Barrage de Tanghin : un chantier sans fin

Le barrage de Tanghin, dans la commune rurale de Saaba, fait partie des ouvrages qui ont été détruits lors de la grande pluie de 2009. Des travaux de réaménagement ont été entrepris en 2017 et devaient aboutir 3 mois après. 5 ans plus tard, il n’y a toujours pas de barrage, malgré des sommes englouties. Pire, personne ne sait qui est responsable de quoi.

L’ex-DG de l’AGETEER, Ibrahim Yanogo : « Nous n’allons pas accepter un mauvais travail sur ce chantier ».

«Ce jour-là, nous nous sommes réveillés dans l’eau. Toutes les concessions étaient submergées. Les dégâts étaient énormes. Des maisons se sont écroulées. Nous avons enregistré des pertes d’animaux », Rasmané Rouamba, un habitant de Tanghin se rappelle encore comme si c’était hier. Tout le monde comme lui, se rappelle de ce barrage qui comme bien d’autres avaient cédé sous cette pluie du 1er septembre 2009. Le gouvernement avait alors évalué les besoins du pays pour faire face aux dommages causés à 70 milliards F CFA. Des appels ont été lancés. Dans un élan de générosité, simple citoyen entrepreneur, homme politique, vedette du Showbiz avait porté la main à la poche. Les dons récoltés sont estimés à 19 028 836 723 F CFA. Mais, il faut croire que Saaba dont les images du barrage emporté, avaient pourtant empli les écrans de télévision a été oublié du mouvement de bienfaisance.

Dès le lendemain du sinistre, les habitants des deux villages (Zakin et Tanghin) jadis bénéficiaires du barrage ont entrepris des démarches auprès des bonnes volontés afin de réunir les moyens nécessaires à la remise en l’état de l’ouvrage. C’est finalement le 18 février 2014 que la Direction générale des aménagements hydrauliques (DGAH) a dépêché une mission sur les lieux pour faire le constat de l’état général du barrage. La population a été par la suite informée que le site a été retenu pour des études devant conduire à sa réhabilitation dans le cadre d’une opération de recrutement des Maitrises d’ouvrages déléguées (MOD) privées menée par le ministère en charge de l’eau. Les travaux devaient démarrer en 2014. Mais l’insurrection est passée par là. C’est finalement en juin 2015 que l’étude a été validée par la Direction de la mobilisation des ressources en eau (DMRE). Deux ans après, en 2017, la Direction générale des infrastructures hydrauliques (DGIH) procède au recrutement des prestataires à qui il est confié la réhabilitation du barrage. La remise officielle du site à l’entreprise Ilboudo Etienne est faite courant 2017. Les travaux démarrent dans la foulée. Ils devaient durer 3 mois. Mais à peine commencer tout s’est arrêté.

L’entreprise attributaire du marché du chantier a juste fait du débroussaillage sur une partie du site. En réalité, elle a créé une « situation encore plus difficile en saison des pluies. En effet, l’amas de terre et de troncs d’arbres a provoqué une modification du sens de l’écoulement des eaux. Ce qui a pour conséquence directe l’inondation de la piste entre les villages de Tanghin et Zakin. La population est obligée de faire un grand détour pour rejoindre Zakin et Saaba », peut-on lire dans un rapport de la direction des barrages en date du 18 février 20141}. Interrogée sur l’arrêt des travaux, la Direction régionale des ressources en eau du Centre (DREA/CEN) s’est référée à la DGIH. C’est alors qu’on apprendra que l’entreprise attributaire a fait défaillance entraînant une résiliation du contrat de prestation. A nouveau, il a fallu attendre. En 2018, le groupement d’entreprises ETC/COGEB est recruté par appel d’offres pour reprendre les travaux.

La DG des infrastructures hydrauliques, Seïmata Oubian : « Il fallait s’assurer s’il y avait des ressources avant de conclure un avenant ».

Le marché est conclu le 13 octobre 2018 pour 643 230 663 de francs CFA. Le délai d’exécution est fixé à 5 mois hors hivernage et suspension. Tout le monde s’est mis à attendre le barrage refait pour mars ou avril 2019. Le 15 novembre 2021, soit 3 ans plus tard, lorsque nous nous rendons à Tanghin, c’est avec la certitude de trouver un barrage flambant neuf. En lieu et place, ce sont de hautes herbes dans le lit à sec qui nous ont accueillis. Entre les troncs d’arbres abandonnés, des bœufs et des moutons paissent. Des engins de terrassement visiblement à l’abandon stationnent entre des tas de cailloux sauvages et de sable. Quelques flaques d’eau apparaissent çà et là. Des motocyclistes en profitent pour laver leurs montures. L’aire jadis occupée par les eaux est devenue un lieu de repos pour des jeunes. Sur ce qui a servi de digue, la végétation est en train de reprendre ses droits. Des arbustes tissent un tapis végétal suffisamment dense. De barrage, rien.

Des études « bâclées »

Le Groupement ETC/COGEB qui avait hérité du chantier a arrêté les travaux dès août 2020. « Nous étions partis pour une réhabilitation, mais en réalité, c’est une reconstruction que nous sommes en train de faire. L’ancien barrage était à un niveau de dégradation tel qu’on ne pouvait plus rattraper quelque chose », constate Alassane Kaboré, directeur des travaux. L’étude qui a servi pour lancer le marché prévoyait 3 mètres de profondeur pour l’ancrage du barrage, explique-t-il. « Nous avons commencé la fondation, à 3 mètres, nous avons trouvé du sable. On ne fonde pas un barrage sur du sable. C’est à 8 mètres que nous avons trouvé le bon sol. Avec les pluies qui menaçaient, il fallait impérativement refermer rapidement suivant les règles de l’art (…) au niveau du déversoir, la largeur prévue par l’étude était de 3m 42. Nous sommes passés à 5m40 pour garantir une stabilité. La longueur du déversoir qui était prévue pour 165m est passé finalement à 180 m. Les radiers sont passés de 180 à 200 m. Pour le déversoir, ce qui était prévu par le marché était de 1570 m3 de béton. Au final, le dossier d’exécution a montré une quantité de 2 624m3», explique-t-il. M. Kaboré attribue tous ces imprévus à l’insuffisance des études de réalisation. La directrice générale des infrastructures hydrauliques, Seïmata Oubian, confirme les approximations de l’étude. Pourquoi alors l’avoir accepté et surtout validé. L’explication de Mme Oubian est terrifiante : « Il y’a eu l’insurrection. L’étude a été faite dans des périodes de crise que le pays traversait et nous n’avions pas eu le temps de bien l’apprécier. C’est pendant la réalisation que nous avons trouvé qu’il y avait des soucis ». Faut-il rappeler qu’en 2014, le ministère en charge de l’eau avait informé les habitants de Tanghin que des études étaient disponibles et qui serviraient à la réhabilitation de leur barrage ? La crise de 2014 ne peut donc pas expliquer « le bâclage » de l’étude.

Et, même si tel avait été le cas, aucun acteur digne de foi ne pouvait accepter et ne devait accepter un dossier aussi léger. Enfin traditionnellement les périodes de crises appellent à plus de vigilance de la part de chacun, ici la crise a servi d’excuse tant à l’exécutant qu’à son mandataire pour jouer à pile ou face plus de 600 millions F CFA d’argent public. À l’arrivée, le Groupement ETC/COGEB qui a pris le risque d’accepter un marché aussi mal engagé a été contraint à son tour d’arrêter les travaux. « L’entrepreneur, nous a dit que les moyens financiers qui lui ont été accordés sont épuisés, au point qu’elle a subit des pertes. Si on ne lui accorde pas d’autres ressources, il ne pourra pas poursuivre les travaux », déplore M. Rouamba. En clair l’entreprise attend des autorités qu’elles lui accordent un avenant. De combien ? Habituellement, selon Mme Oubian, les forfaits pour les réhabilitations oscillent entre 800 millions et 1 milliard F CFA soit à peu de chose, près du montant contractuel du marché. L’entreprise demande 35 % du montant initial du marché. Les services de Mme ne peuvent accepter un avenant qui irait au-delà 29,6 %, la limite fixée par la loi. Cela représenterait 190 millions F CFA. Et encore ! Cela suffirait juste à « permettre de fermer le barrage et l’année prochaine remobiliser l’argent pour le pourcentage restant, environ 7, pour faire le cantonnement et diriger l’eau vers le lit mineur.

Ce sera un autre marché que nous allons lancer », dit-elle. En clair, on dépasserait bien le plafond juridiquement admis pour un avenant en l’étalant sur deux ans tandis qu’un autre marché serait nécessaire pour refaire définitivement le barrage. L’entreprise exécutante, elle, est absolument sûre de son bon droit. Son directeur des travaux, M. Kaboré est formel : « nous n’avons pas demandé un avenant. Le dossier d’exécution a fait sortir un gap de 29,6%. Nous ne faisons pas seul le dossier d’exécution, mais avec la mission de contrôle sous l’œil de l’administration. Nous avons travaillé sur la base de ce dossier. Donc, nous n’avons pas demandé quelque chose de supérieur ». Dès lors, elle est catégorique : tant que le problème d’avenant n’est pas résolu, elle ne repartirait pas sur le terrain. Pour Mme Oubian, «elle a raison. Ce qu’elle a déjà investi dépasse ce que l’administration lui a payé ». En un mot, le marché du barrage est piégé. Le résilier coûterait trop cher parce qu’il faudrait faire appel à une autre entreprise qui viendrait avec ses propres considérations, outre que GERTIC/IGIP/Afrique et Groupement ETC/COGEB peuvent exiger le dépassement consenti. Tout cela faisait-il partie du jeu dès le départ. Il est difficile de ne pas y penser.

L’Etat mis en cause

Abdoulaye Zongo, spécialiste des marchés publics : « Perdre près de deux ans sur un marché de 643 230 663 millions F CFA à cause d’un avenant de 190 millions F CFA, je pense qu’il n’y a pas de sérieux, ou ce n’est pas un projet qui tient à cœur l’administration ».

En tout état de cause, il est difficile de ne pas s’interroger sur la sincérité des acteurs dans ce dossier et cela ne semble pas étonner le président du comité national des barrages du Burkina, Adama Nombré que nous avons interrogé sur la question : « Il faut élever le niveau de la profession. Quelqu’un qui ne connaît pas un dossier, le travail ne sera pas bien fait. Quelqu’un qui connaît bien un dossier, il va bien l’exécuter (…). Il y a des barrages qu’on met en eau et il part. Cela veut dire qu’il y avait un défaut congénital dans l’ouvrage dû aux études, la construction, les mesures de protection du barrage ». Pour les barrages qui sont de grosses infrastructures, dit-il, c’est l’Etat qui fournit les études de réalisation. Donc, la faute revient à l’Etat, si ces études ne sont pas bien menées. « Si, on veut de bonnes infrastructures, il faut prendre des dispositions pour les avoir. Il ne s’agit pas de distribuer des marchés. Même s’ils sont attribués régulièrement vous les attribuez à qui ? Votre stock d’entrepreneurs, bureaux d’études et maître d’ouvrage, a quelle expérience ? Il faut s’assurer qu’il aura de bons résultats à la fin. Un bon dossier, un bon maître d’ouvrage et vous avez un bon ouvrage. S’il y a une défaillance parmi l’un des trios, il y aura des problèmes sur l’ouvrage en particulier sur les barrages », prévient-il. Le son de cloche est le même du côté de Abdoulaye Zongo, spécialiste des marchés publics, que nous avons aussi rencontré. Dans ce projet, les mêmes causes ont produit les mêmes effets. C’est l’étude de faisabilité qui était défaillante.

« L’étude de sol n’a pas été bien faite. Nous avons deux procédures qui ont été lancées pour ce projet. La première procédure à l’issue de laquelle, la première entreprise a été sélectionnée. Si, le dossier était insuffisant ou avait des défauts, à l’occasion de la seconde procédure on devait corriger le dossier ». La mauvaise exécution du projet est-elle imputable aux insuffisances du dossier où des pots de vins reçus par tierce personne ? M. Zongo estime que ce n’est pas forcément des insuffisances du dossier qui ont conduit à cette situation, mais le laxisme de ceux qui gère le marché. Mais, précise-t-il : « On peut mal gérer un dossier sans qu’il n’y ait eu corruption. La gestion efficiente du dossier dépend de la compétence des acteurs qui interviennent dans le dossier. On peut aussi être compétent, mais pas sérieux. Et, ne pas être sérieux aussi ne veut pas dire qu’on est corrompu ». De son avis, l’administration a été laxiste parce que pour le 2e marché passé en 2018 :« On ne peut pas prendre près de deux ans pour passer un avenant. Perde près de deux ans sur un marché de 643 230 663 millions F CFA à cause d’un avenant de 190 millions F CFA, je pense qu’il n’y a pas de sérieux, ou ce n’est pas un projet qui tient à cœur l’administration».

« L’entreprise doit pouvoir achever les travaux »

Les travaux de réhabilitation restant en souffrance, Tanghin et Zakin, poumons économiques de la commune de Saaba se meurent. Jadis principale source de richesses, le barrage permettait de sédentariser la jeunesse dans le village. « Son endommagement a occasionné l’exode des jeunes vers les grandes villes, les sites d’orpaillage, sauf pour ceux qui ne savent pas où partir qui continuent de tourner en rond dans le village et sans emploi », assure Locré Rouamba, membre du Conseil villageois de développement (CVD). Abzeta Zoungrana, mère de 5 enfants, faisait partie des nombreuses femmes qui tiraient leur pitance sur 10 hectares de terres aménagées pour la maraicher culture à quelques non loin du barrage. Pendant plus de trois décennies à cultiver la salade, la carotte, des oignons…cette activité a longtemps contribué à son épanouissement, lui a permis de payer la scolarité de ses enfants et de lui garantir des soins de santé. « Je gagnais entre 35 000 et 50 000 F CFA par mois. Aujourd’hui, je suis obligée de vendre des fagots de bois pour assurer ma subsistance », se désole-t-elle. Comme Abibou Ouédraogo et de nombreux habitants de Tanghin et Zakin, des voix s’élèvent pour plaider de plus en plus pour l’achèvement des travaux afin d’atténuer leur souffrance. L’Agence d’exécution des travaux en eau et équipement rural (AGETEER) a fini par être saisi courant juillet-août 2021 par le ministère avec pour mission de veiller à l’achèvement des travaux du barrage. Après moult tractations l’avenant a fini par être accordé. Les travaux devaient reprendre officiellement, le 15 novembre 2021 pour trois mois sous l’égide de l’AGETEER. Mais à écouter son ex-directeur général, Ibrahim Yanogo, (ndlr : rencontré lorsqu’il était toujours en poste), les ambitions ont été revues à la baisse. Il explique : « Le déversoir n’est pas totalement réalisé, car, il y a un plot qui reste, le talutage au niveau du pierré amont aval en cours, l’enlèvement de l’ancienne digue à l’intérieur du barrage, au niveau de l’aval un ouvrage de franchissement, un cantonnement à niveler. Nous avons identifié les travaux prioritaires pouvant rentrer dans le seuil d’un avenant qui consisterait à achever les travaux ». Le nouvel objectif, insiste-t-il, c’est l’achèvement des travaux du barrage.

A cet effet, les travaux prioritaires, selon lui, sont : la fermeture de la digue, le nettoyage de l’ancienne digue et son nivellement, la finalisation des talutages amont et aval pour que le barrage soit en eau. « Normalement, l’entreprise doit pouvoir achever les travaux. Il y a eu la remise de site pour les travaux. Pour nous, contractuellement, les travaux ont repris. Nous avons une obligation de résultat. Et, il n’y a pas de raisons qu’on ne puisse pas achever les travaux », estime-t-il. S’il y a un retard, rassure l’ex-DG de l’AGETEER, il y a des dispositions contractuelles qu’il faut appliquer : des mises en demeure, des saisies de caution. « Avec les nouvelles dispositions, nous pensons pouvoir livrer l’ouvrage à terme. A ce jour, l’entreprise a reçu tous les paiements de ses décomptes pour les travaux réalisés, c’est -à-dire 567 millions de 87% des travaux réalisés. Il a reçu les paiements à hauteur du taux d’exécution. Donc, juridiquement, elle ne dispose plus d’arguments ». De son côté, Alassane Kaboré rassure que le Groupement ETC/COGEB n’a aucun retard dans l’exécution des travaux. « Nous avons jusqu’au 15 février 2021 pour livrer les travaux. Ce qui est arrivé est un problème technique qui a nécessité des coûts supplémentaires pour finir les travaux. Nous n’avons pas fui le chantier. C’était une suspension. Nous comprenons les populations parce que c’est un ouvrage tellement important pour elles », affirme-t-il. Lors de notre second passage sur le chantier, le 14 décembre 2021, 11 mois après, les machines ont commencé effectivement à vrombir sur le chantier. Des ouvriers étaient à la tâche, des va-et-vient de camions chargés d’agrégats étaient visibles. Mais cela ne suffit plus à rassurer les populations : « Il faut qu’on suive les travaux, sinon cela risque d’être comme auparavant, c’est-à-dire, un chantier qui ne s’achève jamais », prévient Christophe Ilboudo de Zakin. Ensemble, ils ont décidé de se constituer en comité pour mieux voir « clair » dans l’évolution des travaux. Pour le directeur des travaux, ils n’ont aucune raison de s’inquiéter, les travaux seront livrés à temps. Peut-être, mais chacun demande à voir. Ce qui est rare est cher, dit l’adage, est cher un cheval bon marché est rare donc un cheval bon marché est cher. Les habitants de Tanghin ont là de quoi méditer. Un barrage à 600 millions F CFA exécuté en trois mois est rare voilà pourquoi un barrage à ce prix peut coûter une suite sans fin d’avenants, 4 ans d’attente et pas une goutte d’eau à l’horizon.

Abdel Aziz NABALOUM

Cet article a été réalisé avec le soutien du Projet de gouvernance économique et de participation citoyenne et de l’Association des journalistes du Burkina.

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