Langues en voie de disparition : le wara et le blé à la croisée des chemins

Communautés minoritaires, elles vivent dans la région des Cascades, précisément à Blédougou, à Kinkinkan et à Niansogoni dans la commune de Loumana, (province du Sindou). Elles, ce sont les Djalsado et les Sama, respectivement plus connus sous les appellations Blé et Wara. Originaires du mandingue, ces communautés jadis stables se distinguaient des autres par leur langue et affichaient fièrement un comportement social marqué par un repli sur soi. Du fait de l’évolution sociale, les données ont changé et elles semblent partager un triste destin commun : l’éventuelle disparition de leur langue et de facto leur culture.

Pour le Pr Lamine Sanogo, les Blé et les Wara vivent dans une région sénoufo, mais le djioula reste la langue dominante dans les échanges.

Les Djalsado communément appelés Blé sont localisés à Blédougou et à Kinkinkan, dans la commune de Loumana, province du Sindou, tandis que les Sama connus sous l’appellation Wara sont installés à Timba et à Niansogoni, localités frontalières du Mali. Les Wara appartiennent à une communauté linguistique comportant deux sous-groupes, les Samoué et les Samkouné.

« Communautés minoritaires dont les ancêtres seraient venus du mandingue, elles avaient un même comportement social, c’est-à-dire qu’elles n’entretenaient pas de relations avec les autres communautés. Elles vivaient sous le régime de l’autarcie, aussi pratiquaient-elles l’endogamie », révèle le directeur de recherche en sociolinguistique à l’Institut des sciences des sociétés (INSS), Pr Mamadou Lamine Sanogo. Autrefois « stables », ces deux communautés de nos jours, vivent sous la menace de la disparition de leurs entités culturelles ancestrales, notamment, la langue et la culture. « Une langue par sa définition traditionnelle est un système de signes. Et qui dit système dit un ensemble cohérent de structures », explique le Professeur avant d’ajouter que ces structures bien que cohérentes pourraient pour diverses raisons, perdurer, prendre de l’importance ou s’altérer. C’est selon lui, ce qui a conduit des linguistiques à soutenir que l’histoire des langues est le versant linguistique de l’histoire des communautés. En d’autres termes, une langue n’a pas une mécanique propre à elle qui lui permet de s’imposer ou pas, mais ce sont les évènements sociohistoriques de la communauté qui l’impactent positivement ou négativement.

Une langue influencée

D’après Salia Traoré, chef de village de Niansogoni, du fait de leur comportement social, leur langue n’était même pas encore connue.

Ainsi, au fil du temps un changement socioculturel s’est opéré au sein de ces communautés. Habitués à vivre sur une montagne, les Wara vont changer de cadre de vie. En effet, sous la directive d’un prêtre, ils vont à partir de 1974 descendre sur la terre plaine abandonnant du coup la montagne troglodyte. Cette étape décisive de leur histoire, marque en même temps, l’ouverture de leur communauté aux autres. Une ouverture communautaire aussi amorcée par les Blé. C’est ainsi que cette nouvelle approche communautaire va impacter le parler de ces deux communautés au contact du djioula, la langue véhiculaire du grand Ouest du Burkina. De l’avis du Pr Mamadou Lamine Sanogo, l’économie est le premier des facteurs qui va inciter ce changement d’attitude socioculturel. « Les plus grands marchés proches de ces communautés sont ceux de Baguera et de Sindou où la langue de diffusion est le djioula mieux que le sénoufo. Ensuite, il y a le fait que des Blé et des Wara, pour des travaux saisonniers vont au Mali ou en Côte d’Ivoire où le djioula reste la langue véhiculaire. C’est donc cette langue, le djioula qui les ouvre plus au monde », argue Mamadou Lamine Sanogo. En outre, pour le chef du village de Blédougou, Souleymane Traoré, l’introduction du djioula est aussi la conséquence des nouveaux liens tissés avec les autres communautés.

« Dans nos familles, nous avons maintenant des épouses issues de familles non blé et ces dernières ne comprenant pas forcément notre langue, parlent couramment la langue véhiculaire qui est le djioula avec nos enfants », informe-t-il avant de souligner le facteur de l’école. « Nos enfants partaient à Kangora, une localité djioulaphone pour l’école où ils apprenaient naturellement aussi le djoula. Ces derniers une fois de retour au village transmettent aussi à leur tour cette langue à leurs frères et soeurs », poursuit M. Traoré. Sur la même lancée, l’ancien conseiller du village de Niansogoni, Sétafa Traoré, soutient que le djioula est le canal le plus commode et utile au sein du dispensaire, une structure incontournable de la communauté. « Tous les ingrédients sont réunis pour qu’ils ne puissent plus vivre entre eux, en autarcie », indique le Pr Sanogo. Reconnaissant que le degré de menace n’a pas encore atteint celui d’autres comme la langue tchiéfo, le Pr relève cependant, des indices attestant la menace des langues blé et wara. C’est en l’occurrence le bilinguisme précoce des enfants. C’est-à-dire que ces derniers apprennent aussi bien à parler le blé que le djioula, si bien que dans les familles actuellement le discours est devenu bilingue : blé-djioula, avec une prépondérance du djioula. Aussi parler le djioula dans les ménages blé tout comme wara est devenu quelque chose d’habituel. « Il n’y a pas beaucoup d’aisance chez les jeunes de Blédougou à parler leur langue sans y mettre un peu de mots djioula ou français », précise le chercheur.

Un constat aussi avéré à Niansogoni. Selon Mamadou Lamine Sanogo, cette situation s’explique par le fait que les différentes activités entretenues entre les Blé et les autres communautés se tiennent essentiellement sur la base du support linguistique djioula. Langue véhiculaire de l’Ouest du Burkina, le djioula exerce une pression linguistique sur les communautés qui y vivent qui sont obligées de l’apprendre ne serait-ce que pour vivre au quotidien. De ce fait, elles ne peuvent pas se passer du djioula. D’après Lamine Sanogo, l’influence du djioula peut aussi s’expliquer de façon naturelle. Selon lui, plus une zone est divisée de façon linguistique, c’est-à-dire fragmentée, plus il se produit un recul des petites langues du point de vue numérique aux dépens du dynamisme de la langue véhiculaire. En outre, la puissance d’une langue s’explique par le dynamisme de sa communauté d’origine. En effet, la communauté djioula a dominé le commerce transsaharien et l’histoire raconte qu’elle a été le berceau des entités politiques comme le royaume Kong entre le 18e et 19e siècle sans oublier l’influence politico-militaire de Samory Touré dont le support linguistique était le djioula ou à tout le moins le bambara. La langue porte des charges culturelles dit-on.

Aussi par le truchement de l’utilisation de la langue djioula, des habitudes djioulaphones ont imprégné les mœurs blé et wara. De sorte que de nos jours, toutes les communautés qui interdisaient l’usage du djioula dans leurs rites coutumiers ne sont plus intransigeants sur le sujet, car elles s’en accommodent. « Nous assistons, en effet, à la perte de certaines valeurs et pratiques culturelles due à la conversion des uns et des autres dans les religions dites révélées notamment, l’Islam qui est porté par le djioula dans cette partie du pays », laisse entendre Salia K. Traoré, chef du village de Niansogoni. En effet, ce dernier regrette que le « Koutama », ou l’hommage aux morts et le « Kogonou », la danse funéraire soient les seules cérémonies traditionnelles qui se tiennent toujours. Partageant le même avis, Bogona Ouattara, chef du village de Kinkinkan, loue la pérennisation du «Soula », seule activité traditionnelle rendant hommage aux femmes de Blédougou et de Kinkinkan. Cependant, il manifeste son mécontentement face à l’abandon du « Tinkèra » ou l’initiation, une de leur richesse culturelle. A la date d’aujourd’hui, le Blé, par exemple, selon le Pr, est la principale référence identitaire ancestrale de la communauté blé, il a, depuis lors, cessé d’être leur référence identitaire essentielle.

Gage de souveraineté

Pour Vanmara Traoré, un des notables de Blédougou, le Blé est utilisé lors des rites coutumiers.

« A l’image de milliers de langues à travers le monde, le blé et le wara ont amorcé leur disparition. Ce cas n’est pas isolé et ne sera pas non plus le dernier », atteste l’enseignant-chercheur. Les langues sont des traits de civilisation et comme le dit le philosophe, les civilisations sont mortelles. Cependant, « si ton âne meurt il ne faut pas perdre aussi la queue dit l’adage, en d’autres termes faisons en sorte que nous ne puissions pas perdre tout le pan culturel que porte ces langues », conseille le Pr. Pour ce dernier, le blé et le wara n’appartiennent pas aux communautés qui les parlent, encore moins aux seuls Burkinabè. Elles appartiennent au patrimoine mondial de l’humanité. Chaque langue du monde porte une partie de la richesse culturelle et elle joue un enjeu économique. C’est à ce titre qu’il est du devoir des humains de les sauver pour les générations à venir. C’est dans cette optique que l’enseignant-chercheur propose la production de dictionnaires, de lexiques, d’ouvrages qui puissent recueillir des corpus de ces langues menacées de disparaître.

Ce sont, précise-t-il, des travaux de conservation et de références qui survivent à l’homme et l’exemple de l’enregistrement de chansons, de causeries ou de discours sont aussi un mode de conservation à portée de main. Cependant, Lamine Sanogo instruit que ces travaux ne doivent pas être des sauvegardes muséographiques comme le disait Joseph Ki-Zerbo, mais dans un processus d’utilité aussi générale que particulière. La langue marque l’identité culturelle, elle est également un gage de souveraineté. Aussi, Mamadou Lamine encourage toutes les initiatives de promotion de nos langues à savoir apprendre à bien les parler et les écrire. Une donne que la jeune génération blé a prise en compte. En effet, selon l’imam de Kinkinkan, Béma Ouattara, les jeunes ont initié un espace de communication essentiellement blé entre ceux du village et leurs ressortissants dans le monde entier à travers les réseaux sociaux. Une initiative qui participe déjà à sauver l’essentiel.

Rémi ZOERINGRE

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