Supposée complicité de la France avec les terroristes : « Il n’en est rien », l’expert en sécurité Mahamoudou Savadogo

Le sommet de Pau en France sur la « clarification » de la position des Etats- membres du G5 Sahel sur la présence militaire française au Sahel s’est tenu, le lundi 13 janvier 2020. Dans cette interview, le spécialiste des questions d’extrémisme violent et radicalisation au Sahel, Mahamoudou Savadogo, décrypte les principales conclusions de la rencontre.

Sidwaya (S.) : A l’issue du sommet de Pau, les présidents du G5 Sahel ont souhaité la poursuite de l’engagement militaire français au Sahel. Pouvait-on s’attendre à une autre position ?
Mahamoudou Savadogo (M.S.) : On ne pouvait pas s’attendre à une autre décision, parce que si Barkhane et ses 4 500 hommes, la principale force disposant des équipements les plus adaptés quitte le Sahel au moment où les groupes terroristes sont en train de monter en puissance, il sera difficile pour les armées locales de faire face à la menace. Cette décision s’explique également par le fait que ces derniers temps, la plupart des pays ont subi des attaques assez violentes et meurtrières. La meilleure manière de venir à bout de ces groupes terroristes, c’est d’unir les forces et dans notre cas, aucune force supplémentaire n’est à négliger et à rejeter. La France a donc sa raison d’être, même s’il est clair que les Etats africains doivent fournir un peu plus d’efforts et se montrer plus unis pour vaincre la menace.

S. : Dans la foulée, le Président français, Emmanuel Macron,  a décidé de l’envoi de plus de 220 militaires supplémentaires. Comment cette décision peut-elle s’expliquer ?
M.S. : Cette décision s’explique par le fait que les groupes terroristes ont non seulement gagné en technicité et en nombre. Parce qu’on voit que désormais, les attaques sont menées de façon complexes et avec un grand nombre d’hommes de 200 à 300 personnes d’une très grande mobilité à moto. L’arrivée de ces 220 militaires français vise donc à renforcer la force présente au Sahel.

S. : La décision majeure de mettre en place une coalition G5 Sahel-Barkhane, en restant ouvert à tout « autre partenaire » qui en exprimerait le besoin, est-elle la solution pour lutter contre l’hydre terroriste?
M.S. : Cette coalition peut être une solution, parce que c’est l’une des failles des opérations de stratégies mises en place par les Etats. On a remarqué qu’au Sahel, il y avait plus de 19 stratégies éparses de lutte contre le terrorisme mais qui n’étaient pas coordonnées. Chacun de son côté essayait de coordonner les opérations à sa manière, sans oublier que les groupes terroristes ont réussi à adapter leurs stratégies aux réponses étatiques. C’est pourquoi, ils ont étendu la menace sur presque toutes les frontières et sont même en train de se diriger vers les pays côtiers. Une coalition était vraiment nécessaire et même impérative, parce qu’il y va de la survie des Etats sahéliens.

S. : Comment va-t-on opérationnaliser cette coalition sur le terrain ?
M.S. : Le Somment de Pau a déjà quelque peu défini les grandes lignes, notamment se focaliser sur la zone des trois frontières Mali-Niger-Burkina, c’est-à-dire le Fuseau central, l’un des trois fuseaux du G5 Sahel. Des prémices de stratégies ont déjà été mises en place. Il s’agit d’abord d’essayer de nettoyer la zone des trois frontières, la plus violente où s’est installé l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS), l’un des groupes terroristes les plus radicaux et les plus actifs, parce qu’il arrive à attaquer les trois pays en même temps avec à la clé, de nombreuses pertes en vies humaines. A mon avis, on voit clairement les lignes se définir par une première approche qui est d’assainir et de prendre le contrôle de cette zone, qui est également un couloir de trafics de tous genres : armes, munitions, drogues, cigarettes, êtres humains, etc. C’est le point stratégique dont il faut avoir le contrôle au Sahel. Il y a de fortes chances que cette coalition soit basée à Kidal au Mali, étant donné que Barkhane a déjà son dispositif dans cette ville avec un camp très bien sécurisé à partir duquel ils pourront opérer au Burkina, au Mali et au Niger. Il y a de fortes chances aussi que des bases soient installées au-delà, dans l’autre versant, au Burkina Faso. Au Niger déjà, ils ont des installations, une base aérienne d’où les mirages décollent souvent pour les interventions. Le bouclage du maillage qui leur reste, c’est probablement d’installer une base au Burkina Faso pour prendre en tenaille ces groupes terroristes. La zone des trois frontières est très importante, c’est pourquoi les chefs d’Etat ont voulu y mettre l’accent. Une des résolutions est de se concentrer sur cette zone. Les groupes terroristes ont compris cela et ont pris son contrôle depuis le Sahara jusqu’aux ports. La maîtrise de cette zone est primordiale, d’autant plus qu’il faut lutter contre la criminalité et les trafics. Cela permettra de mieux lutter contre le groupe Etat islamique au grand Sahara. Il est important que les populations comprennent cela et collaborent de façon franche avec les forces de défense et de sécurité.

S. : On a vu en Centrafrique où l’arrivée des forces russes a permis de lutter contre les milices armées. La Russie peut-elle être une alternative à la France dans la lutte contre le terrorisme au Sahel ?
M.S. : Le cas du Sahel est assez particulier, parce que nous avons parfois affaire à des insurrections armées locales, c’est-à-dire des communautés qui se rebellent contre le pouvoir en place. Parfois, il s’agit de groupes armés criminels ou des groupes terroristes. Cette configuration impose que dans la lutte contre le terrorisme, on ne prépare pas de terreaux fertiles aux groupes terroristes. Si on ne respecte pas les droits de l’homme, si on frustre les populations, s’il n’y a pas de règles dans cette lutte, on ne fera que l’affaire des groupes terroristes, alors que les forces armées russes procèdent par des razzias et des nettoyages. Pourtant, dans cette partie du Sahel, c’est délicat parce que le terrorisme s’est communautarisé et il n’y a pas lieu de détruire des communautés. A mon avis, l’armée russe n’est pas habilitée et n’a pas l’expérience du Sahel. La seule armée qui a vraiment l’expérience réelle du Sahel, c’est l’armée française qui y est depuis plusieurs années et les armées belges et allemandes qui aident dans la formation des forces africaines.

S. : Quel rôle l’Algérie qui a également une expérience dans la lutte contre le terrorisme peut-elle jouer dans la coalition ?
M.S. : De plus en plus, des voix se lèvent pour demander de rentrer en contact avec ces groupes terroristes, surtout les leaders comme Amadou Koufa et Iyad Ag Ghali. C’est dans ce sens, que l’Algérie pourrait jouer un rôle parce que ce pays a quelque peu maintenu des contacts. De plus, l’Algérie a contribué à la signature de l’Accord d’Alger entre les différents protagonistes de la crise malienne. Au vu de tout cela, l’Algérie peut jouer un rôle de médiateur dans ce dispositif. Comme des voix se lèvent pour appuyer de négocier avec les terroristes, l’Algérie qui a jusque-là jouer un rôle assez neutre, peut apporter sa contribution dans le sens de la médiation et du dialogue.

S. : Pourquoi en dépit de la présence de 4500 hommes de la force Barkhane et de plus 13 000 de la MINUSMA, la situation sécuritaire ne se stabilise pas au Sahel?
M.S. : Nous avons ici affaire à une guerre asymétrique. On a vu clairement que les groupes terroristes s’adaptent rapidement aux stratégies mises en place par les armées. Quand on observe l’évolution de ces groupes, leur objectif en 2012 était de réclamer un territoire. Voyant leurs faiblesses, ils ont pu s’adapter en essayant de contrôler des territoires sans vraiment les gouverner. Depuis 2018-2019, la menace s’est étendue à d’autres pays. Au fur et à mesure qu’ils étendent leur menace, ils adaptent leurs stratégies face à la réponse mise en place par les Etats. Il n’y a pas clairement une coordination entre les différentes armées qui sont au Sahel. Les Etats y vont de façon dispersée. Dans les accords de Pau, ils ont demandé à ce qu’il y ait une seule tête pour le commandement. Il ne faut plus qu’il y ait plusieurs commandements diffus. Chaque pays avait son propre commandement et dirigeait ses propres opérations. C’est cette faiblesse que les groupes terroristes ont exploitée pour pouvoir s’implanter. Ce qui fait que toutes les armées du monde, au Mali et au Sahel, n’engrangent pas de résultats face aux groupes terroristes. Il y a aussi la question des frontières. Chaque pays est jaloux de ses frontières et n’autorise pas les autres pays à poursuivre les groupes terroristes au-delà des limites territoriales. Cela est un grand handicap, puisque lorsque les groupes terroristes attaquent un pays, ils se réfugient dans un autre d’autant qu’ils savent qu’il n’y a pas de droit de poursuite. Ce sont ces failles que les groupes terroristes ont utilisé pour tenir et progresser jusque-là. On mettrait beaucoup d’hommes avec cette même stratégie, elle ne donnerait pas de résultats.

S. : Dans le même temps, à Pô au Burkina, se tenait un contre-sommet pour dénoncer le chantage de la France au Sahel et exprimer les attentes des populations. Est-ce qu’il n’y a pas un fossé entre les positions des citoyens et celle des chefs d’Etat ?
M.S. : J’ai l’impression que les peuples n’ont pas la même lecture de la stratégie à mettre en place pour venir à bout du terrorisme. Ils n’ont pas aussi identifié clairement l’ennemi à qui nous avons affaire. Il y a une tendance à confondre les intérêts avec l’ennemi qui est en face. On parle quelquefois d’accointance de la France avec les groupes terroristes, d’Occidentaux qui les alimentent. Alors qu’il n’en est rien, d’autant plus que nous sommes tous embarqués dans la même galère. Cette position des populations est alimentée par le fait que les dirigeants n’arrivent pas à communiquer clairement sur la situation que vivent les différents pays. Avec le flou qui entoure cette question sécuritaire, les populations sont en droit d’avoir leur propre interprétation de la situation. Il est important que nous, Africains, nous situions notre propre responsabilité dans cette dégradation de la situation sécuritaire avant d’indexer qui que ce soit. Et c’est ce que nous n’avons pas encore fait.

S. : N’est-ce pas cela qui irrite Emmanuel Macron ?
M.S. : Le président français a tapé du poing sur la table, parce qu’on n’arrive pas à expliquer clairement au peuple notre part réelle de responsabilité. Sur le terrain, on ne voit pas la feuille de route déroulée par nos Etats. On a tout le temps parlé de la mise en place opérationnelle de la force du G5 Sahel, mais rien n’est encore effectif jusque-là. Il n’y a pas aussi de stratégies nationales de lutte contre le terrorisme mises en place par les Etats. C’est comme si nos dirigeants sont pris dans une sorte d’étau, à cause du flou autour de la question sécuritaire.

Interview réalisée par
Jean-Marie TOE

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