pas misé sur une courte Transition, comme l’avait exigé la CEDEAO. Exit d’ailleurs la polémique suscitée par la décision de l’organisation sous régionale contre le Mali !

Qu’il mette fin à l’activisme politique en Guinée ou pas, le colonel Doumbouya aura du mal à faire passer une transition de trois ans à la CEDEAO. C’est un échec programmé. Son pays ne traversant pas une situation sécuritaire difficile comme le Mali ou le Burkina Faso, il a intérêt à effectuer un bref passage à la tête de l’Etat pour permettre à la Guinée de renouer avec la démocratie. Les arrestations et les intimidations des hommes politiques, la traque des anciens dignitaires et autres ne sauraient constituer un programme de développement pour la Guinée. Au-delà de la lutte contre la malgouvernance, il faut des propositions concrètes pour faire avancer le pays. Il ne sert à rien de faire un coup d’Etat jugé salutaire et d’avoir des réflexes de dictateur après coup. Ce qui avait été reproché à Alpha Condé…

Kader Patrick KARANTAO

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