Dengue : « Les gens meurent surtout parce que la maladie a été reconnue trop tard », Dr Lassané Kafando, épidémiologiste

Le médecin épidémiologiste, Dr Lassané Kafando : « tout cas suspect, probable ou confirmé de dengue doit obligatoirement dormir sous une moustiquaire afin de rompre la chaine de transmission »

La dengue est une maladie virale transmise principalement par la piqûre de la femelle du moustique Aedes. Elle reste une préoccupation de santé publique au Burkina Faso. Comment se transmet-elle ? Comment évolue le virus dans l’organisme du moustique ? Quels sont les signes de la maladie et les moyens de prévention ? Le médecin
épidémiologiste, chef de service surveillance épidémiologique du Burkina Faso, Dr Lassané Kafando, apporte dans cette interview des éléments de réponse à ces différentes questions.

Sidwaya (S) : Qu’est-ce que la dengue et comment se transmet-elle ?

Dr Lassané Kafando (LK) : La dengue est une maladie tropicale négligée réémergente due à un virus qui est transmis à l’Homme par la piqure du moustique femelle du genre Aedes aegypti dit moustique tigre. Ces moustiques piquent surtout le jour, mais aussi la nuit et prolifèrent dans les eaux stagnantes (bidons, pneus, pots de fleurs).

S : Quels sont les principaux signes qui doivent faire penser à une dengue ?

LK : Les principaux symptômes qui doivent faire penser à une dengue sont, entre autres, une fièvre souvent supérieure à 39°C, des maux de tête surtout derrière les yeux, des douleurs articulaires et musculaires, une fatigue importante, des nausées, des vomissements et des éruptions cutanées. Parfois, l’on constate des manifestations hémorragiques, telles que des pétéchies et des épistaxis qui peuvent survenir. Les pétéchies sont de petites taches rouge vif ou violacées, qui correspondent à la présence de lésions hémorragiques sous la peau. Les épistaxis sont des saignements du nez.

S : Comment distinguer la dengue d’un simple paludisme, notamment au début de la maladie ?

LK : Les signes orientent, mais ne permettent pas de trancher. Les deux maladies débutent par un syndrome fébrile aigu non spécifique et la co-infection est possible. Quand nous avons une fièvre qui survient brutalement associée à des céphalées rétro-orbitaires, des douleurs intenses ou éruption cutanée on peut penser à la dengue. Lorsque la fièvre est souvent ondulante ou intermittente avec des frissons intenses et des sueurs, on peut penser au paludisme. Mais il est toujours recommandé, en cas de fièvre, de se rendre dans le centre de santé proche.

S : Quels sont les signes de gravité qui doivent pousser le malade à consulter rapidement ?

LK : Nous ne devons pas attendre l’existence de signes de gravité pour aller consulter. Dès le premier signe qui est la fièvre de survenue brutale pouvant atteindre 39°C associé ou non à des maux de tête surtout derrière les yeux, il faudra aller consulter dans le centre de santé le plus proche.

S : Existe-t-il différents types ou sérotypes du virus de la dengue ? Si oui, que faut-il comprendre par-là ?

LK : Il existe quatre sérotypes du virus de la dengue (DENV), il s’agit de DENV-1, -2, -3 et -4. Nous devons comprendre ici qu’il existe quatre types de virus de la dengue, qui donnent les mêmes symptômes et sont transmis par les mêmes moustiques Aedes. Une personne peut être infectée par les quatre sérotypes de façon distincte. Il est possible qu’une personne soit infectée par deux sérotypes, au moins.

S : Pourquoi certaines formes de dengue peuvent-elles être mortelles ?

LK : La dengue devient mortelle surtout lorsqu’elle évolue vers une des complications c’est-à-dire la dengue sévère (hémorragique ou avec choc). Les gens meurent surtout, parce que la maladie a été reconnue trop tard. Si on va vite au centre de santé, on peut presque toujours les sauver. La surveillance des signes d’alerte et l’orientation rapide vers un centre de santé sont essentielles pour sauver des vies.

S : Quelles sont les zones ou les périodes qui présentent le plus de risques ?

LK : Lors de l’épidémie de 2023, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso concentraient plus de 80%. Plusieurs autres zones ont notifié des cas. Nous pouvons citer, entre autres, les villes de Koudougou, Banfora, Ouahigouya, Fada N’Gourma, Kaya, Ziniaré etc. La saison des pluies (août-octobre) est la période la plus propice pour la prolifération des moustiques Aedes, donc une augmentation de la transmission. Durant la période de septembre à novembre nous notons une hausse de cas de dengue et de mortalité liée à la consultation tardive.

S : Une personne qui a déjà contracté la dengue peut-elle l’attraper à nouveau ?

LK : Oui. Avoir eu la dengue protège contre le sérotype qui a causé l’infection, mais pas contre les trois autres.

S : Qui sont les personnes les plus vulnérables face aux formes graves ?

LK : Certaines personnes sont plus vulnérables. Il s’agit des nourrissons et des enfants, des femmes enceintes, des personnes âgées, des personnes qui ont une maladie chronique (diabète, hypertension, drépanocytose, malade immunodéprimé) et celles qui ont déjà eu la dengue.

S : Quels examens permettent de confirmer une dengue ?

LK : Les Tests de diagnostics rapides (TDR) sont utilisés en première ligne pour la confirmation de la maladie au Burkina Faso. Des examens plus spécifiques sont réalisés par le laboratoire national de référence fièvre hémorra-gique (LNR-FHV) pour déterminer le sérotype.

S : Quel est le traitement recommandé pour une personne atteinte de dengue ?

LK : A ce jour, il n’existe pas de traitement qui soit spécifique contre le virus de la dengue. La prise en charge repose sur le traitement des symptômes, une bonne hydratation, le repos et la surveillance de l’évolution de la maladie. Dans les formes graves, une hospitalisation et une prise en charge médicale spécialisée peuvent être nécessaires. Aussi, la détection rapide de la maladie permet de traiter les symptômes et mieux réajuster les traitements pour ceux qui en prennent pour d’autres maladies. Dès les premiers signes, il est recommandé de se rendre dans une formation sanitaire et éviter l’automédication.

S : Quels médicaments faut-il éviter en cas de suspicion de dengue ?

LK : Il y a certains médicaments notamment les anti-inflammatoires qui ne sont pas compatibles avec
cette maladie, car, ça augmente les risques de complications par des saignements (complications souvent très mortelles). Pour cela, il faut se rendre dans une formation sanitaire dès les premiers signes.

S : Pourquoi l’automédication peut-elle être particulièrement dangereuse dans ce cas ?

LK : L’automédication dans le traitement de la dengue est fortement déconseillée en raison des contre-indications liées à certains médicaments évoquées précédemment. La prise en charge par un professionnel de santé permet également d’assurer une surveillance adéquate des symptômes, de détecter précocement les signes de complication et d’instaurer rapidement les soins appropriés, y compris le recours à d’autres spécialités lorsque cela est nécessaire.Il est recommandé de consulter les services d’un professionnel de santé afin de bénéficier d’un examen clinique et si nécessaire de réaliser les tests appropriés avant toute prise de médicaments.

S : Combien de temps dure généralement la maladie ?

LK : La durée de la maladie ou de la convalescence dépend de l’organisme de tout un chacun. La dengue est souvent brève mais intense. Le danger survient surtout au moment de la phase critique qui peut se situer entre le 3e et 7e journée de convalescence, c’est pourquoi les signes de gravité doivent être surveillés de près.

S : A partir de quel moment le malade n’est plus considéré comme présentant un risque important ?

LK : Il n’y a pas de période fixe : le risque diminue nettement quand la phase critique est terminée. On considère le patient hors de danger, lorsqu’il a passé 48 à 72 heures sans fièvre (sans antipyrétique), avec une amélioration clinique des signes et des paramètres stables, C’est-à-dire quand la fièvre est tombée depuis 2 ou 3 jours, que vous mangez de nouveau, que vous vous sentez mieux et qu’aucun signe d’alerte n’est apparu, le plus grand danger est passé. Il faudra raisonner à partir de la fièvre et de l’état du patient, pas à partir du calendrier.

S : Peut-on guérir complètement de la dengue ?

LK : Oui, dans la majorité des cas, la dengue est une infection virale aiguë, le virus est éliminé par l’organisme et il n’existe pas de portage chronique.

S : Quelles complications peuvent survenir dans les formes sévères ?

LK : La dengue sévère regroupe plusieurs types de complications. Il s’agit notamment de la fuite plasmatique avec choc ou détresse respiratoire, les hémorragies graves, la déshydratation sévère et les atteintes d’organes sévères. Elles peuvent s’associer entre elles.

S : Existe-t-il aujourd’hui un vaccin contre la dengue et quelle est sa place dans la prévention ?

LK : Au Burkina Faso le vaccin contre la dengue n’est pas introduit dans le programme de vaccination.

S : Comment la population peut-elle contribuer à la lutte contre la maladie ?

LK : Afin d’éviter de contracter la dengue, nous invitons la population à adopter deux types de précautions ou préventions. Les mesures de prévention contre la dengue sont les mêmes que celles du paludisme. Il s’agit de la prévention individuelle et la prévention collective. La prévention individuelle, c’est l’application de mesures sur soi-même afin de réduire le risque de contracter la maladie. Il s’agit de se protéger des piqûres de moustiques par l’utilisation : de vêtements qui couvrent autant que possible le corps, de moustiquaires idéalement imprégnées d’insecticides à longue durée d’action, si vous dormez même pendant la journée, d’écrans anti-insectes sur les fenêtres et l’équipement des portes et fenêtres en grilles antimoustiques, de répulsifs contre les moustiques, de serpentins fumigènes et de vaporisateurs.

La prévention collective, elle est l’application de mesures visant à limiter la population de moustiques à travers l’assainissement de l’environnement. Sous l’impulsion du président du Faso, des activités d’assainissement ont été lancées par le gouvernement et c’est l’occasion d’appeler une fois de plus le vaillant peuple à y adhérer pour se protéger et poursuivre sainement le combat, à travers la couverture des récipients de stockage de l’eau, la pulvérisation spatiale (utilisée surtout en période de flambée), la pulvérisation intra domiciliaire (PID). Il convient de faire un petit rappel. Tout cas suspect, probable ou confirmé de dengue doit obligatoirement dormir sous une moustiquaire, afin de rompre la chaine de transmission.

S : Quelles insuffisances ou mauvaises pratiques observez-vous encore fréquemment dans les ménages ?

LK : Ce qu’il faut éviter, c’est la conservation d’eau dans des bidons, bassines ou jarres sans couvercle, l’abandon de pneus, des boîtes de conserve ou de vieux récipients qui accumulent l’eau de pluie, l’automédication ainsi que le retard de consultation, la non-utilisation de répulsifs ou de vêtements couvrants en journée…

S : Quel message essentiel adressez-vous à la population pendant les périodes de forte circulation de la maladie ?

LK : Il faut surtout éliminer les gîtes larvaires, se protéger contre les moustiques la journée comme la nuit, consulter rapidement en cas de fièvre brutale, éviter l’automédication et participer aux actions communautaires.

 Samira Alida KAMBOU

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