Kapieletien Soro, ambassadeur de Côte d’Ivoire au Burkina Faso : «Il faut que le TAC devienne le quotidien de chaque Ivoirien et Burkinabè».

L’ambassadeur de la République de Côte d’Ivoire près le Burkina Faso et la République du Niger Kapieletien Soro, a accordé une interview au quotidien Sidwaya, dans le cadre du des travaux du Traité d’amitié et de coopération (TAC). Il salue le bilan satisfaisant des treize années de partenariat et se prononce sur les défis sécuritaires et sanitaires auxquelles, sont confrontées les deux Nations.

Sidwaya (S) : La communauté ivoirienne est forte de combien de membres au Burkina Faso ?

Kapieletien Soro (KS) : Nous avons beaucoup de nos compatriotes qui vivent effectivement au Burkina faso. La difficulté, c’est que la proximité des deux pays fait que parfois certains compatriotes viennent, séjournent et repartent parfois sans se signaler à l’ambassade.

C’est une difficulté quand il s’agit de donner le nombre d’Ivoiriens vivant au Burkina Faso. Toutefois, si je peux m’en tenir à l’aspect officiel et consulaire. Nous avons entre 3 500 et 4000 qui sont immatriculés à l’ambassade, dont nous avons les données de référence. Mais pour être proche d’une certaine réalité, il faut multiplier le chiffre par deux, auquel cas on serait autour de 10 000 Ivoiriens.

(S) : Quels sont leurs zones de concentration et les domaines d’activités dans lesquels ils évoluent ?

(KS) : C’est vrai que nous sommes arrivés ici en poste au lendemain de la crise post-électorale. Certains étaient ici à l’époque parce qu’ils avaient fui la crise en Côte d’Ivoire. Pour eux, c’était une forme d’aventure pas forcément agréable. Ils étaient venus un peu malgré eux, d’autres par contre sont venus volontairement pour chercher leur bonheur sur la terre des Hommes intègres. Pour la plupart, ils sont dans les petits métiers, (menuisiers, mécaniciens,) ou dans la gestion de maquis ou restaurant de quartier.

Il y a une deuxième catégorie d’Ivoiriens qui ont créé leurs petites et moyennes entreprises ou petites et moyennes industries ici et qui arrivent  à se suffirent à eux-mêmes parce que bon, ils ont trouvé leur fortune ici. Une troisième catégorie, c’est la catégorie des hauts cadres soit du privé soit du public international. Alors, ceux du privé, ils sont des hauts cadres de banque, pour certains ils sont des directeurs généraux, certains sont directeurs financiers, directeurs des ressources humaines. Il y en a qui sont dans les organisations internationales telle l’UEMOA, la CILSS, ou l’AVB et d’autres organisations internationales, le CIRDES à Bobo-Dioulasso, l’OMS… Tous vivent en bonne intelligence avec leurs hôtes burkinabè.

(S) : Quelle est la répartition géographique des Ivoiriens vivant au Burkina Faso ?

(KS) : Ceux qui sont connus par l’ambassade sont la plupart dans des grandes villes. Il peut y en avoir dans les campagnes et les provinces reculées. Mais je signale en passant que le grand Nord étant victime des attaques terroristes, vous savez que les populations refluent vers le Centre et le Sud, alors la plus grande majorité de nos compatriotes vivent à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. Bien sûr y a les villes intermédiaires comme Koudougou, Banfora, Gaoua.

(S) : La République de Côte d’Ivoire accueille depuis belle lurette une forte communauté burkinabè, qu’est-ce qui est fait pour améliorer leur intégration et réduire les crises qui caractérisent parfois la cohabitation avec les populations hôtes ?

La forte communauté burkinabè qui vit en Côte d’Ivoire se sent bien chez elle. L’une de mes difficultés ici, c’est de savoir quelquefois qui est Burkinabè, qui est Ivoirien et qui ne l’est pas. Parce qu’il y en a qui se sentent aussi bien au Burkina Faso à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Koudougou qu’ils se sentiraient à Bouaké, à Daloa, à Abidjan ou bien à Abengourou. Il y a donc une interpénétration des populations qui est très historique, et qui continue parce que nos deux dirigeants actuels sont des présidents très sages ayant de très bonnes relations entre eux. Certes, il y a eu des crises. Mais cela est le sort de toute société humaine. Il y a des hauts et des bas. Mais cela n’empêche pas que les hommes vivent ensemble et continuent de travailler, de se développer ensemble. Nous sommes heureux de leur présence en Côte d’Ivoire. Nous les encourageons à rester aussi dynamiques qu’on les connaît, et  à entretenir toujours la bonne entente avec leurs hôtes ivoiriens. Le bon tuteur, c’est aussi le bon étranger qui le fait et il est donc bon que chacun ait sa part de responsabilité. Le politique a ses limites. Un Burkinabè en Côte d’Ivoire est chez lui et un Ivoirien au Burkina Faso est aussi chez lui. Je rappelle d’ailleurs que les protocoles de la CEDEAO avaient déjà tracé tout ce que nous venons de dire. C’est-à-dire qu’un Burkinabè a le droit d’aller s’installer en Côte d’Ivoire, au Togo, au Sénégal, en Gambie ou au Nigeria et faire ses affaires de façon normale et sans soucis, c’est un droit pour lui. De la même façon, un Ivoirien au Burkina Faso ne doit pas souffrir de tracasseries, de sectarisme ou de quelque sorte d’ostracisme parce que les protocoles que les Etats ont signés, autorisent chaque citoyen à pouvoir circuler librement, à vaquer librement à ses affaires et à s’établir là où il juge bon pour lui-même pourvu qu’il respecte les lois du terroir. Mais j’ai l’impression que souvent il y en a qui soit ignorent cela ou semblent vouloir ne pas les appliquer. Pour ma part, la Côte d’Ivoire applique ses protocoles, et nous sommes ouverts à non seulement aux Burkinabè mais à tous les autres citoyens de la CEDEAO. Il faut que les générations qui viennent les gens apprennent à s’accepter, au marché, dans les entreprises, dans les sociétés, pour que chacun comprenne que l’autre est un frère. Ce n’est pas quelqu’un qui vient pour arracher mon emploi mais il vient pour participer au développement du pays où il est et c’est cela l’intégration. Nous devons donc lancer cet appel pour que vraiment chacun accepte d’aller dans le sens de l’intégration, de l’acceptation de l’autre et que nous vivions en bonne entente.

 

(S) : Le Burkina Faso et la République de Côte d’Ivoire ont signé le 29 juillet 2008 à Ouagadougou un traité d’amitié et de coopération. Quel bilan faites-vous des 13 ans de mise en œuvre de ce partenariat ?

(KS): Le traité d’amitié et de coopération entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso est un cadre spécial, particulier et privilégié parce que dans la diplomatie ivoirienne et tout autant que la diplomatie burkinabè, il n’y a pas un pays avec lequel on a cette manière de gérer les relations bilatérales. C’est un format très élargi qui, périodiquement, implique ou fait appel aux deux chefs d’Etats, aux deux Premiers ministres, aux deux gouvernements et à toute la gamme des experts qui entourent nos responsables. Il se fait que la périodicité également rend ce cadre-là tout à fait spécial. En général, dans la pratique diplomatique, les Etats tiennent ce qu’on appelle les commissions mixtes de coopération bilatérale et pour la plupart c’est tous les deux ans. Dans notre cas avec le Burkina Faso, le traité d’amitié et de coopération se tient tous les ans et cela a été ainsi depuis son institution en 2008, quoique maintenant on a révisé, nous allons passer à un rythme biannuaire. Il faut donc relevé que la fréquence des instances des assises du TAC permet de discuter de tous les sujets d’intérêt commun aux deux Etats. Cela facilite la relation d’autant qu’au quotidien, on peut régler les problèmes qui n’attendent pas de s’aggraver. Le traité d’amitié et de coopération se porte bien, évolue bien et donne satisfaction. Bien sûr il y a des recommandations ou des décisions qui ont besoin d’être suivies de près, qui ont été victimes des aléas des conjectures internationales notamment la survenue de la maladie à coronavirus.

Néanmoins, le cadre du TAC permet de résoudre et d’améliorer, d’exprimer la proximité particulière de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso.

(S) : A vous écouter, on peut dire que le bilan est satisfaisant ?

(KS) : On peut dire sans hésiter que le bilan est satisfaisant parce que si vous prenez des secteurs comme les infrastructures, beaucoup a été fait et il y a eu des avancées notables, pour l’autoroute qui doit partir de Yamoussokro jusqu’à Ouagadougou. Les études sont terminées sur la plus grande partie et du côté ivoirien des tronçons sont déjà quasiment achevés. Pour certains, les financements sont déjà acquis, et donc de ce côté-là, il y a un résultat concret. Si vous prenez le commerce, la fluidité du commerce ne semble pas aller de soi parce qu’au lendemain de la crise en Côte d’Ivoire, il y avait beaucoup de tracasseries routières, de barrages, de raquettes. Il a fallu une volonté politique suivie et déterminée et cela a réussi à lever cet obstacle au commerce. Aujourd’hui, on peut partir d’Abidjan jusqu’à Ouagadougou sans trop de craintes. N’eut été la survenue la pandémie à corona virus, les commerçants, les transporteurs et tous les voyageurs, les passagers, qui traversent la frontière pour une raison ou une autre, auraient été tout heureux de cette fluidité-là qui est quelque part un résultat de consultation du TAC.  Il y a les échanges sur le plan scientifique, culturel, éducationnel, au niveau politique, pour se concerter sur les positions au plan international, les positions à harmoniser entre les deux Etats dans l’intérêt bien compris des deux parties. Il y a enfin le grand chapitre de la défense et de la sécurité.

Chaque fois qu’il y a eu un problème, une attaque ici au Burkina Faso, je vous dis chaque fois, la Côte d’Ivoire a émis un message de compassion, systématiquement et nous sommes toujours touchés quand nous voyons que le Burkina souffre tant. La Côte d’Ivoire même n’a pas été épargnée. Je sais que les deux chefs d’Etats sont vraiment main dans la main pour combattre et mettre fin à ces méchants d’une autre catégorie, des terroristes sans foi ni loi.

Le bilan est donc positif. Il faut continuer à élargir, approfondir et que le TAC devienne le quotidien de chacun des citoyens ivoirien et burkinabè. C’est une occasion privilégiée pour renforcer notre fraternité, notre amitié, notre bon voisinage. Quand on se connaît mieux, les préjugés tombent d’eux-mêmes. C’est cela le vrai privilège et le grand bénéfice du TAC.

 

Quels seront les sujets prioritaires qui seront abordés cette année ?

(KS) : Ces sujets-là sont connus j’allais dire en tout cas des observateurs avisés, c’est en priorité la sécurité pour le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et pour la sous-région. Parce que c’est vrai que nous parlons d’une réunion bilatérale mais n’oublions pas que les autres pays voisins du Burkina et de la Côte d’Ivoire sont intéressés par les sujets dont nous allons parler en ce qui concerne la sécurité, la libre-circulation des personnes et des biens, la réouverture ou non des frontières. On est obligé de contrôler les mouvements de populations pour arriver à juguler les effets du corona virus d’une part et à contrôler aussi les mouvements des personnes de sorte que les risques sécuritaires soient amoindris autant que possible. De ce point de vue-là, le TAC travaillera pour que nous ayons de meilleurs résultats.

(S)Justement la COVID-19 a fortement fragilisé économiquement les populations des deux pays, la réouverture des frontières est-elle envisageable dans des courts délais ?

(KS) : La réouverture des frontières est en étude. Ce n’est pas un dossier qui a été classé, abandonné. Mais la réalité est que la maladie est toujours là. Les risques sont toujours présents et malheureusement toutes les populations n’ont pas conscience ou ne prennent pas la menace au sérieux.  Beaucoup de gens ne respectent pas les gestes barrières, ne portent pas le cache-nez, qui trouvent que l’interdiction ou la réduction du nombre de personnes au rassemblement est incompréhensible ou bien trouvent que c’est du harcèlement. Dieu merci, nous ne l’avons pas connu au Burkina et en Côte d’Ivoire.  Il n y a même pas eu un confinement strict en tant que tel. Mais tout cela mis ensemble, certaines personnes ne comprennent pas que jusqu’à présent, qu’il y a des efforts qu’on fait pour juguler cette maladie excessivement dangereuse. Alors, la réouverture oui, mais il faut que chacun prenne conscience que c’est une lutte commune et qu’il faut des efforts communs pour accompagner nos décideurs.

(S) : Des groupes armés terroristes tenteraient de s’installer au niveau des frontières des deux pays. La coopération sécuritaire entre les deux pays va-t-elle aller crescendo afin de rétablir la stabilité ?

(KS): Cela va de soi. La coopération va se renforcer toujours plus et davantage. Parce que y a eu beaucoup de réunions entre les autorités compétentes en la matière et il y en aura encore autant que nos populations auront besoin d’être protégées contre ces menaces inconnues. C’est toujours bon chaque fois que des autorités se rencontrent, que cela soit mis à jour, et que de nouveaux efforts soient toujours fournis là où il en faut. La sécurité, c’est l’affaire de tout le monde parce que pour paraphraser quelqu’un, la sécurité est trop sérieuse pour qu’on la laisse seulement à la charge des agents de la sécurité. Quand dans un voisinage, on voit une personne inconnue, d’un certain comportement, il ne faut hésiter à informer qui de droit. Peut-être le chef de quartier, le chef du village, ça peut être le commissariat de police le plus proche pour que la sécurité entre dans nos comportements et que ainsi nous puissions vivre en bonne intelligence avec les bons étrangers et mettre fin aux comportements de ceux qui veulent troubler la tranquillité publique.

 

(S) : Quel est votre dernier message ?

(KS ) : Le TAC se tient dans l’intérêt des peuples de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. A ce titre, c’est pour nos populations les gouvernements, les Premiers ministres, les Chefs d’Etats travaillent. Le Traite d’amitié et de coopération doit être soutenu par tous les ivoiriens et par tous les Burkinabè. Nous souhaitons que chacun s’y reconnaisse. Il ne faut pas considérer que c’est une affaire entre les politiciens encore moins entre les chefs d’Etats. Il faut considérer que les gouvernements se rencontrent pour débattre de sujets qui intéressent le plus éloigné de nos concitoyens dans le hameau ou le village le plus reculé. Si vous avez quelqu’un qui peut circuler librement de Méagui jusqu’à Fada N’Gourma parce qu’il vient voir de la famille et retourner dans sa plantation à Méagui, c’est aussi pour cela que le TAC se tient. Si un Burkinabè peut quitter Aboisso pour venir voir tranquillement la famille à Koudougou, sans tracasseries sur la route c’est pour cela que le TAC se tient.

Certains obtiennent leurs diplômes en Côte d’Ivoire, ils sont insérés au Burkina Faso sans soucis parce qu’au TAC, les décideurs du domaine de la formation-éducation ont échangé ou ont harmonisé les aspects juridiques et autres qui doivent l’être. Que chacun intègre cela dans sa compréhension de nos relations bilatérales. Pour ce qui est du côté sécuritaire, on n’a même pas besoin de le mentionner parce que nos deux dirigeants et responsables des armées se rencontrent, les Premiers ministres se parlent. Nous voulons encourager et féliciter nos deux chefs d’Etats qui sont formidables. Cette approche bilatérale de relations de fraternité est importante.

Entretien réalisé par Tilado Apollinaire ABGA

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