Immigration clandestine : Récit d’un voyage en enfer

En tentant de rejoindre le Gabon ou la Guinée Equatoriale, en quête d’une vie meilleure, soixante-dix migrants burkinabè, dont l’âge varie entre 15 et 45 ans, ont frôlé la mort en mer. Récit d’un voyage tumultueux.

Marié et père de deux enfants, Assane Bagagné, 28 ans, habite le village de Boussouma dans la région du Centre-Est du Burkina Faso. Maçon, il mène une vie de famille paisible dans ce village de près de 30 000 âmes. Grâce à ses économies, il parvient à mettre en place une activité d’élevage. Il dispose d’une centaine de volaille, de moutons et de chèvres.

Ce commerce lui permet de subvenir aux besoins de sa famille. En décembre 2016, il perd toute sa volaille des suites de maladie. Ses quelques têtes d’ovins sont également décimées dans le courant du mois de janvier 2017, pour la même cause. Dénué de toute ressource, il se consacre désormais à la maçonnerie. Mais les revenus tirés de cette activité peinent à couvrir ses charges familiales.

Découragé, il décide d’aller à l’aventure au Gabon, en quête d’une vie meilleure. Il apprend, selon des proches, que Hamidou, un ressortissant de Béguédo, fait voyager les ‘’aventuriers’’ par la mer, grâce à un réseau. Ce trafiquant dispose, d’ailleurs, d’un album où l’on retrouve de “belles” photos de bateaux. Ces images servent à appâter les ‘’clients’’. Et pour atteindre les rives gabonaises à bord du ‘’yacht’’ de Hamidou, il faut débourser la rondelette somme de 400 000 F CFA. Assane travaille d’arrache-pied en vue d’épargner pour réaliser son rêve. Au bout de 15 mois, il réunit 150 000 F CFA.

Le reste du montant sera complété par des prêts contractés auprès d’amis et de parents. Le compte est bon, il peut tenter l’aventure. Le départ est prévu pour le 2 juillet 2019. Outre sa femme Ladifatou, ses parents biologiques sont les seuls à être informés de cette initiative. La veille, il prépare son baluchon : un sac au dos contenant deux pantalons, deux tee-shirts et deux paires de chaussures. En désaccord avec son choix, son épouse, mécontente, tente en vain de le dissuader. « Elle était furieuse.

Visages fermés et bras croisés, certains naufragés étaient toujours sous le choc quelques heures après avoir été extirpés de ‘’l’enfer’’.

Elle a pleuré toute la nuit disant qu’elle se sentirait seule. C’était, à l’écouter, une très mauvaise idée. Pour Ladifatou, je devais rester pour qu’on se débrouille ensemble au village », relate-t-il. En dépit de la désapprobation de sa tendre moitié, Assane quitte Boussouma au petit matin du 2 juillet pour les côtes gabonaises en passant par le Bénin. Dans sa poche, 70 000 F CFA comme frais de voyage.

Il embarque dans le village de Béguédo avec à ses côtés, trois autres aventuriers, dans un véhicule communément appelée ‘’Dina’’ pour rallier Cotonou, la capitale béninoise. « Je souhaitais aider ma famille au prix de ma vie » Nourou et Soumaïla Yoda, respectivement âgés de 27 et 22 ans, sont des ressortissants de Bourma, un village situé dans le département de Boudry (province du Ganzourgou).

Nourou rêve, tout comme ses “camarades”, d’un mieux-être. Pour lui, le Gabon, c’est l’Eldorado. « Mon travail ne me permet pas de nourrir ma famille. Mes deux parents ne travaillent pas. Nous avions également à notre charge ma grand-mère et d’autres cousins en bas âge. C’était très difficile de subvenir aux besoins des uns et des autres. Je souhaitais coûte que coûte aider ma famille au prix de ma vie », justifie le jeune Nourou. Tout comme Assane, il parvient à réunir la somme de 400 000 F CFA après une année de sacrifices.

Par le même circuit, il entre en contact avec Hamidou, et lui remet la somme requise pour la traversée…Elève en classe de 5e, Abdoul Rahim Taïta, 18 ans, marié et père de deux enfants, également maçon, quitte les bancs pour l’aventure. Son père vend, pour ce faire, deux bœufs afin d’assurer les frais du périple. Avec Assane, ils prennent la route pour Cotonou. « Nous étions partagés entre inquiétude et espoir.

Nous prions tous Dieu pour arriver à destination sains et saufs », souffle le jeune homme. Une fois sur place à Cotonou, ils sont accueillis par trois passeurs, des acolytes de Hamidou. Des maisonnettes de fortune leur servent de logis. Ils y sont confinés comme dans une prison, leurs pièces d’identité confisquées. Le toit étant troué en plusieurs endroits, difficile de se mettre à l’abri lorsque survient une pluie.

Quant à la restauration, elle est à la charge des migrants. Livrés à eux-mêmes, ils n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les gargotes. Dans ces difficiles conditions, ils passeront près de trois semaines au pays de Béhanzin. Outre le forfait de 400 000 F CFA réglé avant l’enrôlement pour le voyage, Assane et ses camarades sont contraints par les trois passeurs à payer 25 000 F CFA chacun avant de quitter la station balnéaire. Il s’acquitte sans broncher, même si cela n’était pas compris dans le contrat de départ.

Mais que faire dans une situation pareille, loin des siens ? A la veille de son départ pour le Gabon, Assane n’a que 3000 F CFA en poche. Perdus en mer Le 22 juillet, c’est enfin le jour tant attendu. Assane et ses amis de circonstance sont conduits dans une embarcation autour de minuit. L’aspect du bateau devant les amener, les laisse abasourdis. L’engin ne présente aucune ressemblance avec ceux vus dans l’album-photos de Hamidou.

Il s’agit d’un tas de bois peints de couleurs rouge, blanc, vert et bleu, mesurant environ 30 mètres de long pour 2 mètres de largeur en-viron. A l’intérieur, une maisonnette et deux bacs à eau. A l’avant de l’embarcation, l’on peut lire un écriteau ‘’Gye-Nyamé’’. Ils réalisent alors la supercherie. Mais que faire à ce moment précis de la nuit ? Ils décident toutefois d’embarquer au péril de leur vie. Mais leur nombre a désormais grossi. Ils sont au total 123 migrants (66 Burkinabè, 32 Ghanéens et 26 Togolais).

Pour une embarcation conçue pour recevoir une soixantaine de personnes, ils sont nombreux. C’est le début d’un voyage en enfer. Avant le départ, l’un des passeurs de nationalité ghanéenne annonce que la traversée du-rera trois jours. Après deux jours de navigation, aucune rive à l’horizon. L’inquiétude gagne de plus en plus le groupe. Le jour suivant, à la tombée de la nuit, les jeunes migrants se rendent alors compte qu’ils sont perdus au milieu des eaux.

Mais, quelles eaux ? Personne ne saurait répondre. Piégés dans ce froid glacial avec en toile de fond, des pluies quasi quotidiennes, l’espoir se mue peu à peu en désespoir. « Le bateau n’était pas en bon état. Nous avons eu au moins trois pannes en pleine mer. Et à chaque panne, les mécaniciens s’attelaient à remettre le moteur en marche. Nous n’avions plus rien à nous mettre sous la dent.

Nous nous partagions quelques poignées de riz. Si tu arrives à en avoir à midi, il faut attendre le lendemain pour espérer encore manger», se souvient Nourou Yoda, l’air exténué. Après quelques moments de silence, il hoche la tête et ajoute : « Nous souffrions du froid et de la faim sur le bateau. Les vagues étaient très fortes et nous étions apeurés ». « C’était effroyable… »

Nourou Yoda (premier plan), celui qui a incité ses camarades à la révolte.

La mer est très dure, hachée, avec beaucoup de vent. Le bateau tangue. Après six jours sans destination fixe, les esprits s’échauffent entre passeurs et migrants. Nourou est à la tête des meneurs. Très révolté, il est fortement soutenu par Assane. Aucune injonction de passeur n’est respectée et plus besoin de se cacher dans le bateau. « J’ai refusé de me cacher en m’accroupissant parce que je n’avais plus rien à perdre.

Le passeur et moi étions sur le point d’en venir aux mains. Je l’ai enjoint de marquer un arrêt au village le plus proche », se souvient-il. A la grande surprise des protagonistes, l’embarcation est à court de carburant. Le bateau coule, petit à petit, dans la nuit du 28 juillet. Quand ils apprennent la nouvelle, leur monde semble s’écrouler.

Un mélange d’appels à l’aide et de pleurs, auquel se mêlent les supplications et les cris d’agonie. « C’était effroyable. La panique était à bord. Il faut vivre ces instants pour comprendre que voyager dans ces conditions en mer est suicidaire », relate Assane, les yeux embués de larmes. Les migrants s’organisent alors pour vider l’eau qui envahit la barque. Assane est chargé de vider l’eau, sous la pluie battante. «La scène était vraiment pitoyable. Nous étions à deux doigts de passer de vie à trépas.

Nul être humain ne souhaiterait vivre des situations pareilles », soutient-il. Silencieux, il essaie d’essuyer ses larmes avant de poursuivre : « les gens pleuraient. Personnellement, je croyais que je finirais dévoré par des poissons. Cette seule pensée me donnait froid au dos. Je pensais à ma mère, ma femme et à mes deux enfants restés au village.

Mes larmes coulaient et je me demandais ce qui m’avait poussé à embarquer dans cet enfer ». « Nos cris de détresse ont alerté les populations » Les allées et venues des violentes vagues finiront par faire chavirer le bateau dans la nuit du 29 au 30 juillet 2019 près d’Ebodjé, un village du département de Campo, au bord de l’Océan Atlantique, au large de Kribi, une ville balnéaire du sud du Cameroun.

« Nos cris de détresse ont alerté les populations qui habitaient non loin de la mer. A leur tour, elles ont alerté les militaires. Certains d’entre eux croyaient que nous étions des terroristes avant de se raviser. Ils sont donc venus à notre secours», raconte Assane, après un long soupir. Grâce à des pirogues, ils sont extirpés des vagues. Certains villageois plus courageux plongent dans les eaux jusqu’à la barque renversée.

Les plus petits sont portés au dos jusqu’à la rive. Sauvés de justesse, la peur est encore présente sur les visages des migrants. Certains sont couchés à même le sol, d’autres assis, les mains soutenant leur menton. Dans ce brouhaha, chacun tente de se faire identifier par les sauveteurs. Ceux qui ne parlent pas la langue française sont aidés par Assane et Nourou. A vue d’œil, la chaloupe est complètement détruite.

Il ne reste qu’un vieux moteur et des morceaux de bois qui flottent sur la plage. Les populations, notamment les femmes accourent pour ramasser le tas de bois mort. « Ce sont des miraculés parce que cet endroit de la mer est très dangereux. C’est très rare d’y retrouver des survivants après un naufrage», fait savoir l’un des habitants du village. Encore sous le choc, Abdoul Rahim ne rêve plus d’aller au Gabon.

« Ce que j’ai vécu en mer dépasse l’entendement. Nous savions, depuis toujours, que des gens mouraient noyés en tentant de traverser l’océan. Mais, il faut le vivre pour mieux comprendre de quoi il s’agit », assure-t-il. Une fois sur la rive, les traces des trois passeurs sont restées introuvables. Tout trempé, Assane et ses camarades sont convoyés dans une école à Campo. Par la suite, ils ont été rapatriés par vol spécial à Ouagadougou, le 12 septembre 2019…

 Gaspard BAYALA

gaspardbayala87@gmail.com

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