Fermeture du compte d’opérations de la BCEAO au Trésor français : « Un premier pas de franchi … », Hamidou Sawadogo, enseignant-chercheur

Hamidou Sawadogo, enseignant-chercheur en économie monétaire et financière à l’Université Joseph-Ki-Zerbo. Dans cet entretien qu’il a accordé au journal de tous les Burkinabè, Sidwaya, l’universitaire se prononce sur la fermeture du compte d’opérations de la BCEAO auprès du Trésor français. Il y décrypte également, les implications qui en découlent et le reste du processus pour une véritable indépendance monétaire des pays de l’UEMOA vis-à-vis de la France.

Sidwaya (S) : Par voie de presse, il se susurre que la BECEAO a fermé son compte d’opérations logé au Trésor public français. En tant qu’expert, qu’en est-il réellement et qu’est-ce qui explique ou justifie cette fermeture ?

Pr Hamidou Sawadogo (H.S.) : La BCEAO a effectivement fermé ses comptes d’opérations au Trésor et ce, depuis décembre 2019. Vous vous rappelez des échanges qu’il y a eus à l’époque entre le président français Emmanuel Macron et le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, au nom des présidents des pays de l’espace UEMOA. C’est dans ce cadre qu’il y a eu la révision des accords qui existaient entre la BCEAO et le Trésor français. Dans cette révision, il était prévu que, si elle le voulait, la BCEAO pouvait ne plus garder ses avoirs extérieurs au Trésor français, à la banque de France. Mais, pour la fermeture d’un compte d’opérations, vous n’avez pas besoin de signer un papier en un jour pour dire que vous le fermez. Tout comme pour un compte bancaire, vous n’avez pas besoin d’informer le banquier que vous le fermer à partir d’aujourd’hui. Mais cela sous-entend que si vous y faites des retraits sans que faire des dépôts à un certain moment, vous épuisez vos avoirs logés dans ledit compte.

A partir de cet instant, le problème est définitivement résolu. C’est ainsi que la BCEAO a stratégiquement géré son problème avec la banque de France. Mais, il ne faut pas ignorer que la BCEAO dispose de beaucoup d’autres comptes d’opérations dans d’autres pays, un peu partout dans le monde. Sans extrapoler, à partir donc de maintenant, que ce soit en France, aux Etats-Unis d’Amérique, en Chine ou dans les autres puissances, la BCEAO a des comptes. Mais, faut-il les appeler des comptes d’opérations ou tout simplement des comptes ? Je préfère les appeler comptes pour ne pas créer l’amalgame autour de cela. Car, il s’agit des comptes que la BCEAO a ouverts en son nom. Elle peut y faire des dépôts et des retraits pour acheter des biens et services au nom des Etats mais aussi des opérateurs économiques qui le souhaitent. Ainsi, la BCEAO ne dispose plus de compte d’opérations officiel à la banque de France. Mais, elle possède d’autres comptes logés dans des banques en Europe, en Amérique, en Chine.

S : Quelles sont les implications de cette fermeture ?

H.S. : En termes d’implications, si le compte d’opérations n’existe plus, c’est la contrepartie de la convertibilité illimitée qui commence à être remise en cause. Rien n’oblige encore la France à garantir la convertibilité du F CFA en euro, pour qu’ensuite, nous puissions convertir en dollars et acheter des biens et des services. Cette convertibilité illimitée reposait sur les accords qui nous obligeaient à déposer 100% des avoirs extérieurs à la BCEAO en 1945, 50% en 1975 et 35% à partir de 1994.

Avec les nouveaux accords de 2019, nos Etats ne sont plus obligés de déposer leurs avoirs extérieurs à la banque de France Maintenant que nous ne sommes plus tenus de déposer nos avoirs extérieurs, nos devises à la Banque de France, rien n’oblige aussi la France à garantir cette convertibilité. Je pense que c’est le début du processus pour une certaine autonomisation totale de la BCEAO vis-à-vis de la banque de France. Mais ce n’est qu’un premier pas. Il faut que les africains continuent de travailler. Et l’œuvre des activistes peut être utile à ce niveau. Car, la pression de la rue, des activistes contribue souvent à aider ou orienter les décisions dans les grands salons. Je peux dire que c’est le début de l’autonomie ou de l’intendance totale vis-à-vis de la France qui commence. Mais ce n’est pas gagné d’avance ; ce n’est qu’un premier pas de franchi parmi plusieurs dizaines de pas restants.

S : Cette fermeture constitue-t-elle donc une bonne nouvelle pour les pays de la zone CFA et pour tous ceux qui luttent depuis des années pour une véritable indépendance monétaire de l’Afrique vis-à-vis de la France ?

H.S. : Je rappelle que le franc CFA est toujours arrimé à l’euro. Cet arrimage sera décroché lorsque ce sont les marchés qui détermineront la valeur du franc CFA. Mais pour le moment, le franc CFA est toujours convertible en euro et ensuite dans les autres devises. Sinon, il n’y a pas de cotation directe entre le franc CFA et le dollar, le franc CFA et le yuan de la Chine ; on passe toujours par l’euro.

Le franc CFA est toujours rattaché à l’euro. Mais si déjà, avec le compte d’opérations, nous sommes libres de garder nos devises là où nous le souhaitons, à un certain moment, je crois que ce ne sera pas tenable pour la France. Ce sera même de son intérêt de libérer et de laisser le franc CFA fluctuer sur les marchés financiers. C’est vrai qu’actuellement la convertibilité est encore possible parce que le taux d’inflation dans les pays de l’espace UEMOA et de l’espace CEMAC n’est pas relativement très élevé. Mais avec l’ensemble des différentes crises, vous avez vu que la BECEAO même a relevé ses taux directeurs le mois passé afin de lutter contre l’inflation. Et si les cours mondiaux ne baissent pas et que l’inflation continue de galoper, ce sera sûr qu’à à un certain moment, la France ne va pas pouvoir tenir. Ce sera ainsi le moment d’une fluctuation du franc CFA sur les marchés financiers et sur le marché des devises. Ce sont des choses qui sont en train de venir. Je pense que c’est déjà une bonne chose. Mais je répète que le franc CFA est toujours arrimé à l’euro.

S : Quelles pourraient être les prochaines étapes du processus de décrochage total du F CFA par rapport à la France ?

H. S : Il y aura un véritable décrochage entre le franc CFA et l’euro lorsque les africains vont s’assoir ensemble pour prendre une décision et dire qu’à partir de cet instant le franc CFA, l’Eco ou tout autre nom qu’on donnerait à la monnaie commune n’est plus arrimée à l’euro ou une monnaie qui a cours légal en France ou dans l’Union européenne. Mais arrimé plutôt à un panier de monnaies composé du dollar américain, du yen Japonais, du yuan de la Chine, de l’euro de l’Union européenne ou bien un panier de monnaies qui seraient définies par l’ensemble de nos Etats.

C’est à partir de ce moment qu’il y aura un décrochage. Sinon, jusqu’à présent le franc CFA est arrimé à l’euro. Pour le moment, nous n’avons pas véritablement une indépendance monétaire. Cela ne serait possible que lorsque nous allons estimer que nous sommes suffisamment prêts pour gérer notre propre monnaie. Je pense que nous avons des compétences et la technicité nécessaires pour le faire. En plus, je pense qu’une technologie pour imprimer la monnaie ne devrait pas manquer en Afrique. C’est le courage politique qui va peut-être manquer. Il est aussi vrai qu’on parle de critères de convergence qui sont hautement techniques. Mais que ça soit l’Europe ou les Etats-Unis, des pays sont allés à des unions monétaires et par la suite, ils ont demandé aux Etats de converger vers des critères qu’ils ont définis. Sinon, si vous attendez de remplir tous les critères de convergence pour aller à une union monétaire, cela risque encore de durer. Nous risquons donc de parler de l’avènement d’un projet pour nos petits-enfants et non pas pour nous-mêmes. Si nous voulons une indépendance monétaire, une union monétaire forte, nous devons y aller et nous définirons les critères. Il y a des critères qui existent, nous pouvons y aller avec une certaine discipline macroéconomique pour permettre une certaine viabilité de notre monnaie. Car, le tout n’est pas d’être autonome mais d’être autonome avec une monnaie viable. Interview réalisée par

Mahamadi SEBOGO

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