Finance inclusive « C’est un instrument privilégié d’insertion des couches défavorisées », Wango Fidèle Yaméogo, DG du FONAFI

Dans cet entretien, le Directeur général (DG) du Fonds national de la finance inclusive (FONAFI), revient, entre autres, sur la notion de finance inclusive, ses enjeux pour le développement socioéconomique, les efforts de l’Etat burkinabè pour améliorer l’accès des couches vulnérables aux crédits.

Sidwaya (S) : Qu’est-ce que c’est que la finance inclusive ou l’inclusion financière ?

Wango Fidèle Yaméogo (W.F.Y.) : Les termes « Finance inclusive » et « Inclusion financière » ont la même signification. Au niveau du Burkina Faso, la définition de l’inclusion financière est celle retenue dans la Stratégie nationale de la Finance inclusive adoptée en avril 2019 par le gouvernement. Selon cette stratégie, l’inclusion financière se définit comme étant un ensemble de mécanismes permettant à tous d’accéder et d’utiliser efficacement une gamme de produits et services financiers à des coûts abordables offerts par des institutions saines. Cette définition est inspirée de celle de la BCEAO, qui définit l’inclusion financière comme étant l’accès permanent des populations à une gamme diversifiée de produits et services financiers adaptés, à coûts abordables et utilisés de manière effective, efficace et efficiente.

S : Est-ce un concept à la mode ou un véritable outil de développement ?

W. F. Y.  : Le Programme de développement durable à l’horizon 2030, dit « Agenda 2030 », adopté le 25 septembre 2015 à New York s’est fixé 17 Objectifs de développement durable (ODD), dont huit ont pour cible l’inclusion financière. Cela pour signifier que l’inclusion financière n’est pas un simple terme en vogue. Aussi, elle est inscrite au cœur des préoccupations des Etats, des banques centrales et des institutions internationales comme un instrument privilégié d’insertion des couches sociales défavorisées dans le tissu économique et social. C’est dans cette dynamique, que le gouvernement burkinabè a accordé une place importante à cette thématique en 2016 dans le Plan national de développement économique et social (PNDES), notamment à son axe 3 qui prône la dynamisation des secteurs porteurs pour l’économie et les emplois. Dans le souci de mieux traiter cette approche, une stratégie nationale de la finance inclusive a été adoptée pour servir de cadre de référence pour l’ensemble des acteurs qui œuvrent pour la promotion de l’inclusion financière. Aussi, il convient de noter que l’importance de l’inclusion financière n’est plus à démontrer dans le cadre de la réduction de la pauvreté. Elle permet aux individus, aux ménages et aux Petites et moyennes entreprises (PME), ainsi qu’à tous les acteurs exclus du système financier, de participer à la vie économique et à la création de la richesse via la fourniture d’une gamme de produits et services financiers par les prestaires de services financiers. A travers le développement des produits et services financiers, l’inclusion financière favorise aussi le financement de l’économie et la stabilité du système financier.

S : Quel état des lieux peut-on faire de l’inclusion financière au Burkina Faso ?

W. F. Y.  : Il faut rappeler que le paysage financier burkinabè comprend une diversité d’acteurs. Au titre des prestataires de services financiers, on compte 15 banques et 4 établissements financiers, 132 institutions de microfinance, 13 sociétés d’assurance, 20 fonds nationaux. A cela, s’ajoutent le Trésor public, La Poste Burkina, les Etablissements de monnaie électronique, etc. Les acteurs qui interviennent pour la promotion, la régulation et la supervision sont constitués entre autres de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO), du Ministère de l’Economie des Finances et du Développement (MINEFID), de l’Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes (ARCEP), de l’Association Professionnelle des Banques et Etablissements Financiers (APBEF), de l’Association Professionnelle des Systèmes Financiers Décentralisés (APSFD), de l’Association Professionnelle des Sociétés d’Assurances du Burkina (APSAB). Plusieurs partenaires techniques et financiers accompagnent le gouvernement dans le cadre du développement du secteur de l’inclusion financière. Il s’agit entre autres de la Banque mondiale, de la Banque ouest africaine de développement, de la coopération luxembourgeoise à travers des projets et programmes. En outre, plusieurs Organisations non gouvernementales (ONG) s’intéressent fortement à l’inclusion financière, notamment AGRI+, Plan-Burkina, Catholic relief services, Cadre de concertation des ONG actives en éducation. En termes de statistiques issues de la BCEAO, en fin 2019, le Burkina Faso a enregistré sur la base de la population âgée de 15 ans et plus, un taux de bancarisation strict de 23,2% contre une moyenne régionale de 18,08% ; un taux de bancarisation élargie de 43,42% contre une moyenne de 39,7% au niveau de la zone UEMOA et un taux d’inclusion financière de 70,86% contre une moyenne régionale de 60,11%. Ces taux nationaux, bien que supérieurs aux moyennes régionales méritent d’être améliorés avec le concours de tous les acteurs.

S : En avril 2019, le Burkina Faso a adopté une Stratégie nationale de la Finance inclusive. Quels en sont les objectifs?

W. F. Y.  : A la suite de l’adoption de la Stratégie régionale d’inclusion financière de l’UEMOA par le Conseil des ministres de l’Union, le 24 juin 2016, chaque pays membre a été invité à élaborer sa propre stratégie en tenant compte de ses réalités économiques et sociales. C’est dans ce contexte, que le Burkina s’est doté d’une Stratégie nationale de la finance inclusive en avril 2019, dont l’objectif global est d’accroître à 75% la proportion de la population adulte burkinabè ayant accès et utilisant des produits et services financiers abordables et adaptés à l’horizon 2023. Aussi, trois impacts sont attendus de la mise en œuvre de la SNFI à savoir l’amélioration de l’offre de produits et services financiers de qualité, l’amélioration de l’éducation financière de la population adulte et l’augmentation de la proportion de la population adulte utilisant une gamme de produits et services financiers adaptés.

S : Qu’est-ce qui est prévu pour la promotion de l’inclusion financière en milieu rural, pour les couches vulnérables ?

W. F. Y.  : Les défis en matière de promotion de l’inclusion financière en milieu rural sont immenses au regard des résultats préliminaires du 5e Recensement général de la population et de l’habitation qui montrent que sur les 20 487 979 habitants que compte notre pays, environ 74% vivent en milieu rural. Les actions majeures porteront sur la poursuite du renforcement des capacités des populations en éducation financière pour leur donner des connaissances requises en matière financière afin qu’elles puissent prendre de meilleures décisions. Il faut également mettre l’accent sur le déploiement des prestataires de services financiers dans les zones non encore desservies, sans oublier le développement de partenariat entre les organisations professionnelles et les institutions de financement.

S : Le 10 septembre 2020, le Burkina Faso s’est également doté d’un Fonds national de la finance inclusive (FONAFI) de plus 44 milliards FCFA. Qui en sont les bénéficiaires?

W. F. Y.  : Le FONAFI découle de la volonté du Président du Faso, d’accompagner l’économie informelle en général et les groupes vulnérables en particulier à accéder à des services financiers adaptés à leurs besoins.
Le FONAFI est un Etablissement public de l’Etat, classé dans la catégorie des Fonds nationaux de financement. C’est un fonds qui couvre tout le territoire national et a déjà sélectionné 10 SFD partenaires pour bénéficier de refinancement. Les bénéficiaires du FONAFI sont composés des femmes en milieu rural et semi-urbain, actives ou potentiellement actives, des groupements d’agriculteurs (production agricole), des éleveurs en embouche (volaille, ovine, bovine,), des petits commerçants et MTPE en milieu urbain et rural et des fabricants et transformateurs des produits locaux.

Sidwaya (S) : Par quels mécanismes, canaux ou modalités, ces bénéficiaires pourront-ils accéder aux ressources du fonds ?

W. F. Y.  : Le FONAFI ne s’inscrit pas dans le financement direct mais dans la stratégie du faire-faire. Cela veut dire que nous passons par un certain nombre de prestataires de services financiers à savoir les institutions de microfinance, les fonds nationaux et même les banques classiques pour atteindre notre public-cible que sont les femmes, les jeunes, les exploitants agricoles, les petites et moyennes entreprises. Sur le territoire national, il y existe une dizaine de fonds nationaux de financement tels le Fonds d’appui à la promotion de l’emploi (FAPE), le Fonds d’appui au secteur informel (FASI), l’Agence de financement et de promotion des petites et moyennes entreprises (AFP-PME), le FARF, etc. Au niveau des institutions de microfinance, nous en avons sélectionnées 16 à la suite d’un appel à projet. Il s’agit, entre autres, du Réseau des caisses populaires du Burkina Faso (RCPBF), PRODIA, Graine, FINEC, BTEC, la Coopérative d’épargne et de crédit/Boucle du Mouhoun, COFINA, etc. Dans le choix de ces institutions, nous tenons compte de la couverture géographique du territoire national, de la proximité avec les populations et des orientations du gouvernement et des partenaires techniques et financiers. Dans le cadre du projet de promotion de la finance inclusive au Burkina Faso, en partenariat avec la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Le FONAFI compte mobiliser plus de 44 milliards FCFA, dont 10 milliards F CFA déjà acquis en faveur des populations cibles, par l’entremise des prestataires des services financiers. Dans le cadre de la lutte contre la pandémie de la COVID-19, l’Etat a également mis à la disposition du FONAFI, 5 milliards FCFA afin de soulager les populations qui ont été fortement impactées par cette crise sanitaire. Nous exhortons les populations à s’adresser à ces structures de financement de proximité afin de bénéficier de l’accompagnement du Fonds national de la finance inclusive. Nous avons déjà mis des fonds à la disposition de ces institutions pour faciliter l’accès des personnes vulnérables au financement.

S : En s’adressant à ces structures de financements, les populations-cibles accéderont-ils aux financements à des taux préférentiels ?

W. F. Y.  : Forcément ! L’objectif du FONAFI, selon les orientations des plus hautes autorités du pays, est d’amener certaines institutions financières à revoir le taux de sortie au profit du bénéficiaire final à la baisse, notamment à moins de 10%. Car les taux de sortie sont souvent élevés, dû au fait que les institutions financières prêtent sur le marché financier à des taux autour de 10% pour reprêter à plus de 20%. A travers la BOAD, l’Etat burkinabè a pu obtenir un accompagnement au profit de ces institutions financières à un taux de 3% qui, à leur tour, doivent appliquer des taux de sortie de 8% à 10%, pas plus ! Au niveau du fonds COVID-19, l’Etat a rétrocédé à ces structures de microfinance à un taux de sortie de 0,5% pour 70% sous forme de crédits et les 30% sous forme de subventions sans remboursement. Et à ce niveau, les institutions sont obligées d’appliquer un taux de sortie de 3,5%. Le FONAFI vient d’être mis en place et nous travaillons progressivement à atteindre les objectifs de réduction des taux de sortie.

S : Quels pourraient être les freins à la promotion de l’inclusion financière au pays des Hommes intègres ?

W. F. Y.  : Trois facteurs de risques pourraient compromettre la promotion de l’inclusion financière au Burkina Faso. On a l’insécurité dans certaines localités qui limite l’implantation des institutions financières dans les zones à haut risque. Il y a également l’insuffisance d’infrastructures pour permettre aux institutions financières d’augmenter les points de services et d’offrir plus de produits adaptés aux besoins des populations. Et enfin, l’insuffisance de financement pour le renforcement des capacités techniques et matérielles des prestataires de services financiers.

S : Quels sont les principaux défis que le Burkina doit relever pour une meilleure promotion de la finance inclusive ?

W. F. Y.  : Les défis majeurs à relever en matière d’inclusion financière s’articule autour de cinq points.
Premièrement, améliorer la disponibilité et la fourniture du crédit à travers le renforcement de l’offre des produits de crédit, la consolidation des mécanismes d’accompagnement des institutions de financement et l’accès des SFD à des ressources additionnelles. Deuxièmement, promouvoir l’implémentation de la finance digitale en mettant l’accent sur l’utilisation des services financiers numériques et les innovations en la matière. Troisièmement, améliorer la disponibilité du financement agricole à travers le développement des produits et services financiers destinés au financement agricole et le développement des mécanismes de facilitation de l’accès au financement agricole. Quatrièmement, améliorer les options de couverture des risques en développant des produits d’assurance plus adaptés aux principaux besoins des personnes à faibles revenus, en promouvant des produits d’épargne adaptés aux personnes à faibles revenus et en soutenant l’environnement règlementaire pour l’innovation des produits d’assurances et de l’épargne. Cinquièmement, renforcer les politiques, la réglementation et la supervision en renforçant les capacités des institutions, les capacités des populations en éducation financière, la protection des clients des services financiers et en assainissant le secteur de la microfinance au Burkina Faso.

S : Les 17 et 18 décembre 2020, s’est tenu le Cadre national de concertation des Acteurs de l’inclusion financière (CNC-AIF). Quelles ont été les principales conclusions de cette rencontre ?

W.F.Y : Le Cadre national de concertation des acteurs de l’inclusion financière a été créé par arrêté N°2018-495/MINEFID/CAB/SP-PMF du 21 novembre 2018. Son objectif est de créer une synergie d’actions entre les acteurs intervenant dans l’inclusion financière au Burkina Faso. Ledit cadre a tenu sa première session, les 17 et 18 décembre 2020 sous le thème central : « Cadre national de concertation des acteurs de l’inclusion financière du Burkina Faso : quels défis pour une capitalisation des interventions du secteur ? » Au terme des travaux, on note de réels motifs de satisfaction avec l’adoption de huit recommandations portant sur :
– la mise en place d’un Programme national d’éducation financière intégrée ;
– la prise en compte de mesures incitatives en matières fiscales pour permettre aux SFD de s’implanter dans les zones faiblement desservis ;
– la promotion des services de micro-assurance au profit des exploitants agricoles ;
– la mise en place d’un guichet de financement dédié aux Fintech ;
– l’institution d’une coordination formelle sectorielle stratégique des Partenaires techniques et financiers, pour la mobilisation des financements ;
– a relecture de l’arrêté portant création du CNC-AIF pour l’harmoniser avec la coordination stratégique sectorielle ;
– la mise en place d’un mécanisme de suivi évaluation pour une meilleure visibilité des interventions ;
– le renforcement de la communication dans le secteur de l’inclusion financière.
Outre ces recommandations, les participants se sont résolument engagés à jouer leur partition pour une mise en œuvre optimale de la SNFI.

 Interview réalisée par
Mahamadi SEBOGO
Windmad76@gmail.com

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