Abattage massif d’ânes : la boucherie s’exporte via la cité de Guelwongo

Guelwongo, une commune rurale située dans la province du Nahouri, à la frontière du Ghana, abrite l’un des marchés de bétail périodiques fourni en équidés, essentiellement des ânes. A l’abri des regards, ces animaux sont l’objet d’un trafic florissant vers Bolgatenga, en territoire ghanéen. Les ânes convoyés depuis le Pays des Hommes intègres sont abattus, quotidiennement, en grand nombre, à ce lieu, loin des juridictions burkinabè qui se sont érigées contre cette menace à la survie de l’espèce asine. Sidwaya a remonté le parcours des trafiquants, de Guelwondo à Bolgatenga.

Le DPRAH du Nahouri, Tasseré Kaboré, assure que le trafic d’ânes vers Bolgatenga est important.

Dans la cour de la mairie de l’arrondissement 3 de Ouagadougou, le mercredi 31 août 2016, 144 ânes se mêlaient aux usagers. Une scène pour le moins atypique dans un hôtel de ville de la capitale. Les animaux provenaient d’une saisie de deux camions, aux environs de 3h du matin, sur la route nationale 5, par la brigade mobile de douane de Manga.

Les propriétaires auditionnés affirmeront que le troupeau devrait être débarqué à Guelwongo, une commune rurale dans la province du Nahouri, frontalière du Ghana, à environ 200 km de Ouagadougou. Six ans après cet épisode qui a fait les choux gras de la presse nationale, la cité de Guelwongo continue d’être fournie en contingents d’ânes. Le marché de bétail, réhabilité en 2019, sur une superficie de deux hectares et demie, ne désemplit pas de chèvres, moutons, bœufs…et ânes surtout. Comme à chaque trois jours de marché, la foule de ce jeudi 12 mai 2022 est dense, bruyante et agitée. Les uns s’affairent autour de leur petit commerce d’eau et de nourriture, les autres discutent sous l’ombrage frais des hangars et d’autres encore conversent avec des potentiels acheteurs avisés et circonspects. Les animaux regroupés par espèce dans les box, l’air apeurés par le ramdam et ce milieu quelque peu inhospitalier, poussent quelques fois des cris de détresse. Tout au fond de l’espace est parqué une cinquantaine d’ânes, les seuls quadrupèdes devant lesquels on ne voit ni vendeurs ni acheteurs. Deux heures avant notre arrivée sur les lieux à 13heures, leur nombre était deux fois plus, informe un des propriétaires, assis à quelques phalanges. Nous sommes piqués de curiosité. Où sont donc passés ces animaux avec ce désert de clients contrairement à l’affluence constatée devant le box des ruminants ? L’instant d’après, un tricycle conduit par deux jeunes d’à peine la vingtaine se positionne non loin. Cinq baudets y sont fourrés, tassés les uns contre les autres. Les petits vides que leurs pattes et leur corps n’ont pu combler sont bouchés par deux petits ruminants. Le triporteur démarre en trompe et s’engage hors de l’agglomération, vers le sud où Guelwongo partage ses limites territoriales avec Namoo, la cité voisine ghanéenne.

En l’espace d’une trentaine de minutes passées en ce lieu de négoce, trois autres tricycles font le plein avec le même nombre de bêtes et se lancent sur le même sentier. Nous prenons en filature le dernier du convoi, enfourchant notre motocycle muni d’une immatriculation ghanéenne comme on en trouve en nombre à Guelwongo. Après quelques centaines de mètres, le chargement bifurque et emprunte une piste qui l’éloigne de la route officielle. Gêné d’être collé au train, l’assistant du conducteur nous fait savoir que nous ne sommes pas sur le bon chemin. « Vous avez laissé la voie à droite, le goudron est par là-bas », lance-t-il par-dessus l’épaule, l’index pointant à l’opposé de leur chemin emprunté. Nous feignons d’avoir raté notre virage tout en eur lançant, geste à l’appui, un remerciement. Le déplacement des habitants des villes limitrophes du Burkina Faso et du Ghana en ce lieu étant quasi continu dans les deux sens de la frontière et la banalisation de notre monture aidant, le trajet se passe sans encombre sur la trentaine de kilomètres que nous parcourons jusqu’à Bolgatenga. En 45 minutes environ, nous dévalons la distance en passant par Bongo, une ville avec ses habitations aux toits en forme de cône et ses nombreux tricycles-taxi orangés. En chemin, nous faisons même route avec un autre chargement d’ânes que nous rattrapons à une dizaine de kilomètres environ du point de chute.

Plus de 300 ânes abattus par semaine

Les peaux d’ânes sont également prisées par les acheteurs.

Manque de bol ou imprudence dans notre nouvelle filature, le conducteur nous débarque en plein cœur de la ville, au grand marché de Bolgatenga, dans un espace n’abritant que de petits ruminants. Mais la bonne étoile ne nous avait pas fait totalement faux bond. Nous aurons, plus tard, des réponses aux interrogations qui nous ont conduits dans ce périple. L’existence de plusieurs dizaines d’abattoirs d’ânes à Bolgatenga est-elle réelle ? Qu’est ce qui intéresse particulièrement les acheteurs locaux d’ânes importés ? Quelle est la moyenne de bêtes mises à mort quotidiennement ? Dans un des quartiers au centre-ville où nous sommes conduits, nous retrouvons la maitresse des lieux, la quarantaine de forte corpulence, assise sous un arbre et devisant avec quelques personnes. Non loin, devant une cour et sous un hangar de fortune, sont entreposées cinq marmites de grandes proportions aux dos noircis par les flammes et la fumée à force d’utilisation. Tout autour, sur le sol noirâtre gisent, pêle-mêle, des sabots d’âne. Difficile d’évaluer le nombre de restes d’ânes qui parsèment le lieu. « Aujourd’hui nous n’avons pas de viande », s’empresse-t-elle de nous lancer, un brin inquiet de la menace de nos réelles intentions sur son activité. Mais nous nous rendons bien vite compte que même à plein régime, ce restaurant ne peut absorber plus de cinq bêtes. De là, nous mettons le cap vers la périphérie-Est de la ville où se trouveraient d’autres boucheries. La zone en est fournie en effet. Dans un rayon d’environ un kilomètre carré du lieu où nous débarquons, on dénombre à vue d’œil quatre sites d’abattage d’ânes. Plusieurs autres quartiers similaires de la ville en possèdent également, assure notre guide sur place.

Sur un des sites où nous nous présentons comme client potentiel, le propriétaire, un quinquagénaire de teint noir, se montre avenant. Dans son dispositif est logé un enclos de bois mais les ânes dont il dispose à notre arrivée, une dizaine environ, sont à l’extérieur sans laisse. Leur état amaigri et visiblement éprouvé par les conditions de traitement les trahira certainement s’ils tentent une échappée. L’un d’eux traine même au sol, le cou et les pattes raides et la respiration sifflante. Un chien perché sur une petite élévation rectangulaire d’à peine une trentaine de centimètres collecte de sa langue habile des petits morceaux de chairs. « C’est sur ça qu’on les tue », nous souffle tout bas notre guide. Difficile de ne pas remarquer aussi ces énormes buches entreposées çà et là sur le périmètre. Trois grands foyers de forme rectangulaire, construits en terre cuite font office de fumoirs. Des poules et des porcs rodent devant l’âtre visiblement au repos depuis de bonnes heures. A quelques lieux sous un arbre, une dizaine de jeunes échangent, l’air oisifs. « Le rythme du travail a ralenti un peu parce que nous avons actuellement du mal à avoir le nombre d’ânes que nous souhaitons », explique le propriétaire, à propos du ralentissement de leur activité. Si Guelwongo se présente comme la cité carrefour des ânes qui atterrissent au Ghana, l’approvisionnement, lui, se fait surtout ailleurs. « Les ânes viennent de Djibasso (ndlr région de la Boucle du Mouhoun), de Kaya (ndlr/région du Centre-nord) et même du nord de la Côte d’Ivoire », dévoile un acheteur de baudets au marché de bétail de Guelwongo. Et le Directeur provincial des ressources animales et halieutiques (DPRAH) du Nahouri, Tasséré Kaboré, d’ajouter que certains troupeaux arrivent des régions aujourd’hui en proie à l’insécurité comme le Sahel, l’Est, le Nord et d’autres convois, eux, sont initiés plus haut depuis le Mali et le Niger. Quel est le volume du trafic qui alimente Bolgatenga ?

Les agents en charge des ressources animales du Nahouri évoquent en moyenne une centaine de bêtes qui sortent chaque jour du marché de bétail de Guelwongo. Ce qui fait alors une moyenne minimale de 300 ânes exportés la semaine. Les chiffres exacts sur le nombre des baudets convoyés en territoire ghanéen ne sont pas connus, faute d’étude mais aussi parce que les acteurs usent de stratégies pour sortir leur chargement incognito. L’ONG Brooke, une structure internationale qui milite pour la protection des équidés, a mené à travers son bureau d’Afrique de l’Ouest, une étude sur l’abattage des ânes au niveau régional. Concernant le cas d’espèce du trafic entre Guelwongo et Bolgatenga, elle informe de ce qui suit sur sa page facebook : « Bolgatanga (…) est actuellement l’épicentre de l’abattage des ânes achetés dans différents villages du pays des Hommes intègres puis convoyés à Guelwongo. Chaque jour (5 jours dans la semaine), 20 ânes sont abattus dans chacun des 25 abattoirs en plein air érigés çà et là dans cette localité. Ce qui donne un total de 2500 ânes tués par semaine soit 10 000 chaque mois (…) ». Pour le DPRAH du Nahouri, les chiffres avancés par l’ONG Brooke ne sont pas forcément de la surenchère. « Nous n’avons pas les moyens de les vérifier mais, il est certain qu’avec le nombre d’ânes qui sortent du Burkina pour le Ghana en passant par Guelwongo, l’abattage au quotidien est très important », note-t-il. Outre le passage par le marché de bétail puis le convoi en tricycle, Tasseré Kaboré soupçonne même le déplacement de troupeaux à pieds sur les pistes rurales vers les villes limitrophes ghanéennes et qui pourrait contribuer à expliquer le volume du trafic. Pour la viande mais pas que…

A Bolgatenga, les sites visités sont, pour la quasi-totalité, dotés de fumoirs artisanaux, faits surtout en terre cuite. « Nous faisons sécher la viande dessus pour pouvoir la conserver pendant longtemps », nous confie un boucher, en guise de réponse à l’interrogation se rapportant à leur usage. Les yeux embués de larmes au milieu de l’épaisse fumée se dégageant de son foyer, il s’affaire, aidé par des jeunes, sur les derniers morceaux du jour qui lui restent à travailler. A proximité, sur l’espace où les bêtes sont abattus, des têtes d’ânons dépourvues du reste du corps se mêlent au décor macabre pestilentiel d’excrément, de sang coagulé, de sabots et autres restes indésirables. Une importante quantité de viande fumée est étalée sous un hangar en tôle. D’autres morceaux sont ensachés et stockés non loin. « Ici, les gens aiment la viande d’âne. Nous envoyons ce que nous mettons dans les sacs dans d’autres villes comme Accra où les gens en consomment beaucoup », lance-t-il. Mais ce dernier omet délibérément peut-être de préciser que si la viande fumée et séchée d’âne est prisée dans certains lieux d’écoulement, c’est parce que les vendeurs la présentent souvent comme de la viande de brousse tant il est difficile de faire la différence d’avec la chair de certains animaux sauvages, comme nous l’expliquera plus tard le DPRAH du Nahouri, Tasseré Kaboré. Malgré la facilité d’écoulement de la viande, difficile d’admettre que les envies protéinées des consommateurs justifient à elles seules la prolifération de ces lieux, de même que les innombrables ballets réguliers des tricycles convoyeurs d’ânes depuis le pays des Hommes intègres. Une confidence d’un des bouchers à Bolgatenga révèle, en effet, que le cours de l’abattage des ânes n’est pas rythmé que par la demande en chair cuite ou en bouillon. Il explique d’ailleurs le ralentissement actuel de leur activité par la réduction de la commande d’une autre partie prisée de l’animal.

« Dans notre travail, c’est surtout la peau qui nous rapporte plus que la viande. Or, celui qui payait les peaux à Accra, ne fait plus assez de commandes », confie-t-il. La raison de cette impasse, selon lui, est la conjoncture internationale due à la COVID-19 qui a ralenti les trafics intercontinentaux. Il affirme qu’en ce mois de mai, le prix de la peau d’un âne est même à son plus bas niveau. L’unité, fait-il savoir, se vend à environs 350 cedi soit un peu plus de 25 000 francs CFA contre 560 cedi soit environ 45 000 francs CFA au cours du mois de janvier. Quid du prix d’achat des ânes ? Difficile d’obtenir de lui un chiffre. Au marché de bétail de Gelwongo, les agents des services techniques avancent cependant la somme de 85 000 à 100 000 francs CFA pour le prix d’un âne bien portant. Une fois en territoire ghanéen, le même âne est revendu à Bolgatenga entre 95 000 à 110 000 francs CFA. Une source locale à Guelwongo qui a souhaité garder l’anonymat nous informe que les bénéfices du trafic des ânes ainsi que la vente de la peau et la viande sont bien plus importants que ce que les acteurs laissent croire sur les prix rendus publics. « Des gens ont fait fortune dans la vente d’ânes, que ça soit à Guelwongo ou à Bolgatenga. J’ai des connaissances qui ont construit de grandes cours et acheté plusieurs engins roulants grâce à ce trafic », assure-t-il.

Une règlementation mal ficelée

Les ânes sont « massacrés » au quotidien ici, pour leur viande mais aussi pour leur peau.

Que le convoi des ânes de Guelwongo vers Bolgatenga soit à pied ou motorisé, les trafiquants ont généralement une stratégie pour empêcher les services de contrôle de stopper leur marche. « Quand on les prend à l’intérieur du territoire, ils vous disent qu’ils se rendent dans un autre endroit du pays et vous n’y pouvez rien parce que la loi n’interdit pas le commerce interne des ânes. C’est cette faille de la loi qu’ils exploitent », informe Tasseré Kaboré. Le DPRAH du Nahouri fait allusion au décret n°2016-857/PRES/PM/MRAH/MCIA/MINEFID/MATDSI portant règlementation de l’abattage et de l’exportation des asins, des camelins, des équins et de leurs produits au Burkina Faso. Signé le 3 août 2016, ce décret régulant l’abattage des ânes et interdisant leur exportation est consécutif au constat de l’existence de plusieurs sites d’abattage massif dont l’ampleur menaçait de réduire drastiquement le potentiel national. Le 12 août 2016, le ministre de tutelle d’alors, Sommanogo Koutou, informait l’opinion de l’urgence de sévir au risque de voir le cheptel national, fort de 1 337 000 têtes, être réduit à néant, en l’espace de cinq ans, si le phénomène d’abattage allait toujours crescendo, avec déjà un chiffre interpellateur de 33 000 ânes abattus pour la seule année de 2015. L’alerte sonnée et les dérogations accordées pour l’exportation ne sortant qu’à compte-goutte, le négoce autour des ânes avait pris du plomb dans l’aile. Aujourd’hui, il a repris son cours d’antan par le biais du trafic illicite vers Bolgatenga, une ville où l’abattage des ânes s’effectue au vu et au su de tous. L’essor de cette « route des ânes » via Guelwongo a vraisemblablement été amorcé au lendemain de l’adoption du décret gouvernemental réprimant l’abattage massif au niveau national, analyse le premier responsable en charge des ressources animales du Nahouri. Le renforcement de la surveillance sur les axes routiers et l’arraisonnement de la cargaison des 144 ânes sur la route nationale 5 au lendemain de l’adoption du décret, expliquent aussi que les acteurs ont opté pour la clandestinité dans le convoi de leurs animaux à Bolgatenga.

« Une fois là-bas, la justice burkinabè ne peut plus faire grand-chose », soutient le DPRAH du Nahouri comme, entre autres raisons du choix exprès de ce lieu. Tasséré Kaboré trouve opportun alors de réviser la loi en y ajoutant quelques dispositions plus contraignantes notamment l’interdiction du convoi de plus de cinq bêtes à l’intérieur du pays. « On peut aussi créer des équipes mobiles constituées de forces de sécurité le long de la frontière pour renforcer la veille et dissuader les trafiquants », argumente-t-il sur les perspectives d’une meilleure lutte contre le phénomène. Pour M. Kaboré, il est capital d’engager rapidement cette lutte renforcée pour sauver l’espèce d’extinction. Mais ce n’est pas seulement qu’une question d’équilibre écologique, insiste-t-il. Selon lui, si la disparition des ânes survenait, c’est l’économie familiale, notamment en zone rurale, qui risque de subir un coup quand on sait que l’âne est l’animal domestique qui joue un rôle important dans les activités agricoles et économiques. Mais avant même cette éventualité de disparition de l’espèce, la réduction de la population asine aura comme contrecoup l’augmentation de leur prix au point que seuls quelques privilégiés et très peu de ménages en milieu rural pourront s’offrir le luxe d’en posséder. Dans ce cas de figure aussi, ce serait l’avènement du choc économique redouté.

Mamady ZANGO

mzango18@gmail.com

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