Transport urbain à Bobo-Dioulasso : guerre de tranchées entre conducteurs de tricycles, taximen et Police municipale

Les tricycles, bondés de passagers en longueur de journée, font partie intégrante du décor des artères de la ville de Bobo-Dioulasso. Derrière cette pratique interdite par la loi, se cachent des conducteurs de taxis exaspérés qui avouent tirer le diable par la queue. Nous nous sommes plongés dans l’univers de ce transport urbain où conducteurs de tricycles et taximen dénoncent la concurrence déloyale les uns, des autres. Reportage.

Le directeur de la Police municipale, l’inspecteur Seydou Coulibaly : « Le décret 2012/559 encadrant l’exploitation des tricycles au Burkina Faso nécessite une relecture ».

Entre les klaxons des motocyclettes et des taxis, et les bousculades des piétions au milieu des parkings débordants, la façade Est du grand marché de Bobo-Dioulasso grouille de monde comme d’habitude, ce mardi 1er février 2022. Il est 11 heures 55 minutes aux abords du poumon de la capitale économique du Burkina Faso. Alassane Kiemtoré vient de négocier un petit espace pour stationner son taxi, le temps d’avoir un client. La mine serrée, un bâton de cigarette fumante à la main, le vieux conducteur de taxi a gros sur le cœur. Il est à son premier client depuis le lever du jour. « Nous sommes fatigués de parler de notre situation maintenant. Il n’y a pas quelqu’un pour nous écouter. L’Etat s’en fout de nous », fulmine-t-il, l’air exaspéré. Ce chauffeur de taxi qui est dans le métier depuis une bonne dizaine d’années dit avoir connu de meilleurs jours. « Dans le temps, ça allait mieux. L’activité nous permettait d’être à jour de nos documents. Maintenant rien ne va », fait-il savoir tout amer. Les causes de son calvaire, il les connait. Sans hésiter, il pointe du doigt les tricycles encore appelés taxis-motos qui, explique-t-il, ont récupéré la majeure partie des clients des taxis. « Ils (ndlr les décideurs) ont laissé les tricycles gagner du terrain », se plaint le sieur Kiemtoré. Les conséquences de cette concurrence ‘’ déloyale ‘’ des tricycles sont sans appel pour lui. « Il est fréquent que je sorte du matin au soir sans avoir 5 000 F CFA de recette », confie-t-il. Ce qui, à ses yeux, justifie d’ailleurs l’état des taxis à Bobo-Dioulasso. « La majorité des taxis sont des carcasses roulantes. Les recettes ne suffisent pas pour bien entretenir les véhicules », avance le vieux taximan. Celui dont la crise a eu raison de son taxi raconte ses douloureuses expériences. « D’habitude, je reverse 20 000 F CFA par semaine à mon patron mais ces deux dernières semaines, j’étais obligé de lui donner 12 500 FCFA. Heureusement qu’il est compréhensif », se lamente le quinquagénaire.

Sanctionner les passagers des tricycles

Moussa Drabo, président de l’Association des chauffeurs de taxis du Houet, égrène presque les mêmes maux. « Les conditions de vie d’un conducteur de taxi à Bobo-Dioulasso sont catastro- phiques », dépeint ce représentant des chauffeurs de taxis. Son association, informe-t-il, compte à peu près 400 membres. Les recettes, à l’en croire, s’amaigrissent au fur et à mesure. « Auparavant, les recettes des taximen pouvaient atteindre 6 000, 7 000 et même 8 000 F CFA par jour. Mais présentement, pour avoir 3 000 F CFA comme recette, c’est tout un problème », détaille Arouna Drabo. Même son de cloche pour Moussa Bamba, président du Syndicat des taxis du Houet qui fait le taxi depuis 1990. Le taxi, avoue ce doyen, a mal à Bobo-Dioulasso et la concurrence ‘’ déloyale ‘’ des tricycles y est pour quelque chose, à ses dires. Il en veut aux autorités communales, parce que dit-il, sa structure a fait des démarches auprès des autorités sur la question, mais rien n’est fait à ce jour. « Seule l’autorité communale peut vraiment arrêter ça si elle a la bonne volonté », se convainc le syndicaliste. Il se permet même une comparaison avec Ouagadougou. « Si à Ouagadougou les tricycles ne prennent pas de passagers, c’est que l’autorité y est plus rigoureuse qu’à Bobo-Dioulasso », conclut le vieux Bamba. Pour lui, la solution est toute simple, il faut taper le portefeuille des usagers. « Je propose une sanction pour les passagers des tricycles. Si tu payes une amende, demain tu ne monteras plus dans un tricycle », propose-t-il. Et de relever que la population ne veut que ce qui est moins cher, même si c’est au risque de sa vie.

100 F CFA par passager

Les taximen dénoncent une concurrence déloyale opérée par les conducteurs de tricycles.

Abdoul Aziz Ouédraogo, lui, est conducteur de tricycle. L’air angoissé, il vient à peine de se faire retirer son engin par la Police municipale à l’angle du marché. « Ils m’ont dit de payer 15 000 F avant de retirer ma moto. Nous n’avons pas la paix avec les policiers, souvent ils te verbalisent sans motif valable », se plaint le jeune homme. Son camarade Salam Ouédraogo, lui, n’est pas encore dans ce pétrin. Il est stationné en attente de quelques potentiels passagers à embarquer à raison de 100 F CFA par passager contre 300 F pour les taxis. Et pourtant, il dit être au courant de l’interdiction de transporter des personnes. « Nous sommes conscients de l’interdiction mais nous n’avons pas le choix, s’il n’y a pas de bagages à transporter », se justifie-t-il. La rareté des bagages, Salam Ouédraogo l’impute aux gros camions qui se déplacent jusqu’aux portes des boutiques et magasins du centre-ville, soit pour charger, soit pour décharger. « Si nous avons des bagages à prendre, nous ne parlerons plus de transport de personnes. Il y a des risques et des tracasseries dans le transport des personnes », rassure le jeune conducteur de tricycle. Et de demander la compréhension et l’indulgence des policiers pour, dit-il, que chacun puisse avoir son pain quotidien.

L’accompagnement de l’autorité fait défaut

Tidiane Kologo est le président de l’Association des conducteurs de tricycles de Bobo-Dioulasso. Il évalue actuellement le parc de taxis-motos à Bobo-Dioulasso à au moins 4 000. L’association, nous apprend-il, s’organise de son mieux mais très souvent, regrette-t-il, l’accompagne-ment de l’autorité fait défaut. « Nous avions soumis à l’autorité communale un projet d’identification des taxis-motos afin d’assainir le secteur mais c’est resté sans suite », fait-il savoir. L’identification des tricycles, pour M. Kologo, créerait également une niche importante de recettes pour la commune. « Imaginons si pour les 4 000 taxis-motos chacun rapportait 10 000 F CFA par an comme taxes à la commune, nous serions à 40 millions F CFA », simule-t-il. Le responsable des taxis-motos constate impuissant la violation de la loi. « Nous savons qu’il est interdit de remorquer des passagers et nous le répétons chaque fois aux conducteurs », affirme le chef des conducteurs de tricycles. Néanmoins, Tidiane Kologo trouve un bémol face à cette violation de la loi. La majeure partie des conducteurs de tricycles le font parce qu’ils n’ont pas le choix », avance-t-il. Et d’ajouter que l’association fait aussi de la sensibilisation pour endiguer le phénomène. Et pourtant, selon le directeur de la Police municipale de Bobo-Dioulasso, l’inspecteur Seydou Coulibaly, la loi a fait la part des choses. « Selon les dispositions qui encadrent les tricycles, ils doivent s’occuper du transport de matériel.

La Police municipale impuissante ?

Tout au plus une personne outre le conducteur est autorisée à bord par la loi », détaille le premier responsable de la Police municipale. Il dit avoir vu le phénomène venir et avoir même tiré la sonnette d’alarme. « Lorsque les tricycles sont arrivés dans la ville de Bobo-Dioulasso nous avons très rapidement approché les autorités à l’époque, mais il n’existait pas une disposition légale les encadrant », raconte-t-il. Ce n’est qu’en en 2012 que l’utilisation de ces engins a fait l’objet d’encadrement, mais malheureusement, cet encadrement est jusque-là foulé aux pieds, reconnait l’inspecteur Coulibaly. « Nous avons fait la sensibilisation et avons mené beaucoup d’opérations de répression mais le phénomène persiste », avoue-t-il, l’air impuissant. La Police municipale aujourd’hui, à elle seule, ne peut faire face à ce problème, estime Seydou Coulibaly. « Notre direction a fait plusieurs fois l’objet de menaces des transporteurs de tricycles. Certains de mes agents ont même subi des violences », confie M. Coulibaly (lire encadré). Pour lui, il faut de fortes décisions plus politiques du niveau central. Il pointe du doigt l’insuffisance des textes règlementaires concernant les tricycles. « Le décret 2012/559 encadrant l’exploitation des tricycles au Burkina Faso nécessite une relecture », fait-il remarquer. A l’en croire, les textes ne concernent que l’âge du conducteur, la catégorie du permis de conduire et les documents afférant à la circulation et à la conduite de ces engins. L’encadrement ne concerne pas la vente. « N’importe qui peut se procurer un tricycle s’il en a les moyens. Or, la loi devrait pouvoir restreindre le droit d’être détenteur de tricycle », estime-t-il. En outre, précise l’inspecteur Coulibaly, la loi ne condamne pas les passagers et l’interdiction de transporter les passagers concerne uniquement Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. « Si vous quittez Bobo-Dioulasso, pour une commune d’à côté, le décret vous autorise puisque ce n’est pas interdit », donne-t-il en exemple.

La population est complice

Une étude sociologique, rapporte l’inspecteur de Police municipale, a même été commanditée par ses services et a révélé une complicité de la population. « Nous nous sommes rendu compte que la population même encourage le phénomène », souligne Seydou Coulibaly. Pourquoi le transport de passagers par les tricycles a toujours la peau dure ? L’une des causes, selon le patron de la Police municipale de la ville de Sya, est que beaucoup en ont fait un business sans scrupules. « Beaucoup en ont payé 10 ou 15 pour donner à des jeunes pour exploitation et sans aucune formation préalable », déplore-t-il. « Quand vous faites sortir l’identité des propriétaires de ces tricycles, il n’y a pas que les commerçants mais toutes les catégories socioprofession-nelles », ajoute-t-il. M. Coulibaly est convaincu d’une chose : la lutte contre cette pratique nécessite beaucoup de tact, vu le nombre de personnes qui y tirent leur pain quotidien. « Lorsque l’activité de quelqu’un, qu’elle soit légale ou illégale, est source de revenu pour lui, il faut la traiter avec beaucoup de tact », préconise le directeur de la Police municipale. Dans le processus de solutionne-ment du phénomène, il propose de prendre en compte les exploitants, les conducteurs, la chaine de vente des tricycles, d’éduquer et sensibiliser les populations. Du reste, le premier responsable de la Police municipale de la cité de Sya promet des opérations contre cette violation de la loi dans les jours à venir.

Alpha Sékou BARRY

alphasekoubarry@ gmail.com

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