Le coordonnateur du programme national de lutte contre le paludisme, Dr Yacouba Savadogo, a accordé une interview à Sidwaya, le lundi 8 juillet 2019 à Ouagadougou. L’augmentation de nouveaux cas chaque année, la révision du plan stratégique 2016-2019, le projet Target Malaria sont, entres, autre sujets évoqués au cours de l’entretien.

Sidwaya (S) : La première phase de la campagne de distribution de moustiquaires vient de s’achever. Quel bilan peut-on faire ?

Docteur Yacouba Savadogo (Y.S.) : La première phase s’est étalée du 29 juin au 3 juillet 2019 et a concerné les dix autres régions que sont les Cascades, la Boucle du Mouhoun et le Sud-Ouest. Nous avons pu constater que la distribution a pu être faite dans l’ensemble des dix régions concernées. Mais du fait du mouvement d’humeur des syndicats de la santé qui retiennent les informations sanitaires, nous n’avons pas eu de données chiffrées sur la quantité de moustiquaires distribuées et les ménages bénéficiaires.

S : Une séance de rattrapage est-elle prévue pour les retardataires?

Y.S. : Oui ! Quand le mot d’ordre de grève des syndicats sera levé et que nous aurons les données, nous les analyserons. Pour les ménages détenteurs de bons qui n’ont pas pu bénéficier de l’opération, nous verrons, au niveau du comité ministériel d’organisation, ce qui pourra être fait pour eux.

S : En 2017, le Burkina Faso a été désigné comme pays prioritaire par l’initiative présidentielle américaine contre le paludisme (PMI). Qu’est-ce que cela a apporté au pays?

Y.S. : Depuis 2017, le Burkina Faso a été choisi comme pays devant bénéficier des fonds de cette initiative. Ainsi, il reçoit annuellement entre 14 et 15 milliards FCFA, mobilisés par le gouvernement américain pour soutenir la lutte contre le paludisme.

S : Un atelier sur la révision du plan stratégique 2016-2020 de lutte contre le paludisme s’est tenu en mars 2019. A quoi les populations devraient-elles s’attendre ?

Y.S. : Il était important de faire une évaluation à mi-parcours pour voir la tendance évolutive de la maladie, le niveau d’atteinte des indicateurs du processus et les ressources engagées dans la lutte. Le plan stratégique révisé va nous permettre de voir dans quel sens réorienter les interventions pour atteindre l’objectif final. C’est ainsi que dans le nouveau plan stratégique, par exemple, une intervention déployée jusque-là uniquement dans la région du Sahel va être étendue aux autres régions comme le Centre-Nord. Il s’agit de l’utilisation de l’arthésunate en suppositoire en communauté en cas de paludisme grave, avant le transfert vers les formations sanitaires. Elle permet de réduire de manière importante la mortalité du paludisme grave chez les enfants de moins de cinq ans.

S : Qu’est-ce qui peut expliquer l’augmentation des nouveaux cas de paludisme, malgré les moyens déployés chaque année ?

Y.S. : Un certain nombre d’hypothèses peut expliquer cette augmentation. Le paludisme est lié, en partie, au comportement. La dernière enquête sur les indicateurs du paludisme montre que seulement 44% des ménages dorment sous une moustiquaire, alors que pour l’efficacité de l’intervention, il faut que tous les ménages dorment sous une moustiquaire tout le temps. Il y a un besoin de communication et de mobilisation sociales autour de l’utilisation des moustiquaires. Concernant la chimio-prévention du paludisme saisonnier consistant à donner aux enfants de moins de cinq ans des médicaments antipaludiques pendant quatre mois successifs, il y a trois doses à administrer, la première par l’agent de santé et les deux autres par les parents. On constate que souvent, les deux dernières doses ne sont pas administrées, ce qui rend l’intervention inefficace. Si les doses sont respectées, elles peuvent contribuer à réduire les nouveaux cas de 75%. Ces exemples montrent que l’incidence des nouveaux cas peut être réduite si les populations changent de comportement. Selon notre méthode, tout nouveau cas de paludisme doit être confirmé par la goutte épaisse ou par un test de diagnostic rapide. Malheureusement, il y a des cas suspects de paludisme qui sont traités comme cas de paludisme sans confirmation. Ainsi, même si le nombre de nouveaux cas diminue en réalité, dans les chiffres on ne pourra pas le constater. Nous sommes confortés dans cette position par le fait que la prévalence parasitaire, le portage du parasite, chez les enfants de 6 mois à 5 ans diminue d’année en année. Elle était de 65% en 2010, de 45% en 2014 et de 17% en 2018. Ce qui devait normalement traduire une baisse du nombre de nouveaux cas. D’autres facteurs peuvent expliquer aussi l’augmentation des nouveaux cas, notamment l’accès aux soins. Depuis 2016 surtout avec la gratuité des soins et la construction de nouveaux centres de santé, le taux en termes de recherche et de soins augmente et de plus en plus, de nouveaux cas qui, jadis, restaient cachés au sein des communautés sont maintenant enregistrés. Ce qui permet d’alimenter notre système d’information sanitaire. Autrefois, comme si c’était une petite partie de l’iceberg qui était visible. Au fil du temps, avec l’accès aux soins, on voit désormais la face réelle du paludisme dans notre pays. Mais cela ne veut pas dire que la maladie ne recule pas. En témoigne, le fait qu’il y a de moins en moins de décès liés au paludisme à la faveur du recours précoce aux formations sanitaires.

S : En 2015, le Burkina Faso s’est engagé avec d’autres pays à mettre fin au paludisme d’ici à 2030, en tablant sur une réduction de la mortalité de 40%. Le pays est-il dans la dynamique d’atteindre cet objectif intermédiaire?

Y.S. : Concernant la mortalité, nous sommes dans une très bonne dynamique, parce qu’en 2010, 9000 cas de décès étaient répertoriés dans les formations sanitaires contre 4294 cas en 2018. Ce qui veut dire que la tendance globale de la mortalité est à la baisse. Cependant pour ce qui est de l’incidence dont les raisons ont été évoquées plus haut, nous ne sommes pas dans la bonne dynamique.

S : Qu’en est-il de l’objectif final qui est d’éliminer le paludisme à l’horizon 2030 ?

Y.S. : C’est un objectif mondial et nous sommes en train d’œuvrer à cela. Je pense qu’il faut rester optimiste à partir du moment où des interventions efficaces sont déployées sur le terrain. Il faut garder espoir dans la mesure où il y a des interventions futuristes, car tous les moyens de lutte devront permettre d’aller vers l’élimination du paludisme d’ici à 2030.

S : L’élimination du paludisme, est-ce à dire que les moustiques seront éliminés ?

Y.S. : L’élimination des moustiques renvoie à la lutte anti-vectorielle, et effectivement on peut éliminer le paludisme en éliminant les moustiques. Des moustiques peuvent aussi exister sans qu’il n’y ait de paludisme surtout lorsque personne n’est porteur du parasite. Voilà pourquoi, il est important de combiner tous les moyens de lutte pour avoir des résultats probants.

S : Est-ce que le PNLP est associé au projet controversé Targuet Malaria ?

Y.S. : Nous avons des rencontres d’échanges périodiques avec les responsables de ce projet, que ce soit entre techniciens ou au sommet entre responsables de département. Nous sommes donc associés. Mais il faut signaler que le projet relève du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation.

S : Que pensez-vous du récent lâchage de moustiques OGM à Bana ?

YS : Tout part de la recherche et pour l’instant c’est de la recherche. En la matière, il ne faut pas négliger un moyen de lutte pour éliminer une maladie tel le paludisme. En tant que programme de lutte contre cette maladie, nous ne sommes pas opposés à ce que les recherches se poursuivent sur le terrain pour trouver des moyens efficaces et innovants.

S : Croyez-vous que cela pourra apporter un plus dans la lutte ?

Y.S. : Le PNLP est un consommateur des résultats des recherches.
Si celles-ci sont concluantes, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) va les adopter et les intégrer dans ses recommandations. En tant que programme du ministère de la Santé, nous allons travailler à implémenter les résultats pour réduire le fardeau du paludisme. Nous souhaitons seulement que des résultats probants puissent en ressortir afin que nous puissions nous en approprier.
S : Ceux qui défendent ce projet disent que les moyens utilisés jusque-là ont montré leurs limites. Quel est votre avis ?

Y.S. : C’est vrai qu’il y a des limites, mais il y a des résultats, même s’ils ne sont pas à la hauteur de nos attentes. On ne devrait pas mourir d’une maladie dont les moyens préventifs sont disponibles. Le constat fait ressortir que les gens ne dorment pas sous les moustiquaires distribuées. Dans le cadre de la chimio-prévention du paludisme saisonnier, les médicaments ne sont pas correctement donnés aux enfants et il en est de même pour d’autres moyens de lutte dont la qualité dans la mise en œuvre pose problème. Donc, s’il y a un moyen innovant qui est mis en évidence par la recherche et approuvé par l’OMS, il sera utilisé plus vite pour permettre d’atteindre l’objectif visé car 2030 n’est plus loin.

S : Quel appel avez-vous à lancer aux populations en cette période de pic de paludisme ?

Y.S. : Je les appelle à utiliser les moyens préventifs notamment les moustiquaires tout le temps. Pour ce qui est de la chimio-prévention du paludisme saisonnier dont le lancement est prévu le 22 juillet prochain, les parents sont invités à faire en sorte que les enfants puissent bénéficier de cette intervention à travers l’administration correcte des médicaments. Je les invite aussi à faire en sorte que les femmes enceintes puissent bénéficier du traitement préventif du paludisme pour prévenir la maladie pendant la grossesse. Je les exhorte, par ailleurs, à assainir toutes les concessions, les lieux de travail afin d’éviter que des moustiques se développent. Je leur recommande d’avoir un recours précoce aux formations sanitaires en cas de maladie.

Interview réalisée par Jean Philibert SOME
Et Boureima Gansonré
(Stagaire)

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