Pr Christian Napon, neurologue, neurophysiologiste au CHU de Bogodogo : « Face à un AVC, il ne faut surtout pas attendre »

Christian Napon, neurologue et neurophy- siologiste au CHU de Bogodogo : « pendant le suivi, il faut donc savoir détecter les situations de dépression et les prendre en charge chez le patient ».

L’Accident vasculaire cérébral (AVC) constitue une urgence médicale dont chaque minute peut peser sur le devenir du patient. Au Burkina Faso, les données nationales restent parcellaires, mais les services de neurologie enregistrent une forte proportion de patients hospitalisés pour cette pathologie, qui demeure une cause majeure de décès et de handicap. Dans cet entretien, le Pr Christian Napon, neurologue et neurophysiologiste au CHU de Bogodogo, explique les signes d’alerte, les facteurs de risques, l’importance d’une prise en charge précoce, mais aussi les difficultés liées au coût des soins et au suivi des patients après l’hospitalisation.

Sidwaya (S.) : Un AVC survient toutes les minutes dans le monde. A-t-on une estimation de l’ampleur du phénomène ici au Burkina Faso, où les données restent encore parcellaires ?

Christian Napon (C.N.) : Pour avoir une idée précise de l’ampleur du phénomène, il faudrait disposer d’un registre national exhaustif enregistrant tous les cas d’AVC. Pour le moment, nous ne l’avons pas. Ce dont nous
disposons, ce sont des données hospitalières provenant des différents services de neurologie, qui montrent qu’environ 70 à 80 % des patients hospitalisés le sont pour des cas d’AVC, qu’ils soient ischémiques ou hémorragiques. C’est une cause majeure de décès et la première cause de handicap, entraînant des dépenses lourdes pour les familles en matière de prise en charge.

S. : Qu’est-ce qu’un AVC exactement, en des termes simples pour le lecteur ?

C.N. : Un AVC (Accident vasculaire cérébral) survient lorsqu’une partie du cerveau manque d’oxygène. C’est le sang qui apporte l’oxygène au cerveau. S’il y a un obstacle au passage du sang dans une région cérébrale, les cellules en aval souffrent et peuvent mourir, ce qui entraîne une paralysie, des troubles du langage ou de la vision. L’AVC se manifeste donc soit par un obstacle (artère bouchée), soit par une rupture de vaisseau. On distingue ainsi l’AVC ischémique (obstacle empêchant le sang de bien irriguer) et l’AVC hémorragique (rupture d’une artère provoquant un saignement dans le cerveau).

S. : Y a-t-il une tranche d’âge particulièrement touchée ? Observe-t-on un rajeunissement des patients ?

C.N. : Les statistiques montrent que les personnes les plus exposées ont dépassé 45 ans chez les hommes et 50 ans chez les femmes, la survenue étant plus fréquente surtout après la ménopause. Cependant, il n’y a pas d’âge absolu : par exemple, les patients drépanocytaires (formes SS ou SC) peuvent faire des AVC dès l’enfance ou dans leur jeunesse. On constate effectivement un rajeunissement des patients, principalement en raison de l’exposition à des facteurs de risque tels que le tabagisme et l’utilisation de substances psychoactives ou de produits prohibés pour stimuler la performance au travail (comme dans les sites d’orpaillage).

S. : Quels sont les principaux facteurs de risque, qu’ils soient généraux ou spécifiques au contexte burkinabè ?

C.N. : Il existe d’une part des facteurs non modifiables : l’âge, l’appartenance à la race noire, le sexe masculin et des antécédents familiaux d’AVC.
D’autre part, il existe des facteurs modifiables : l’hypertension artérielle, le diabète, l’excès de cholestérol, l’obésité, la sédentarité, la prise de contraceptifs oestro-progestatifs chez la femme, le stress et, de plus en plus, la pollution atmosphérique. Dans notre contexte, les habitudes de consommation riche en sel augmentent particulièrement cette vulnérabilité.

S. : Vous soulignez que les hommes et les personnes noires sont plus exposés au risque d’AVC. Qu’est-ce qui explique cette vulnérabilité ?

C.N. : Comme nous l’avons vu à propos des facteurs de risque, le stress joue un rôle important. Les hommes, en tant que chefs de famille, sont très sollicités, ce qui les expose davantage.
Ensuite, la femme en âge de procréer est protégée par ses hormones. C’est pourquoi l’homme est considéré comme exposé dès 45 ans, alors que la femme ne rejoint son niveau de risque qu’à partir de 50 ans, c’est-à-dire à la ménopause.
Concernant les personnes noires, on a constaté qu’elles éliminent moins bien le sel que les personnes blanches. Or le sel est associé à l’hypertension artérielle, et dans nos sociétés, la consommation de sel est souvent élevée : beaucoup d’aliments se conservent grâce au sel. Tout cela fait que, sur le plan génétique, nous sommes plus exposés que les personnes blanches.

S. : Quels sont les tout premiers signes qui doivent alerter pour soi-même ou pour un proche ?

C.N. : Pour le grand public, on utilise l’acronyme « VITE » : Visage (déformation de la bouche) ; Incapacité (incapacité soudaine à lever ou bouger un bras, engourdissement d’un membre) ; Trouble du langage (difficulté soudaine à s’exprimer) ; Extrême urgence.
D’autres signes brutaux peuvent également alerter, comme la perte de la
vision d’un œil ou des vertiges
accompagnés de chutes. Devant ces signes d’apparition brutale, il ne faut surtout pas faire de massages ni de traitements à la maison, mais se rendre directement aux urgences.

S. : Mais à ce sujet, une rumeur circule : on entend dire que certaines personnes font rouler le patient. Qu’en est-il ?

C.N. : Non, c’est faux. L’AVC est un phénomène qui se produit à l’intérieur du cerveau. Ces manipulations ne peuvent en aucun cas en modifier l’évolution.

S. : Existe-t-il un moyen simple ou un test à retenir pour reconnaître rapidement un AVC dans l’urgence ?

C.N. : Oui, c’est précisément l’acronyme « VITE » (Visage déformé, Incapacité à lever le bras, Trouble de la parole, Extrême urgence). Face à l’un de ces signes, il faut amener immédiatement le patient à l’hôpital.

S. : On dit souvent que chaque minute compte, au point de parler de « temps cerveau ». Qu’est que cela signifie-t-il concrètement pour le patient ?

C.N. : C’est une situation d’urgence absolue, car, plus on tarde, plus les cellules en souffrance dans le cerveau meurent. Si le patient arrive à l’hôpital dans un délai de 4h30, on peut pratiquer une « thrombolyse intraveineuse » (technique pour dissoudre le caillot). Dans les 6 heures, on peut parfois réaliser une « thrombectomie mécanique ». Cela permet de sauver de grandes zones cérébrales et de permettre au patient de récupérer de sa paralysie ou de ses troubles du langage. Plus la lésion est étendue, moins la récupération est bonne.

S. : Ces derniers temps, on constate de personnes retrouvées mortes dans leur douche. Comment l’expliquer ? Pourquoi ces décès surviennent-ils si souvent à ce moment-là ?

C.N. : Il ne faut pas conclure trop vite à un AVC : il peut s’agir d’autre chose, et c’est la cause du décès qu’il faut rechercher. Il peut s’agir d’un problème cardiaque, ou d’une anoxie, c’est-à-dire un manque d’oxygène. C’est pourquoi il faut éviter de rester longtemps dans un espace totalement clos et mal aéré.
Il peut aussi s’agir d’un phénomène réflexe : lorsqu’on se sent mal à l’aise dans un environnement, cela peut perturber le système nerveux végétatif, ce qui peut également entraîner la mort.

S. : Quel est le délai critique au-delà duquel les chances de récupération diminuent fortement ?

L’AVC survient lorsque la circulation sanguine est interrompue dans une partie du cerveau, provoquant des lésions parfois irréversibles.

C.N. : Les délais sont utiles lorsque tous les moyens sont réunis. Dans les pays dotés de systèmes performants, on peut pratiquer la thrombolyse
intraveineuse et la thrombectomie, dans une fenêtre de 4 h 30 à 6 heures. Mais le délai compte moins que
l’étendue des dégâts.
Lorsqu’une grosse artère est bouchée, une large partie du cerveau peut être touchée. Plus la lésion est étendue, plus les paralysies sont importantes, parfois associées à des troubles du langage, et moins la récupération est bonne. A l’inverse, lorsqu’un petit vaisseau, qui irrigue un petit territoire du cerveau, est bouché, les paralysies et les manifestations cliniques sont moindres, et la récupération est plus facile.
Il faut donc retenir que les chances de récupération dépendent de l’étendue des lésions : plus elles sont importantes, moins les chances sont grandes.

S. : Concrètement, comment prend-on en charge un patient victime d’AVC ?

C N : Cela dépend du type d’AVC. Il existe aussi une forme qui se résorbe en quelques minutes, l’accident ischémique transitoire. C’est un signal d’alarme : si la personne récupère mais ne consulte pas, il peut annoncer un AVC constitué par la suite.
Dans un premier temps, on stabilise le patient en contrôlant sa conscience, sa tension artérielle et ses paramètres sanguins. On recherche ensuite la cause de l’AVC, qui peut venir du cœur, des vaisseaux ou du sang, puis on
propose un traitement adapté. Selon le déficit, on prescrit de la rééducation en cas de paralysie, ou de l’orthophonie en cas de perte du langage.Dans les structures très bien équipées, on peut pratiquer une thrombolyse intraveineuse ou une thrombectomie si le patient est vu assez tôt, entre 4 h 30 et 6 heures.

Le diagnostic repose d’abord sur le scanner, qui permet de distinguer une hémorragie d’une ischémie, et tout part de là. On ne peut donc pas parler d’AVC sans imagerie cérébrale : le scanner est le minimum, l’IRM étant l’autre option.
Dans les cas transitoires (AIT), où les signes disparaissent rapidement, une prise en charge urgente reste indispensable pour éviter la survenue d’un AVC constitué dans les 30 jours.

S. : Pouvez vous nous dire ce qu’est l’ischémie ?

C.N. : L’ischémie survient lorsqu’un caillot bloque un vaisseau dans le cerveau. En aval de l’obstacle, le sang ne passe plus, et les régions du cerveau concernées souffrent. Si rien n’est fait, elles finissent par se nécroser.

S. : Peut-on assimiler l’AVC silencieux à l’accident ischémique transitoire dont vous venez de parler ?

C.N. : Non, ce sont deux choses différentes. Un AVC silencieux ne s’accompagne d’aucun signe. Il est découvert par hasard, le plus souvent après coup : à l’occasion d’un scanner ou d’une IRM réalisée pour une autre raison, on constate que la personne a eu une lésion.
Dans l’accident ischémique transitoire, au contraire, il y a des signes : perte de la parole, perte de la vision, paralysie, voire chute. Ces symptômes durent moins d’une heure, puis tout revient à la normale.
Mais c’est un signal d’alarme. Si rien n’est fait, un AVC constitué peut
survenir dans les 30 jours qui suivent, et cette fois, les séquelles ne seront pas transitoires : elles vont s’installer.

S. : Vous avez évoqué le coût de l’AVC. Combien coûte-t-il réellement au patient et à sa famille ?

C.N. : Le coût de l’AVC est difficile à estimer, car, il comprend de nombreux postes. Il y a d’abord le transport jusqu’à l’hôpital, puis les urgences et les examens prescrits. Le scanner coûte au moins 25 000 à 50 000 francs, et l’IRM entre 50 000 et un peu plus de 100 000 francs. A cela s’ajoutent les frais d’hospitalisation et d’autres examens : examens cardiaques (échographie, électrocardiogramme) et analyses de sang pour rechercher les facteurs de risque vasculaires.
Il faut aussi compter la rééducation : une séance coûte environ 5 000 francs, et l’on en demande au minimum 30. Au total, la facture se chiffre en centaines de milliers de francs. Elle peut atteindre plusieurs millions si l’on envisage une thrombolyse, qui coûte autour d’un million de francs. Nous sommes en train de mettre ce traitement en place, mais il faudrait qu’il soit subventionné, car, le coût est vraiment considérable. Tout dépend du type d’AVC et des moyens de traitement adaptés à chaque patient.

S. : Qu’est-ce qui est prévu pour accompagner ces patients ? Quand on sait que la prise en charge dure longtemps. Et souvent, on a l’impression qu’ils sont abandonnés, oubliés. Que fait-on concrètement pour eux ?

C.N : Normalement, le séjour hospitalier après un AVC sert à identifier le problème et sa cause, puis à initier les premiers traitements. Ensuite, le traitement se poursuit au long cours. La récupération n’est pas immédiate : certains patients récupèrent vite, mais le plus souvent cela prend plusieurs mois, parfois plusieurs années, et la rééducation peut durer plus d’un an, voire plus de deux ans.
Nous donnons donc des rendez-vous de suivi : dans les deux semaines qui suivent la sortie, puis chaque mois, puis tous les trois ou six mois si la récupération s’annonce longue.

Mais à la longue, les patients négligent souvent le suivi, voire l’abandonnent. Certains se disent : « A quoi bon ? », surtout lorsque les moyens manquent. La rééducation est épuisante, certains médicaments, comme ceux qui aident l’attention, coûtent très cher, et un traitement anticoagulant est parfois nécessaire. Les accompagnants aussi peuvent s’épuiser, surtout s’il n’y a pas de système pour se relayer auprès du patient. Ceux qui sont très paralysés doivent être transportés en fauteuil roulant. Le coût est à la fois financier, humain et social, ce qui explique qu’à la longue, patients et accompagnants se relâchent.

S. : Quels conseils donneriez-vous pour assurer le suivi de ces patients ?

C. N. : D’abord, il faut que nous, praticiens, expliquions ce qu’est l’AVC. L’AVC survient brutalement, mais sa prise en charge s’étend sur plusieurs mois, voire plusieurs années. Il faut le comprendre et savoir se mettre à la place du patient.
Si l’on a les moyens, on peut organiser la prise en charge à domicile :
un soignant qui passe vérifier que le patient prend bien ses médicaments, une rééducation à domicile. Cela permet de faire durer la prise en charge, car, c’est au bout de ce long parcours que le patient peut récupérer et retrouver un peu d’autonomie.

S. : Certains patients mettent plusieurs mois à retrouver la parole ou l’usage de leurs mains, ce qui décourage souvent la famille. Comment vivent-ils cette situation ?

C. N. : Quand l’expression est perdue mais que la compréhension est préservée, une communication reste possible. Mais certains ont perdu les deux : ils ne comprennent plus ce qu’on leur dit et ne peuvent plus parler. C’est un vrai problème. Le patient est irritable, il ne parvient pas à se faire comprendre, et c’est très difficile à vivre, pour lui comme pour son entourage.
Je pense à une patiente qui a perdu l’usage de la parole : lorsqu’elle est heureuse, elle se met souvent à pleurer. Ce n’est pas simple.
Il faut aussi savoir que la dépression touche environ 40 % des patients victimes d’AVC. Du jour au lendemain, ils se sentent inutiles : ceux qui travaillaient ne peuvent plus le faire ni apporter de l’argent à la famille, et ont le sentiment d’être une charge. Cela engendre un découragement profond.

S. : Pourquoi les praticiens n’organisent-ils pas de visites à domicile, comme c’est le cas pour le SIDA, afin d’encourager les patients ?

C N : Je pense que c’est une dynamique qui peut se mettre en place et qui aiderait vraiment les patients. Cela dépendra aussi de l’augmentation du nombre de praticiens : pour le moment, nous ne sommes pas très nombreux, et la charge de travail dans le domaine de la santé est déjà importante.

S. : Quels sont les principaux défis dans le suivi à long terme de ces patients, et quels conseils donner ?

C.N. : La rééducation s’étale souvent sur plusieurs mois, voire années, ce qui conduit parfois à l’épuisement des patients et des accompagnants, ainsi qu’à l’abandon des soins par manque de moyens financiers. De plus, près de 40 % des patients développent une dépression liée à la perte soudaine de leur autonomie et de leur rôle socio-économique. Il est donc essentiel de maintenir un suivi régulier, de sensibiliser l’entourage, d’accompagner le plan psychologique et, idéalement, de développer à l’avenir des structures de soins et de visites à domicile pour soutenir les familles.

Entretien réalisé par
Wamini Micheline OUEDRAOGO

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici
Captcha verification failed!
Le score de l'utilisateur captcha a échoué. Contactez nous s'il vous plait!