Baisse de productivité du néré au Burkina: le revers des récoltes précoces et des pesticides

Le néré récolté non encore traité.

Arbre utilitaire par excellence, Parkia biglobosa, nom scientifique du néré, est confronté de nos jours à une baisse de productivité. Ce phénomène est observé un peu partout au Burkina Faso plus particulièrement dans les provinces du Ziro et de la Sissili qui abritent encore une importante population de néré. Le constat dans ces deux provinces est loin d’être reluisant. Cette baisse de productivité du néré est causée par plusieurs facteurs tels que les récoltes précoces des fruits immatures, les effets des pesticides, le vieillissement des arbres et le changement climatique. 

Un mini bosquet trône au milieu des habitations à Sapouy, chef-lieu de la province du Ziro. Pourtant, nous ne sommes pas dans un espace vert. Ce n’est pas non plus une forêt urbaine. A l’intérieur se trouve deux maisonnettes en banco. Il s’agit de la cour d’Abou Nama, un habitant de Sapouy et tradipraticien de son état. La soixantaine sonnée, il ne cache pas son admiration pour les plantes. C’est un véritable amoureux de la nature qui s’ouvre à notre micro. Les arbres lui apportent fraîcheur et ombre sans oublier les fruits que certains d’entre eux produisent. Aux pieds des arbres s’enchevêtrent plusieurs plants. Les uns se hissent dans des sachets plastiques, les autres dont les graines ont été semées directement dans le sol y sont solidement fixés.

La pépinière est riche par la diversité des espèces. Des plantes médicinales tout comme des arbres fruitiers. Des espèces exotiques aussi. Parmi ces plants, le néré occupe une place de choix. Et pour Abou Nama, la présence de cette plante dans sa pépinière n’est pas un fait du hasard. « Tout est utile chez le néré », confie-t-il tout de go. Chose rare, il s’apprête à planter plusieurs pieds dans son champ de trois hectares situé à la périphérie de la ville. Et ce n’est pas la première fois qu’il plante le néré en ce lieu. Les tout-premiers pieds mis en terre il y a une vingtaine d’années sont devenus de gros arbres. Difficile de faire la différence entre les arbres plantés et ceux qui ont poussé naturellement. 

Abou Nama, pépiniériste, s’apprête à planter plusieurs pieds de néré dans son champ.

En tous les cas, Abou Nama se réjouit déjà de ce que tous les arbres qu’il a plantés produisent bien. Au cours de la période du néré, la récolte n’a pas été au rendez-vous. Non seulement les arbres n’ont pas bien produit mais aussi parce que des déplacés internes, en quête inlassable de nourriture, ont coupé l’herbe sous les pieds de M. Nama. A l’en croire, ils sont allés cueillir nuitamment son néré. Il se contentera donc de la partie congrue. A l’entrée de sa concession, un petit tas de fruits est entreposé sur un hangar en tôles usées, coincé entre deux murs. La famille Nama ne court pas derrière la poudre de néré. Le plus important chez M. Nama, ce sont les graines. Des graines qui, au fil des ans, deviennent de plus en plus rarissimes. Du Ziro, cap sur la Sissili, l’autre province voisine qui abrite également une importante population de néré.

Des acteurs inquiets

De part et d’autre des champs qui bordent la route menant au Ghana, aucun arbre de néré ne porte présentement de fruits. C’est la preuve que la période de cueillette est passée. Mais les graines et la poudre de néré demeurent. Elles font partie des produits les plus prisés au marché de Léo en ce moment. Là, nous voici devant l’étal d’une commerçante ghanéenne. Devant son magasin défilent plusieurs clients. Les employés, eux, sont occupés à remplir les sacs de 100 kilogrammes. La commerçante est en train de compter son argent. Les billets de dix mille francs sont comme du papier entre ses mains. C’est le fruit de ses ventes matinales alors qu’il n’est que 10 heures d’abord. Tout près de là, d’autres commerçants proposent la poudre de néré.

Elle sert à nourrir aussi bien les hommes que les animaux. Un camion dix tonnes chargé de cette marchandise vient se garer dans le marché. Des clients l’assaillent. A l’évidence, c’est plus facile de faire de bonnes affaires avec les produits issus du néré. Cependant, les mines se froissent lorsqu’on aborde la question de la disponibilité de la graine. La réponse est certainement non. L’une des raisons avancées par nos interlocuteurs pour justifier cette indisponibilité est que la productivité des arbres n’est plus de mise comme avant. Abou Nama est visiblement très inquiet de ce qui arrive au néré. Même souci à la coopérative Névéléa dont la plupart des membres produisent le soumbala, un condiment à base des graines de néré. Avoir la quantité de matière première nécessaire pour la transformation relève désormais d’un parcours du combattant.

« A un moment donné, on n’en trouve presque pas. Cela est dû à la baisse de la productivité des arbres. Comme si cela ne suffisait pas, bon nombre d’entre eux meurent sans être remplacés », note avec un air de dépit Angéline Nama/Ido, la présidente de la

Karim Yéyé, directeur provincial
des Eaux et forêts de la Sissili :
« les pesticides tuent les agents
pollinisateurs des fleurs du néré

coopérative. Cette structure dispose d’un terrain d’un demi-hectare à l’extrémité de la ville. Décision a été prise par les membres de la coopérative d’y planter le néré au cours du mois d’août 2025. « Nous avons besoin du néré pour pérenniser notre activité », soutient Angéline Nama. Toutefois, elle dit ne pas être surprise de cette situation. Elle impute la responsabilité à ses congénères qui s’adonnent à la cueillette précoce des fruits. « Autrefois, en pays gourounsi, le néré se récoltait à sec dans l’arbre.

De plus, les femmes devraient avoir l’autorisation de leurs époux avant d’aller cueillir les fruits. Mais de nos jours, ce protocole n’est plus respecté. Les fruits sont récoltés prématurément et souvent nuitamment à l’insu du propriétaire du champ. Cette pratique empêche l’arbre de bien produire à la prochaine saison », dénonce-t-elle. Conséquence, fait-elle remarquer, les productrices de soumbala sont confrontées actuellement à un manque cruel de matière première.  Difficile donc dans ces conditions, selon la présidente, de satisfaire convenablement les commandes des clients. « Préparer la sauce sans soumbala est un scénario que nous refusons d’imaginer dans notre milieu. Donc, nous avons le devoir de protéger cet arbre », note Mme Nama. 

Le néré contaminé, un danger pour la santé

La direction provinciale des Eaux et forêts du Ziro reconnait que la productivité du néré a baissé. Amadé Traoré, le patron de cette direction, pointe du doigt les pratiques agricoles néfastes. Il cite notamment l’utilisation des pesticides, une pratique qui nuit à la productivité de cette plante. « Ils tuent les agents polinisateurs des fleurs. Automatiquement, cela a un impact sur la productivité de l’espèce », croit savoir Amadé Traoré. Et ce n’est pas tout. Il avoue que lorsqu’on utilise les herbicides dans un champ, l’arbre pompe ces substances qui vont se retrouver au niveau des fruits et des feuilles. 

« Dieu seul sait ce que ces produits peuvent causer comme dégâts chez l’homme qui consomme les produits venant d’arbres contaminés », soutient l’inspecteur des eaux et forêts. Même son de cloche chez Karim Yéyé, directeur provincial des Eaux et forêts de la Sissili. Il dit avoir fait lui-même le constat à savoir que la productivité du néré est en perte de vitesse. Tout naturellement, il estime que l’action anthropique en est la principale cause. « Les fleurs du néré, de couleur rouge, attirent les insectes pollinisateurs. L’utilisation des pesticides dans les champs neutralisent ces agents pollinisateurs », atteste-t-il.

Ajoutant que la réduction de ces insectes du fait des pesticides, la pollinisation des fleurs du néré subira sans doute un sérieux coup. En outre, il s’attaque à la récolte précoce des fruits immatures comme étant une des causes de la baisse de la productivité du néré. « Vous voyez, les femmes en quête de gain se jettent sur les nérés non mûrs et forcent leur mûrissement dans des sachets en utilisant le carbure », note Karim Yéyé. L’utilisation des pesticides n’explique pas tout. Le changement climatique semble avoir aussi sa part de responsabilité dans la baisse de productivité du néré.

Angéline Nama/Ido pointe du doigt la cueillette précoce des fruits immatures.

Les vents, relève Karim Yéyé, font chuter les fleurs. Pour lui, cela est dû au fait que la période de floraison du néré coïncide souvent avec l’arrivée des vents. Il dénonce également les pratiques agricoles qui consistent à détruire tous les végétaux lors des nouvelles défriches. A l’entendre, la densité de la végétation constituait autrefois un brise-vent qui réduisait l’effet du vent sur les arbres. Aujourd’hui, regrette-t-il, la destruction de ce tapis végétal par l’homme rend le néré vulnérable à toutes formes de menaces. 

Le néré, un bon fertilisant

Pour autant, à écouter certains acteurs, rien n’est perdu d’avance. Amadé Traoré propose un abandon totale des pesticides dans les pratiques agricoles ou à défaut une réduction de leur utilisation. « Cela permettra aux agents pollinisateurs de faire correctement leur travail », souligne-t-il. En ce qui concerne le changement climatique, il estime que la lutte ne sera pas aisée. A moins que, suggère-t-il, la recherche parvienne à trouver une espèce de néré plus résistante aux aléas climatiques. Mais au-delà, il pense que la solution la plus sûre et durable consiste à planter beaucoup d’arbres particulièrement dans les zones où l’espèce est à l’aise.

« Il ne faut pas planter dans des zones marécageuses où les plants ne vont pas résister aux inondations. Il faut planter dans des zones non inondables», conseille-t-il. La plupart des nérés rencontrés au Burkina ont poussé grâce à la régénération naturelle. La vieillesse est également un facteur qui compromet leur rentabilité, nous confie-t-on. Amadé Traoré persiste sur le renouvellement des pieds par un reboisement. Créer des vergers de manguiers ou d’anacardiers est une pratique courante au Burkina Faso. Mais jusqu’à présent, pas un verger de néré ou de karité. « Tout est une question de temps », confie M. Traoré qui reste convaincu que les choses vont changer d’elles-mêmes d’ici quelques années grâce à la sensibilisation de la population. « Vous verrez bientôt des vergers de néré émerger au Burkina », assure-t-il.

Le néré récolté non encore traité.

D’ailleurs, les populations du Ziro et de la Sissili déjà confrontées à la rareté des graines, sont dans la dynamique. La plantation de néré fait partie de nombreux projets de reboisement tant au niveau individuel que collectif. Karim Yéyé, directeur provincial des Eaux et forêts de la Sissili, est en train de produire 6000 pieds de néré. De ses explications, le service de l’environnement compte planter plus de 5000 pieds au cours de la présente campagne agricole. A propos du cycle de production, il se veut rassurant. « A sept ans, le néré doit commencer à produire. Entre 10 et 15 ans, vous avez une bonne production », mentionne-t-il. Il dit exhorter ceux qui se sont accaparés les terres dans la province à planter le néré. « Dans les années à venir, vous verrez des plantations de néré dans notre zone », promet M. Yéyé. Le pépiniériste Abou Nama a déjà reçu plusieurs commandes de plants de néré. Cette prise de conscience est saluée par les agents en charge de l’environnement.

« Certains ont lancé des commandes de 100 plants, voire même plus, pour un reboisement dans des champs familiaux », informe Abou Nama. Le plant est vendu à 100, 200, 500 et 1000 F CFA. A entendre M. Nama, le prix varie en fonction de l’âge. Dans la sélection des graines devant constituer la base de sa pépinière, il est lui-même son propre spécialiste. « Je choisis celles qui sont bien formées et grosses. Quand ces graines vont germer et pousser, l’arbre qui en résultera sera productif », lâche Abou Nama.

Le néré est beaucoup apprécié non pas seulement à cause de ses vertus alimentaires et médicinales. De l’avis des spécialistes des plantes, il est aussi un bon fertilisant. Le naturaliste Abou Nama dresse un simple constat. « Là où se trouve le néré, les récoltes réussissent toujours », avance-t-il. Des propos confirmés par le directeur provincial des Eaux et forêts de la Sissili, Karim Yéyé, qui déclare : « le système racinaire du néré facilite l’infiltration de l’eau dans le sol ». La décomposition  des feuilles, poursuit-il, contribue également à amender le sol. « L’arbre profite des cultures et les cultures aussi profitent de lui », signifie-t-il. Au regard de l’importance de cet arbre dans la vie des populations, il urge de remédier aux maux qui minent sa productivité pour le bonheur de tous les Burkinabè.

Ouamtinga Michel ILBOUDO

omichel20@gmail.com


Vaincre les préjugés sur la plantation du néré

Dans certaines contrées du Burkina Faso, planter une espèce locale est synonyme de mort programmée pour la personne qui s’adonne à cette activité, considérée comme une défiance aux coutumes. « Ils disent que lorsque l’espèce survit, vous qui l’avez planté, vous mourez », dévoile Karim Yéyé, directeur provincial des Eaux et forêts de la Sissili. Du coup, ce préjugé constitue, à son avis, un frein au reboisement des espèces locales. Heureusement, dit-il, à travers les sensibilisations, les gens ont compris la nécessité de reboiser le néré.

O.M.I


Tout soigne chez le néré

Comme le lui prêtent les tradipraticiens, le néré est un arbre béni à multiples usages. En effet, il entre dans la préparation de plusieurs remèdes qui soignent des maladies comme le paludisme et d’autres maladies infectieuses. Les feuilles, l’écorce, la poudre, les racines ou encore les graines sont utilisées par les populations dans certaines affections traditionnelles. Mais pas que ça seulement, car il est aussi utilisé comme aliment à travers la farine jaune sucré de ses fruits, ainsi que les graines utilisées pour fabriquer un condiment bien connu en Afrique de l’Ouest, le soumbala. L’écorce du néré est utilisée dans la lutte contre les douleurs abdominales ou gastriques des enfants, les maux de dents ou pour soigner les plaies, les coliques violentes, la bronchite, les maladies vénériennes et autres dermatoses. Cette partie du néré est aussi utilisée pour lutter contre l’amibiase, la gastrite, la gingivite, l’otite, la lèpre et pour la prévention de l’hypertension. L’écorce, associée aux feuilles, soulage les caries dentaires et la conjonctivite, selon les initiés. Quant aux feuilles, elles aident à lutter contre le venin en cas de morsure de serpent. Débarrassées du pétiole, les feuilles sont utilisées pour soigner les brulures et les hémorroïdes et sont en même temps réputées pour leurs capacités à résoudre les problèmes de goitre chez certaines populations et pour prévenir l’hypertension ou la diminuer. La farine de la pulpe du néré a des propriétés laxatives. Aussi, cette dernière contient à elle seule des acides aminés à forte teneur de la vitamine C et l’iode, ce qui lui procure la vertu anti goitre. En plus de ces usages, la cosse est utilisée par les femmes pour fabriquer de la potasse qui entre dans la préparation de certains aliments et dans la fabrication du savon traditionnel. Elle est également utilisée pour faire la teinture. Les grains renferment également des vertus aphrodisiaques. Comme on le constate, tous les constituants du néré sont comestibles ou utiles. L’omniprésence de ce végétal dans les habitudes alimentaires peut contribuer à réduire les risques de malnutrition du fait de sa haute valeur nutritive. 

O.M.I.

Sources : Le Sahel.org