Journée mondiale de la migration des poissons : Le Burkina et le Ghana célèbrent le 21 mai

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en collaboration avec l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA), l’Université Pr Joseph Ky-Zerbo, le ministère en charge des ressources halieutiques et l’Action des journalistes sur l’eau, l’assainissement et l’environnement au Burkina Faso (AJEAE-BF) a séjourné du 10 au 14 avril 2022 dans la commune rurale de Zambo (province du Ioba) et à Lawra (Ghana), en vue de préparer la Journée mondiale de la migration des poissions (JMMP).

 

Le Burkina Faso va célébrer pour la première fois, la Journée mondiale de la migration des poissons (JMMP). Cette journée qui a lieu le 21 mai prochain va être commémorée conjointement avec le Ghana sous le thème : « connecter les poissons, les rivières et les personnes » dans le cadre du Partenariat régional sur l’eau et l’environnement en Afrique centrale et occidentale (PREE). Afin de mieux expliquer l’intérêt de l’organisation de cette journée aux autorités locales des deux pays à savoir : la commune rurale de Zambo (province du Ioba) et du district de Lawra (Ghana), l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a organisé une mission du 10 au 14 avril 2022 dans les localités citées plus haut. Elle avait à ses côtés des représentants de l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA), de l’Université Pr Joseph Ky-Zerbo, du ministère en charge des ressources halieutiques et de l’Action des journalistes sur l’eau, l’assainissement et l’environnement au Burkina Faso (AJEAE-BF). La délégation conduite par le chef de l’UICN au Burkina Faso Dr Jacques Somda a eu un échange avec le préfet du département de Zambo Urbain Ouédraogo par ailleurs président de la délégation spéciale de ladite localité. La rencontre a également vu la participation des responsables de l’éducation, des services techniques en charge de l’eau et de l’environnement et les pêcheurs du village de Manoi. En plantant le décor, Dr Jacques Somda a expliqué que certains cours d’eau du Burkina Faso sont des fleuves internationaux et les poissons qui s’y trouvent effectuent des migrations qui peuvent dépasser les frontières. A titre d’exemple il a cité les poissons du fleuve de la Volta Noire (le Mouhoun) qui migre du delta de la Volta au Ghana, pour se reproduire dans le lac Sourou au Mali, avant de faire le parcours inverse. « Malheureusement, lors de ces déplacements certaines pratiques empêchent la migration de se faire », a-t-il déploré. Les principales causes selon lui, est qu’il se passe dans le fleuve une mauvaise pratique de pêches. Des pêcheurs placent des barrières artificielles qui perturbent l’écoulement naturel du cours d’eau et empêchent les voies migratoires habituelles des poissons. Pour le pêcheur Ousmane Kongo, c’est la première fois que ce problème est porté à la connaissance des pêcheurs de Manoi.

En attendant l’accompagnement des autorités

Il a saisi l’occasion pour solliciter le soutien des autorités pour trouver une solution à la situation. Séance tenante, le préfet du département de Zambo Urbain Ouédraogo a invité les pêcheurs de la localité à s’organiser pour mettre fin à cette pratique en attendant, l’accompagnement des autorités. Dans l’optique d’impliquer tous les acteurs notamment ceux de l’éducation pour une sensibilisation efficace, il est prévu en marge de la célébration de la JMMP un concours de poème au sein des établissements scolaires de Zambo.

De l’autre côté du fleuve à Bagri dans le district de Lawra au Ghana, des pratiques empêchant la migration des poissons ont également été constatées. Il s’agit de l’utilisation d’engins de pêche non conformes aux normes, la fixation du filet sur toute la largeur du cours d’eau, l’utilisation de produits chimiques et la pratique de la culture maraîchère sur le long du fleuve. A cela s’ajoute la capture d’alevins. Toute chose que la directrice de la valorisation des produits halieutiques Solange Zoma a déplorée. Pour elle, ces engins de pêche utilisés sont interdits parce qu’ils empêchent non seulement le poisson de migrer, mais ils contribuent à la disparition de certaines espèces de poisson. Car a-t-elle relevé, les poissons migrateurs sont un maillon crucial de la chaîne alimentaire et jouent un rôle important dans la création de systèmes fluviaux sains et productifs. « Lorsqu’on capture les alevins, on supprime le cycle de reproduction de l’espèce », a-t-elle insisté.   De l’avis du président des pêcheurs de Bagri Adama Traoré, l’achat des engins de pêche règlementaires n’est pas à la portée de tous les pêcheurs si bien que bon nombre d’entre eux préfèrent acheter des filets de petites mailles relativement moins chers. « Nous sommes prêts à abandonner les filets de petites mailles, si les autorités acceptent de nous accompagner dans l’acquisition des engins de pêche règlementaires», s’est engagé le porte-parole des pêcheurs ghanéens. Sara B. M. Bamie du département régional de la commission de pêche au Ghana a invité les pêcheurs à l’abandon de toutes ces pratiques qui ne répondent pas aux normes de la pêche.

« …lancer les bases d’un début de collaboration »

« Les pêcheurs des deux côtés de la Volta Noire doivent se mettre ensemble pour mieux organiser leur activité qui est la majeure partie de leur source de revenus. Il faut travailler à ce que la règlementation à savoir la distance entre le fleuve et les activités agricoles soit respectée pour éviter que le cours d’eau connaisse un ensablement. Je pense que ces échanges vont lancer les bases d’un début de collaboration entre pêcheurs burkinabè et ghanéens », a-t-elle déclaré. Son collègue de la commission des ressources en eau de la Volta Noire du Ghana Joachim Ayiiwe Abungba a emboité le même pas en indiquant qu’il y aura une plateforme de concertation conjointe entre les deux côtés du fleuve pour permettre aux usagers d’accéder aux ressources du fleuve de manière équitable et sans préjudice pour les autres. « Cette dynamique de collaboration et de planification conjointe des ressources partagées doit se poursuivre au niveau local que central afin de permettre aux acteurs concernés de pouvoir échanger leur point de vue », a-t-il poursuivi. La délégation de l’UICN a terminé sa tournée au haut-commissariat du Ioba où elle a sollicité l’adhésion du premier responsable de la province Jean Pierre Vognan, dans la sensibilisation sur la migration des poissons. Dans les échanges avec ce dernier, Dr Raymond Ouédraogo de l’INERA a informé que le pays des Hommes intègres est tête de source en matière d’hydrologie. « Tous nos fleuves et toutes nos rivières sont partagés avec d’autres pays. C’est donc un devoir pour nous de gérer toutes nos pêches en collaboration avec ces pays. D’où l’intérêt de travailler avec le Ghana en ce qui concerne le Mouhoun qui est le plus grand cours d’eau du Burkina Faso », a-t-il souligné. L’enseignant-chercheur de l’université Joseph Ki-Zerbo Adama Ouéda a quant à lui attiré l’attention du haut-commissaire sur la disparition de certaines espèces de poissons. « Avant, nous avions environ 100 espèces de poissons au Burkina Faso. De nos jours, dans le cours d’eau du Mouhoun, il ne reste que près de 70 espèces. Donc, l’utilisation des engins prohibés pour capturer des espèces de petite taille fait que cela ne permet pas la perpétuité des espèces », a précisé l’enseignant-chercheur. Ce qui n’a pas laissé indifférent le haut-commissaire Jean Pierre Vognan qui du reste a reconnu que les ressources en eau s’amenuisent due à la pression anthropique. Selon lui, la question de l’exploitation des ressources naturelles est déjà prise en compte lors des rencontres des régions frontalières des pays concernées. Il a pris l’engagement de faire le plaidoyer et de faire en sorte que la célébration de la JMMP soit un succès dans sa province.

Paténéma Oumar OUEDRAOGO

CREDIT PHOTO : POO


Dr Jacques Somda le chef de l’UICN pour le Burkina Faso: « On ne perdra rien en laissant les poissons migrer »

A l’issue de la mission d’information et de sensibilisation auprès des pêcheurs burkinabè, ghanéens et autorités locales, le chef de l’UICN pour le Burkina Faso Dr Jacques Somda dresse un bilan.

Sidwaya (S): Quel bilan faites-vous au regard de ce que vous avez vu et entendu ?

Jacques Somda (JS): Je voudrais dire que ce bilan entre dans le cadre de la mise en œuvre du partenariat régional sur l’environnement et l’eau financé par la coopération suédoise qui dans sa philosophie a pour ambition d’améliorer la gestion des pêcheries en Afrique de l’Ouest et du Centre. Nous avons décidé cette année de contribuer à diffuser les informations sur la nécessité pour les poissons de migrer. Cela fait partie des techniques de gestion des pêcheries. Gérer une pêcherie veut dire permettre aux acteurs de la pêche de trouver du poisson de bonne qualité et en quantité à tout temps. Donc il faut mettre en place des systèmes qui permettent aux poissons de se reproduire, de rendre disponibles les ressources que les humains ont besoin pour consommer. Nous avons passé deux jours à Manoi et à Bagri de l’autre côté du Ghana. La leçon que je peux tirer est que les pêcheurs dans leurs pratiques n’avaient jamais internalisé de manière opérationnelle le besoin des poissons de migrer d’une zone à une autre. Pas parce qu’ils ne comprennent pas l’importance, mais ils n’ont jamais mis cela dans leur plan de gestion de pêcherie. Lorsque nous avons échangé avec eux, nous nous sommes rendu compte que ce sont des acteurs qui sont prêts à intégrer la migration des poissons dans la gestion de leur pêcherie. Pour moi, c’est déjà un acte positif qu’ils aient accepté d’ajouter à ce qu’ils ont l’habitude de faire, d’autres manières de faire.  Deuxième leçon que je tire est que nous avons un système de vulgarisation des activités de la pêche qui n’est pas la même entre les deux pays. Au Ghana, il y a plus de soutiens aux pêcheurs de Bagri et au Burkina, il n’y a pratiquement pas de soutiens aux pêcheurs de Manoi. Donc, ce sont les deux leçons principales que je tire. Ce qui me fait penser qu’il y a du potentiel d’amélioration de ces pêcheries dans les années à venir parce qu’il y a une disposition mentale des pêcheurs à écouter et à reconnaitre ce qui a été dit, même s’ils n’y avaient pas pensé.

S : Les pêcheurs des deux pays justifient l’utilisation des engins de pêche non règlementaires du fait de la pauvreté. Peut-on espérer un accompagnement à votre niveau de sorte qu’ils internaliser la migration des poissons?

JS : Au niveau de l’UICN, la lutte contre la pauvreté commence par la préservation de l’écosystème. Si vous ne préservez pas votre écosystème, vous allez rester pauvres. Si vous ne mettez en place un déterminisme de pêche qui permet de préserver les petits poissons, vous allez attraper ces poissons aujourd’hui, ça va vous donner 200 mille F CFA aujourd’hui et demain quand vous allez descendre dans le fleuve vous n’aurez plus de poissons. Donc vos 200 mille F CFA vont finir et vous allez devenir pauvre. Raison pour laquelle nous faisons la promotion de la gestion des écosystèmes parce ce que pour nous, le poisson c’est un service que la nature rend à l’homme. Nous sommes tous d’accord que la nature a été créée. Vous avez entendu à Manoi, les populations disent que le poisson a été donné par Dieu. Si Dieu vous donne quelque chose et vous ne gérez pas bien, c’est vous qui allez rester pauvre. La meilleure manière de sortir de la pauvreté, c’est de bien gérer ce que Dieu vous a donné c’est-à-dire l’écosystème qui est le fleuve. Nous sommes dans cette dynamique au niveau de l’UICN à savoir la gestion écosystémique de toutes les activités de production y compris le maraîchage qui fait là-bas. Donc, nous sommes en train de promouvoir ce que nous appelons l’approche écosystémique de la gestion des pêcheries. C’est pour cela que les débats ont tourné autour de comment protéger la berge.

S : Vous avez rencontré les autorités locales notamment le préfet de Zambo et le Haut-commissaire du Ioba, selon vous comment leur implication peut amener ces pêcheurs à adopter des pratiques qui permettent aux poissons de migrer ?

JS : Je dois dire que nous avons rencontré des autorités qui sont extraordinaires qui savent les problèmes de leur territoire de compétence. Je peux vous dire qu’en moins d’une semaine quand elles ont reçu le document, les informations qu’elles ont données aux pêcheurs étaient comme si elles étaient informées il y a très longtemps. Donc, nous sommes convaincus que si ces autorités ont accès à l’information scientifique, elles peuvent passer le message à leurs populations parce qu’elles vivent ensemble. Contrairement à nous qui venons une fois dans ces localités et nous retournons dans nos lieux de service. Nous sommes convaincus que ce que nous avons entendu du préfet de Zambo et du Haut-commissaire de la province du Ioba, nous disposons désormais de l’espace pour influencer la pratique de la pêche dans cette zone.

S : En dehors du message de la migration des poissons quel type de comportement attendez-vous de tous ces acteurs vis-à-vis du fleuve?

JS : Nous attendons deux types de changement de comportement dans l’immédiat. Le premier changement de comportement, c’est de ne plus cultiver dans le lit du fleuve. Le Burkina a une loi sur les 100 mètres de bande de servitude et le Ghana en a également. Donc, on peut avoir accès à l’eau du fleuve en cultivant derrière les 100 mètres de bande de servitude. Si la règlementation est respectée, vous allez voir la différence de la production. C’est plus rentable que de cultiver dans le fleuve. A cette distance les producteurs sont à mesure de faire des bénéfices et d’acheter par eux-mêmes des motopompes. Par exemple ceux qui cultivent le chou jusqu’au niveau de la pente du fleuve, imaginez qu’il  a plu au Mali et l’eau arrive au Burkina, le niveau va forcément monter, bien évidement que tout le chou va partir à Akosombo au Ghana. Evidemment cela demande un soutien supplémentaire pour certains producteurs nous en sommes conscients. Mais si un producteur décide de reculer et de respecter les 100 mètres, forcément, il faut l’appuyer. Nous avons des exemples où nous avons fourni des motopompes à ceux qui veulent aller cultiver à 100 mètres du fleuve. Deuxième changement de comportement, c’est d’arrêter l’utilisation des filets non réglementés. On peut me dire que ça coûte cher, d’accord, mais ça coûte plus cher d’utiliser le filet non réglementé parce que tous les petits poissons seront capturés aujourd’hui, mais demain le filet non réglementé n’attrapera plus de poisson. Changer de filet c’est possible. Il coûte cher, mais il permet au pêcheur d’être chaque jour dans l’eau et de prendre le poisson. Quand on a une activité, ce n’est pas seulement pour se nourrir, mais c’est aussi une mode de vie.

 

S : Vous célébrez la journée mondiale de la migration des poissons le 21 mai prochain, à quoi doit-on s’attendre ?

JS : C’est la première fois que nous voulons mener cette activité et nous avons décidé d’échanger avec les acteurs de la pêche pour comprendre comment ils voient la migration des poissons. Ensuite le jour J, nous aurons une conférence à l’université de Ouagadougou où nous allons expliquer encore les tenants et les aboutissants de la migration des pêches. Un homme peut migrer et ne revient plus. Le poisson ne peut pas migrer et ne pas revenir puisqu’il migre pour compléter son cycle. Il ne migre pas pour déménager. Donc, quand on laisse le poisson migrer, forcément il reviendra dans le même cours d’eau à un moment donné avec plus de poids, avec plus de goût, plus d’enfants au bonheur des humains. On ne perdra rien en laissant les poissons migrer.

Propos recueillis par POO

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