A l’occasion de la commémoration de la Journée internationale de la femme, la ministre de la Femme, de la Solidarité nationale, de la Famille et de l’Action humanitaire, Marie Laurence Ilboudo/Marchal, aborde dans cet entretien, réalisé le mardi 5 mars 2019, les réalités de l’ « autre moitié du ciel ».

Sidwaya (S.) : Sous quel signe placez-vous la célébration du 8 mars 2019 ?

Marie Laurence Ilboudo (M. L.I.) : La journée internationale de la femme est commémorée à travers une thématique spécifique correspondant à la situation nationale du pays en général et au vécu quotidien des femmes en particulier. Ainsi, au regard de la situation sécuritaire que vit le Burkina Faso et ses conséquences sur la population, notamment les femmes, cette journée se tient autour du thème : «Contribution de la femme à l’édification d’un Burkina Faso de sécurité, de paix et de cohésion sociale».

A travers ce thème, le Burkina Faso entend mettre en exergue le rôle et la place des femmes dans le processus de développement et de maintien de la paix dans notre pays ; mobiliser et fédérer les énergies pour réfléchir à la contribution de tous les acteurs, singulièrement de la femme à la recherche de solutions adéquates et pérennes à la crise sécuritaire.

S : L’année dernière, vous avez supprimé la parade entrant dans le cadre de la célébration de la Journée internationale de la femme pour des raisons budgétaires. Cette décision est-elle maintenue ?

M.L.I. : Tout comme en 2018, il n’y aura pas de parade pour la célébration de la Journée internationale de la femme en 2019. La suppression de la parade est maintenue, car ce n’est pas seulement une question financière, mais elle se justifie aussi par le fait qu’elle n’apporte pas une plus-value à la situation de la femme.

S.: Quelle est de façon globale, la situation de la femme burkinabè ?

M.L.I. : Des efforts sont consentis par le gouvernement, les organisations de la société civile et les partenaires techniques et financiers pour l’amélioration des conditions de vie des femmes. Cependant, force est de constater que les femmes et les filles demeurent dans une conjoncture sociale, économique, juridique peu favorable. Cela s’explique par le fait que les violences et les inégalités perdurent et engendrent l’accroissement de la vulnérabilité de cette frange de la population.

S.: Des phénomènes comme le rapt des filles, l’excision, le lévirat ont toujours la peau dure et contribuent à dégrader l’image de l’autre moitié du ciel au Burkina. Quelles solutions envisagez-vous ?

M.L.I. : Nous devons redoubler d’efforts dans les actions de sensibilisation et de conscientisation à l’endroit de la population sur les conséquences de ces phénomènes. Mais aussi veiller à une application effective des lois qui répriment ces pratiques dégradantes.

S. : Les mutilations génitales féminines sont des pratiques persistantes malgré les efforts de sensibilisation. Que faites-vous pour changer la donne ?

MLI : Je me pose aussi cette question, car il faut reconnaitre que l’Etat a mis beaucoup de ressources et d’énergie mais la pratique des mutilations génitales féminines a la peau dure. Comment une femme qui a été elle-même victime de l’excision, qui a subi ce traumatisme ou qui vit avec les séquelles peut donner sa fille pour qu’on lui inflige le même sort ? Il y a donc nécessité d‘impliquer les hommes et de les sensibiliser sur l’importance d’arrêter cette pratique. Il y a aussi lieu de veiller à ce que les femmes soient indépendantes et puissent faire leurs propres choix. Au sein du ministère, nous sommes heureux de savoir que le nouveau Code pénal prévoit un alourdissement des peines pour ceux qui vont exciser leurs filles, ainsi que des peines pour complicité.

S. : Il y a également le mariage des enfants qui a toujours cours dans certaines régions tel le Sahel…

M.L.I. : Les raisons évoquées pour justifier le mariage des enfants, dont entre autres, la précarité et les grossesses précoces, ne tiennent pas. Le mariage est trop sérieux pour qu’on y embarque des enfants. D’où le combat mené aujourd’hui par le ministère pour amener l’âge légal du mariage à 18 ans pour les femmes et les hommes.

S. : L’éducation de la jeune fille, qui reste un défi, peut-elle être une solution à ces différents fléaux ?

M.L.I. : L’éducation est un moteur du développement humain durable. Elle permet de développer chez l’individu des potentialités physiques, intellectuelles, morales, spirituelles, psychologiques et sociales, en vue d’assurer sa socialisation, son autonomie, son épanouissement et sa participation au développement économique, social et culturel. Par conséquent, elle permet de développer ses compétences et contribue à la réduction des inégalités.

S. : La problématique de la faible représentativité des femmes dans les sphères de décision est toujours d’actualité. Que faut-il faire pour inverser la tendance ?

M.L.I. : Avec la relecture de la loi quota genre, on pourra atteindre les objectifs en termes de représentativité car la nouvelle loi prévoit une liste de candidature alternée homme/femme et femme/homme. Et tous les partis politiques ont l’obligation de se conformer à cette disposition au risque de voir leurs listes rejetées.

S. : Il est difficile pour une femme d’entreprendre ou d’émerger en politique. Que faut-il faire ?

M.L.I. : Il faut tout un mécanisme pour aider les femmes à entreprendre et pérenniser leurs activités, d’où la nécessité de mettre en place des fonds afin de financer les entreprises des femmes et des dispositifs de formations. Aujourd’hui, force est de constater que l’autonomisation des femmes est une expression très à la mode, mais pour en faire une réalité il faut que la femme soit éduquée et formée. Il aussi qu’elle ait accès à des ressources et bénéficie d’un accompagnement. Tout cela dépend de la volonté des femmes à s’inscrire dans cette logique. En effet, elles sont encore nombreuses les femmes qui baissent les bras dès le premier obstacle, alors que l’autonomisation nécessite beaucoup de courage et une confiance en soi.

Dans mon département, la direction de l’autonomisation économique des femmes, à travers des formations, des équipements, un soutien pour la formalisation des entreprises, l’accompagnement pour l’accès aux crédits et le suivi des entreprises sur une certaine période, s’emploie à l’implantation d’entreprises viables par les femmes. Il y a par ailleurs des techniciens-conseils qui accompagnent les femmes disposant déjà d’une entreprise afin de les aider à les consolider.

Nous sommes particulièrement fières de cette jeune femme, que le ministère a aidé à écouler son stock de tomates transformées. Cette entrepreneure a aussi reçu le prix de la Banque Of Africa du meilleur stand pendant le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO). Voir prospérer les entreprises créées par des femmes est notre plus grande récompense.

S. : Le récent forum sur l’autonomisation des femmes de l’Assemblée nationale a recommandé que la période 2020-2030 soit la décennie de la femme burkinabè. Que faut-il comprendre par ce concept ?

M.L.I. : Il m’est difficile de me prononcer sur une activité du Parlement du fait de la séparation des pouvoirs. Il faut cependant retenir qu’en tant que membre du gouvernement, nous exécutons le programme du président du Faso en matière de femmes et de genre. Il faut plutôt focaliser notre attention sur l’approche genre, qui consiste à aider les couches les plus vulnérables afin de les hisser à un niveau où elles peuvent s’épanouir. Il s’agit d’établir une équité sociale entre les femmes et les hommes. Il est important que les hommes et les femmes se respectent et soient en complémentarité. Il y a aussi la question des personnes vivant avec un handicap que l’on doit promouvoir à un niveau où elles peuvent faire des choix et participer au développement du pays.

S. : Quel appel avez-vous à l’occasion de ce 8 mars ?

M.L.I. : La perversion et la débauche à l’occasion de cette journée dénoncées ne sont pas le fait du ministère. Ce n’est pas sa vocation de faire la morale ou de combattre des actes jugés immoraux. La journée internationale de la femme a été instaurée pour permettre aux femmes et aux hommes de réfléchir sur la situation des femmes et d’en faire un tremplin pour aller de l’avant. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le ministère avec la suppression de la parade. Le 8 mars n’est pas seulement une affaire de femmes, les hommes doivent s’impliquer pour en faire une célébration conviviale et familiale.

Propos recueillis par Nadège YE

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