60e anniversaire de l’indépendance du Burkina Faso : « La nouvelle génération doit avoir un idéal pour le pays », Domba Jean Marc Palm

Après l’université de Ouagadougou où il a enseigné l’histoire, Domba Jean Marc Palm est l’actuel président du Haut conseil pour le dialogue social (HCDS). A l’occasion du 60e anniversaire de la célébration de l’indépendance du Burkina Faso, demain 5 août 2020, il revient sur quelques pans de l’histoire du pays et les responsabilités de la nouvelle génération face aux défis de développement.

Sidwaya (S) : La colonie de Haute Volta, aujourd’hui Burkina Faso, à 101 ans. A-t-on des raisons d’être fier de ce pays ?
Domba Jean Marc Palm (D.J.M.P.) : Des raisons d’être fier, pourquoi pas ? D’abord pour la création de la colonie, il a fallu des luttes. C’est la première insurrection de 1915-1916 qui a amené la métropole française à revoir l’immensité du territoire du Haut Sénégal-Niger pour créer la colonie de Haute Volta en 1919. C’est une colonie qui a connu plusieurs péripéties d’autant plus qu’en 1932, elle a été supprimée et divisée entre les autres colonies. Ce qui a pesé dans les réalisations socioéconomiques du pays puisque les bras valides avaient été envoyés pour travailler dans les autres colonies. Il a encore fallu des luttes en 1947 pour que la colonie soit reconstituée dans un contexte précis. Il est vrai qu’il y avait les fils qui luttaient pour la reconstitution de la colonie, mais le contexte international de la guerre froide les a aussi aidés. Il y a eu aussi la création du Rassemblement démocratique africain (RDA) qui était lié au parti communiste français. Or la guerre froide, conjuguée à cette crainte du communisme a amené la métropole française à revoir ses plans pour affaiblir le RDA. C’est l’une des raisons de la reconstitution de la colonie de Haute Volta. Cela leur a permis également après la mort du député Philippe Zinda Kaboré de faire des élections en éliminant le RDA. En fait, c’était un projet politique, la récréation de la colonie de Haute Volta. Je crois que ce ne sont pas des satisfécits, mais il faut reconnaitre la lutte des différents hommes et partis politiques pour que la colonie existe et soit visible. Je ne vois donc pas pourquoi on ne serait pas fier de l’existence du territoire qui était une colonie et devenu un pays indépendant à partir de 1960.

S : Pouvez-vous citer des figures qui ont œuvré pour que cette colonie soit reconstituée en 1947 ?
D.J.M.P. : Tout le monde n’était pas d’accord au regard des ambitions et des orientations politiques et idéologiques des uns et des autres. Ceux qui étaient dans le RDA avaient perçu une manœuvre de travailler pour détruire le parti. Ce qui fait qu’ils n’étaient pas tout à fait d’accord avec l’idée de la reconstitution de la colonie. On peut citer par exemple Ouezzin Coulibaly qui a lutté, mais qui estimait compte tenu des enjeux liés à la récréation de la colonie de Haute Volta, qu’il fallait être prudent. Il y a eu aussi des problèmes ethno-régionalistes qui ont pesé pour que la colonie ne revoie pas le jour. Les rois de l’Est, les Gourmantchés, qui étaient rattachés au Niger voulaient rester dans cette colonie parce qu’ils s’y sentaient bien d’autant plus que leurs coutumes étaient respectées. Le Yatenga Naaba, rattaché au Soudan (Mali), ne voulait pas revenir parce qu’il avait peur d’être sous les ordres du Mogho Naaba. Or, vous savez très bien quelles ont été les relations entre Ouagadougou et Yatenga. Ceux de Bobo-Dioulasso disaient qu’ils avaient la même culture que ceux du Soudan (actuel Mali) auquel ils étaient rattachés. Finalement, la colonie a été reconstituée. Comme disait Houphouët, le RDA n’avait plus la force et les partisans nécessaires pour que la décision soit remise en cause. En fait, le gouvernement français venait d’être reconstitué en 1947 avec le déclenchement de la guerre froide. Le parti communiste était chassé du pouvoir. Contre mauvaise fortune, ils ont fait bon cœur. Il faut aussi ajouter qu’on avait commencé des élections et Houphouët Boigny se présentait dans la Haute Côte d’Ivoire qui comprenait la basse et la haute côte. Ce sont surtout les populations de la Haute Côte d’Ivoire, c’est-à-dire l’ancienne Haute Volta qui lui ont permis de passer. En plus, lorsqu’on a repris les élections, il a été obligé de venir voir les autorités traditionnelles de la Haute Volta avec lesquelles il a discuté sur la reconstitution de la colonie si jamais il avait été réélu. Ceux qui ont lutté pour la reconstitution de la Haute Volta ou du moins qui s’y sont lancés à corps perdu, ce sont le Mogho Naaba Saga et son fils qui ont tout mis en œuvre pour que cela soit effectif. On peut citer d’autres hommes politiques comme Joseph Conombo et Nazi Boni. On dit à tort que Philippe Zinda Kaboré ne voulait pas la reconstitution, ce n’est pas si exact. Il a lutté au départ, même à l’Assemblée, il a fait des propositions pour la reconstitution de la Haute Volta. Dès qu’il a rejoint le RDA, ce parti avait une position ambiguë parce qu’il voyait le danger de la récréation, Philippe Zinda Kaboré a pris des positions qui n’étaient pas très claires. Mais on peut le ranger parmi ceux qui ont lutté pour la reconstitution de la colonie de Haute Volta.

S : Le 5 août 1960, le président Maurice Yaméogo proclamait l’indépendance du pays. En quoi cette date est-elle mémorable pour la Haute Volta ?
D.J.M.P. : Cette date est mémorable pour un certain nombre de raisons. D’abord, c’est l’existence de l’Etat voltaïque séparé de l’Etat français. Cela veut dire qu’à l’intérieur, les affrontements se faisaient entre Burkinabè. Les différentes coalitions politiques qui se combattaient étaient internes avec des alliances externes et internes. Cela permettait une sorte de relance de la vie politique du pays. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment que l’indépendance n’a rien changé. Elle a permis que le rapport de force interne soit effectif et que les orientations sur les issues de la lutte soient clarifiées. C’est parce que nous étions à l’intérieur que certains voulaient qu’on aille vers le socialisme et d’autres vers le capitalisme. Il y avait un Etat au sein duquel les différentes forces politiques s’affrontaient pour l’avenir du pays. Voilà pour moi l’importance de cette date de 5 août 1960, l’existence de l’Etat voltaïque indépendant et libre.

S : En un siècle d’existence, le pays vit l’une de ses pires crises sécuritaires avec le terrorisme. Que faut-il aux Burkinabè pour le vaincre ?
D.J.M.P. : D’abord, pour vaincre le terrorisme, il faut un idéal. Tant qu’il n’y a pas un idéal qui regroupe les populations, je ne vois pas comment on va y parvenir. Il faut créer cet idéal. Ensuite, je pense que ce n’est pas une question simplement sécuritaire ou militaire. C’est aussi une question politique et de cohésion sociale. Il faut travailler à mettre en place cette cohésion sociale. C’est là que toute la classe politique est interpelée. Soit le terrorisme nous vainc et notre pays disparaît, soit nous boutons le terrorisme hors et notre Etat vit. C’est ainsi que nous pouvons mener nos luttes pour la conquête du pouvoir. Il n’y a pas d’autre choix. Il faut cette union, cette cohésion sociale pour vaincre le terrorisme. Et pour cela, il y a des conditions sine qua non pour y arriver : c’est la gouvernance vertueuse qui permet de rassembler tout le monde et de réaliser une sorte d’unité au sein de l’armée. Il faut également amener la population à faire corps avec l’armée. Une telle guerre ne peut être remportée avec les militaires seuls.

S : Quel idéal faut-il cultiver ?
D.J.M.P. : Il faut un idéal de l’existence du pays. Autour de cet idéal, un certain nombre de conditions doivent se mettre en place pour que l’on puisse vaincre le terrorisme.

S : En août 1983, Thomas Sankara a pris le pouvoir en renversant Jean-Baptiste Ouédraogo. Quel souvenir gardez-vous de son arrivée au pouvoir ?
D.J.M.P. : Le Conseil de salut du peuple(CSP) a été un compromis entre les forces progressistes et celles conservatrices au sein de l’armée. Quand vous prenez le CSP, vous avez d’un côté les militaires progressistes et de l’autre, les militaires conservateurs. Forcément, ils allaient s’affronter compte tenu de la divergence d’opinions. Et c’est dans ce contexte que les contradictions ont éclaté et il y a eu l’avènement du Conseil national de la Révolution(CNR). Les gens ont estimé que c’étaient des jeunes qui avaient pris le pouvoir. Il est vrai que cela a été un remplacement générationnel, mais ce n’est pas simplement l’âge. A mon avis, les vieux de 1980, n’ont pas démérité, mais le monde avait évolué. Il bougeait et leur vision de la situation ne pouvait pas amener des solutions que les populations attendaient. C’est cela l’importance du CNR qui a apporté un autre regard, une autre approche des problèmes et proposé des solutions.

S : Est-ce le seul souvenir que vous avez de cette période ?
D.J.M.P. : Le CNR a été une mobilisation générale. Il faut reconnaître également les dérives avec les CDR (NDLR : Comité de défense de la Révolution) qui ont amené un grand mécontentement au sein de la population.

S : Vous avez formé le Groupe des communistes Burkinabè (GCB) avec Salifou Diallo, notamment. Pourquoi un tel mouvement ?
D.J.M.P. : Un tel mouvement parce qu’au sein des organisations, il y avait une approche différente des événements d’août 1983. Certains estimaient que c’était un vulgaire coup d’Etat, d’autres pensaient qu’il pouvait permettre une évolution du pays. C’est ce qui a amené la scission et la création d’un certain nombre d’organisations politiques.

S : Quel a été son apport à la mise en œuvre des orientations de la Révolution ?
D.J.M.P. : Nous étions plus ou moins d’accord avec les actions du CNR, mais certaines divergences y sont apparues aussi, notamment dans la gouvernance et même l’orientation. A un moment donné, le clash était là. C’est cela qui a été le dommage. Mais nous, nous estimions que le CNR posait des actions qui permettaient une avancée du pays. Et c’est pour cela que nous y avons adhéré. Nous avons milité au sein des différentes structures de la Révolution et participé à la mise en œuvre de certaines orientations prises par les parties. Nous avons refusé des responsabilités dans le gouvernement et à certains niveaux.

S : Pourquoi ?
D.J.M.P : Parce que nous estimions que ce n’était pas nécessaire d’être à un certain niveau pour apporter notre contribution.

S : De quel côté vous vous êtes mis quand le clash est survenu ?
D.J.M.P. : Le clash était beaucoup plus militaire que les gens ne croyaient. C’est au sein de l’armée que la question a été résolue. A un moment donné au sein du CNR, nous avions de vraies divergences avec des organisations qui étaient membres. Ce qui fait que lorsque le Front populaire est arrivé, nous y avons adhéré. Il faut voir que par la suite, nous avons fait de graves erreurs. Mais ceci est une autre histoire.

S : La Rectification n’a-t-elle pas contribué à tuer l’idéologie de Sankara ?
D.J.M.P. : Je ne veux pas qu’on me définisse le sankarisme. Je sais qu’effectivement le Front populaire a tenu à combattre Sankara, ce qui n’était pas une bonne idée, dans la mesure où dans l’action de Sankara, il y a des aspects négatifs mais beaucoup de positifs qu’il faut reconnaître. Celui qui dirigeait savait où il partait. Et c’était aussi l’une des divergences. La gouvernance a été un problème après la rectification jusqu’à la IVe République.

S : Quelles similitudes y a-t-il entre le soulèvement populaire de 1966 et l’insurrection de 2014 ?
D.J.M.P. : La similitude est que c’est un problème de gouvernance qui a amené la population à se révolter dans les deux cas. En 2014, ce n’est pas l’article 37 qui était forcément le problème, mais c’est le ras-le-bol de la mauvaise gouvernance qui a amené la population à se révolter. En 1966, l’armée s’est installée au pouvoir. En 2014, les tentatives de l’armée de s’installer au pouvoir n’ont pas pu totalement aboutir. On a tenté de les exclure du jeu politique, mais cela n’a pas donné. La suite, le gouvernement de 1966 a été extrêmement rigoureux. Un certain nombre de mesures contraignantes ont été prises. Le gouvernement militaire provisoire est parti au-delà des mesures que Maurice Yaméogo avait prises. En 2014, il n’y a pas eu de tentative de prise de mesures contraignantes. Les époques étaient différentes et les préoccupations aussi.
S : Est-ce que l’insurrection n’était pas le signal d’un nouveau départ ?
D.J.M.P. : Théoriquement oui.

S : Qu’est-ce qui n’a pas marché dans la pratique ?
D.J.M.P. : Je ne sais pas. Quelles étaient les forces politiques et sociales qui étaient là ? Comment en est-on arrivé à une illusion politique après ? Je ne sais pas si c’est à cause de la question sécuritaire qui est venue complexifier tout. On ne peut pas en tant que tel incriminer les premiers responsables. Si dès votre installation, vous avez affaire à une telle situation, c’est difficile. Le contexte sécuritaire est venu brouiller les cartes, déplacer un certain nombre de préoccupations au cœur du développement.

S : Pour le cadre du MPP que vous êtes, le parti au pouvoir répond-il aux aspirations du peuple insurgé ?
D.J.M.P. : Avec la position que j’occupe aujourd’hui, je ne peux plus afficher une position partisane. Il m’est difficile de répondre à votre question.

S : La fronde sociale a été envenimée par la question de l’IUTS. Comment le HCDS que vous présidez entrevoit la résolution de cette question ?
D.J.M.P. : Avant que la question de l’IUTS ne soit posée et appliquée, nous en avons eu vent et nous avons demandé à rencontrer le Premier ministre. Malheureusement, nous ne sommes pas habilités à faire part des avis et recommandations que nous formulons au président du Faso, au gouvernement, au Premier ministre et au président de l’Assemblée nationale. Mais nous avons fait certaines propositions. Je peux vous citer quelques-unes. D’abord, l’impôt est un problème constitutionnel. Ensuite, nous avons demandé de revoir le mode de calcul. Cela fait 50 ans que l’IUTS dure. Et à l’époque, les fonctionnaires n’avaient pas d’indemnités. Ce n’est que plus tard qu’ils ont commencé à percevoir les indemnités. Nous, nous faisons les propositions et c’est l’autorité qui les applique. Mais toujours est-il que d’un point de vue de principe, on ne peut pas refuser de payer l’impôt. C’est un devoir constitutionnel. Maintenant, tout dépend de comment on doit payer et pourquoi on doit payer. Le ministère en charge des finances a sorti une note pour dire qu’il prélève les impôts jusqu’à 50 000 F CFA chez une certaine catégorie de personnes. Vous prenez par exemple le pauvre taximan, il gagne combien ? Mais on lui applique l’impôt et il paie lourd. L’impôt, à mon sens, c’est la justice sociale. C’est l’équité, et c’est l’objectif visé. L’impôt permet à l’Etat aussi de faire certaines réalisations. Mais on ne peut pas refuser catégoriquement de payer l’impôt. On peut discuter sur les possibilités d’un compromis, mais on ne peut pas dire qu’on ne paie pas l’impôt. Surtout que le privé paie depuis longtemps. C’est cette approche que je ne trouve pas très correcte. C’est bien de défendre les intérêts des travailleurs, mais je pense qu’il faut le faire dans un esprit d’équité et de justice. Cela fait 60 ans que le pays est indépendant. Il appartient à notre génération et la vôtre de réfléchir. La nôtre est en train de passer. Il faut qu’on fasse une rétrospective consciente et qu’on ne biaise pas les réponses. Cela peut aider votre génération à reprendre le flambeau et à consolider l’indépendance. Et vous aussi, votre génération a intérêt à abandonner les deals, les affaires louches et autres. Mais tant que vous serez installés dans ces pratiques, ce sera de l’égoïsme et non l’intérêt général qui va primer. Je suis convaincu, et c’est même une loi naturelle, que le remplacement générationnel va s’opérer. Et nous les aînés, nous avons le devoir d’accompagner votre génération à accomplir ses devoirs et ses missions.

S : Comment comptez-vous accompagner la nouvelle génération ?
D.J.M.P. : Par l’expérience que nous avons et les conseils pour vous accompagner dans les actions que vous initiez. Lorsque Thomas Sankara a pris le pouvoir, il avait 34 ans. Mais peu de gens savent que le père du président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, était secrétaire général de la présidence à l’époque. Cela veut dire que ce changement générationnel ne signifie pas qu’on jette les anciens. Non ! On s’appuie sur leurs expériences pour bâtir quelque chose de nouveau. Quoi qu’on dise, nous avons une certaine expérience, et il vous appartient de savoir en profiter. Mais il faut que nous soyons disponibles et que nous ne cherchions pas coûte que coûte à rester.

S : Qu’attendez-vous concrètement de la nouvelle génération ?
D.J.M.P. : Il faut que la nouvelle génération ait un idéal pour développer le pays et ait des ambitions pour le pays ; mais pas des ambitions individuelles. Je ne sais pas où votre philosophie de business, de deal va nous amener.
La nouvelle génération doit avoir aussi l’ambition de se cultiver, de se former. Sans culture et sans formation, je ne sais pas où vous allez. C’est ce que j’attends de la nouvelle génération. Et nous avons le devoir de vous accompagner à accomplir votre mission.

 

Propos recueillis par
Karim BADOLO

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