A Bobo-Dioulasso, les tricycles ont changé de vocation. Conçus pour le transport de biens, ils transportent désormais des personnes, en violation de la réglementation sur leur usage et des règles de sécurité routière. Surchargés, lancés à vive allure et dépourvus de dispositif de sécurité, ces engins à trois roues transforment le trafic de la ville de Sya, en un parcours à haut risque, devenant une véritable source d’insécurité routière. Plongée au cœur d’une pratique illégale mais populaire.
Vendredi 31 juillet 2026. Il est 9 heures à Bobo-Dioulasso. Après une pluie matinale, un temps clément berce la cité de Sya. A pied, à vélo, à moto ou en voiture, chacun vaque à ses occupations. Dans ce flot, un autre type d’engins, à trois roues, attire l’attention. Il s’agit
des tricycles communément appelés taxis-motos. Au volant du sien, Moussa Sanou, 26 ans, serpente dans les ruelles du quartier Belle-ville. Il évite les nids-de-poule et les flaques d’eau. Le jeune homme marque un arrêt devant une boutique. Un groupe de femmes l’y attend. « Ce sont des commerçantes. Chaque matin, je viens les conduire au marché des fruits », indique-t-il l’air joyeux. C’est sa troisième course de la journée.
Dans le porte bagages de son engin, légèrement usée et rouillée, neuf femmes dont l’âge est compris entre 18 et 40 ans environ prennent place, sans aucun dispositif de sécurité. Deux d’entre elles ont leurs bébés au dos. Au milieu des dames, Moussa Sanou place des cabas en plastique et des sacs d’oranges, d’ignames, de patates douces et
d’oignons.
Sans casque, le conducteur de tricycle remonte au guidon et repart en trompe. Direction : le marché des fruits et légumes. Le moteur hurle. Le conducteur se faufile dans cette ruelle accidentée. L’engin zigzague. Les passagères sont ballotées. Ici, la prudence est un luxe. Quelques centaines de mètres plus loin, il embarque deux autres jeunes arrêtés au bord du goudron. Puis un troisième, à un jet de pierre. Au total, 14

personnes sont à bord, en plus du chauffeur. Désormais, sur le bitume, Moussa slalome entre voitures et motos.
A Bobo-Dioulasso, le spectacle des tricycles qui transportent des dizaines de passagers est devenu banal. Dans plusieurs quartiers, les engins à trois roues sont devenus un moyen de locomotion, comme tout autre.
Chemin faisant, nous rencontrons Emmanuel Drabo, 28 ans. Képi vissé sur la tête, son casque est accroché au guidon. Dans son « épave », 11 dames ont pris place, avec les mains chargées de seaux, de paniers, de sachets remplis de condiments, de tubercules et de fruits.
« Nous savons que c’est dangereux, mais ce moyen de déplacement est moins cher contrairement aux taxis. Le tricycle vient nous chercher devant notre porte (au secteur 22, ndlr) et la course fait juste 100 F CFA », relate Mariam Traoré, une quadragénaire, commerçante au grand marché de Bobo-Dioulasso.
Le jeune Emmanuel estime qu’il n’a pas le choix. Il faut surcharger pour pouvoir s’acquitter des frais de location du taxi-moto, qui s’élèvent à 20 000 F CFA par semaine et parvenir à nourrir dignement sa famille. Donc, « on charge jusqu’à ce que ça ne rentre plus. Sinon, on ne rentabilise pas la journée », confie-t-il, avant de s’engouffrer sur le boulevard de l’Indépendance.
Une découverte surprenante. Ni Moussa Sanou, ni Emmanuel Drabo ne possèdent de permis de conduire, catégorie A1. Ils ont appris à rouler « sur le tas », sans aucune formation, ni notion du Code de la route. Quid de l’assurance moto ?
Que nenni ! A l’origine, les deux amis utilisaient leurs engins pour transporter du sable, du gravier, du ciment, du fer ou encore du bois. Puis, progressivement, ils se sont tournés vers le transport de personnes pour se « bourrer » les poches. « C’est plus rentable », résume Moussa.
Une pratique illégale

de rentabiliser.
Dans la cité de Sya, les taxis motos, initialement destinés au transport des biens, marchandises…, se sont progressivement imposés dans celui des personnes, foulant aux pieds la réglementation en vigueur.
En effet, le décret n°2012-559/PRES/PM/MTPEN/MEF/MICA/MATDS/MID du 5 juillet 2012 interdit, en son article 5, l’exploitation à titre onéreux des vélomoteurs et motocyclettes comme « moto taxis » pour le transport public de personnes à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso.
Le lieutenant de police, Moctar Ouédraogo est le chef de la cellule des opérations de l’antenne Ouest de l’Office national de sécurité routière (ONASER). Il se veut plus explicite. Outre les marchandises, renseigne-t-il, seule une personne, en plus du conducteur, est autorisée à prendre place à bord d’un tricycle. Les deux occupants ont obligation de porter des casques homologués. Aussi, le chauffeur doit être âgé d’au moins 18 ans et détenir un permis de conduire de catégorie A1. Le lieutenant rappelle également que les marchandises ne doivent pas dépasser la carrosserie de l’engin.
14 ans après l’adoption de cette loi, la réalité est tout autre à Sya. En 2024, la ville de Bobo-Dioulasso comptait 20 364 tricycles, selon les chiffres de la Direction générale des transports terrestres et maritimes (DGTTM). Tous, ou presque, transportent régulièrement de nombreux passagers, en violation de la législation en vigueur, reconnait l’Association des conducteurs de tricycles de Bobo-Dioulasso (ACT-B). « Beaucoup de nos membres ne respectent pas la loi. Or, le non-respect des règles peut avoir des conséquences », affirme le secrétaire général de l’ACT-B, Tidiane Kologo. Parmi celles-ci, il cite les accidents de la circulation.
137 accidents en 6 mois

Les données de l’antenne ouest de l’ONASER, compilées auprès de la Police nationale et de la Gendarmerie, permettent de mesurer l’ampleur des incidents routiers impliquant les « trois roues ». Au premier semestre 2026, 1 113 accidents ont été enregistrés à Bobo-Dioulasso. Ils ont fait 1 048 blessés et 27 morts. Dans cette série noire, les taxis-motos occupent une place importante. Ils sont impliqués dans 137 accidents. Soit, près de 23 accidents par mois. Dans le détail, 84 accidents ont opposé des tricycles à des véhicules et 44 collisions
à des engins à deux roues. Trois accidents ont concerné des piétons renversés par des tricycles. Trois autres correspondent à des chutes libres et trois accrochages ont opposé des tricycles entre eux.
Du côté des soldats du feu, le constat est le même. Les interventions liées aux
accidents impliquant des tricycles se sont multipliées au fur et à mesure que ces engins se sont imposés dans le transport des personnes, constate le sous-lieutenant, Drissa Zaré, chargé de l’expédition des affaires courantes de la deuxième compagnie d’incendie et de secours. Les chiffres de la compagnie illustrent une tendance haussière. De 95 interventions en 2019, avec 106 victimes, le nombre est passé à 225 interventions pour 227 victimes en 2023. En 2025, 220 interventions ont encore été enregistrées, faisant 229 victimes.
De 2019 à 2025 donc, les soldats du feu ont ainsi effectué 1 277 interventions et porté secours à 1 336 victimes. « Les victimes sont généralement, les passagers à bord des tricycles, les conducteurs des tricycles, mais également d’autres usagers de la route, notamment les motocyclistes, les cyclistes ou les piétons », ajoute le chargé de l’expédition des affaires courantes de la deuxième compagnie d’incendie et de secours.
Des blessures et des décès
Dans le quartier Accart-ville, Aminata Ouattara, 48 ans, porte les stigmates de son accident. Assise sur une natte devant une épicerie, les béquilles posées près d’elle, sa jambe droite est immobilisée dans un épais plâtre. Des broches métalliques maintiennent sa
fracture. Son visage et ses bras portent encore des égratignures.

Deux semaines auparavant (vendredi 17 juillet, ndlr), elle a chuté d’un tricycle quand elle revenait du grand marché de Bobo-Dioulasso. L’engin a percuté des usagers immobilisés au feu tricolore. « Le chauffeur roulait à vive allure », témoigne-t-elle. Selon dame Aminata, il a accéléré pour franchir le feu orange, alors que les usagers qui le précédaient s’étaient déjà arrêtés. Le choc a fait plusieurs
blessés et endommagé des motos.
Evacuée au Centre de santé avec antenne chirurgicale (CMA) du secteur 22, elle affirme avoir déjà dépensé plus de 150 000 F CFA pour ses soins. Aujourd’hui, elle a du mal à se déplacer seule.
« Les taxis-motos nous rendent service, mais c’est un vrai danger !», souffle-t-elle. Et pour cause, emprunter un taxi moto pour ses courses peut se révéler être un service qui se paie parfois au prix du sang.
Sur le bitume bobolais, le diagnostic clinique des blessures varie : égratignures, plaies béantes, contusions, fractures, membres broyés, parfois des traumatismes crâniens. Tout dépend, explique le sous-lieutenant Zaré, de la violence de l’impact, de la position du corps au moment du choc, et du port ou non d’équipements de protection. « Malheureusement, ces accidents ont parfois entraîné des blessures graves et des décès », ajoute le sous-lieutenant, Drissa Zaré. Entre 2019 et 2025, la compagnie des sapeurs-pompiers a dénombré 25 décès liés aux tricycles.

Le mercredi 3 juin 2026, un passager de tricycle n’est jamais rentré chez lui. Ce jour-là, rapporte le lieutenant de police, Moctar Ouédraogo, de l’antenne ouest de l’ONASER, un accident mortel s’est produit sur la route nationale n°1, à hauteur de l’hôpital de Pala. Le conducteur a reconnu avoir perdu le contrôle de son engin, suite à une défaillance du système de freinage, alors qu’il roulait dans une zone en descente. Il a percuté un camion. Malheureusement, l’un des passagers à bord du tricycle a perdu la vie.
Dans la ville de Sya, le tricycle est devenu une véritable source d’insécurité routière. Une situation qui inquiète les acteurs chargés de veiller à la sécurité routière. Ousmane Sawadogo préside l’Association Faso One Village (AFOV), engagée dans la promotion de la sécurité routière à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso.
Sur le terrain, depuis plusieurs années, entre sensibilisation des usagers et régulation de la circulation, il a été témoin du changement de vocation des tricycles dans la capitale économique du Burkina Faso. D’un simple moyen de transport de biens, de marchandises et autres matériaux, ils sont devenus, à partir de 2011, un moyen de transport en commun. Aujourd’hui, il est formel :
« Le plus grand danger sur les routes de Bobo-Dioulasso, ce sont les tricycles ».
Au poste de la police municipale, le directeur général, Seydou Coulibaly, évoque également un « risque très élevé d’accidents », lorsque ces engins transportent des usagers. Selon lui, ils ne sont pas adaptés à ce type de transport.
« L’incivisme a la peau dure »
Le lieutenant de police Moctar Ouédraogo, lui, insiste sur leur vulnérabilité. « Le tricycle n’est pas aménagé pour transporter des passagers », argue-t-il. Aucun siège n’est prévu pour les accueillir et aucun dispositif de sécurité ne les protège en cas de chute. Il n’y a pas non plus de ceinture de sécurité. Les passagers s’asseyent sur la bordure du porte-bagages. « A la moindre secousse,
ils peuvent tomber », regrette-t-il.

A ces risques, s’ajoutent d’autres infractions. Il s’agit du non-port du casque, du défaut de permis de conduire, de l’excès de vitesse, du non-respect des feux tricolores, de l’absence d’assurance ou de visite technique. Le non-paiement des taxes, la surcharge des marchandises et, surtout, les pratiques dangereuses liées au transport de personnes, viennent allonger la liste des périls.
« Un conducteur de tricycle transporte en moyenne 12 passagers par voyage dans la ville de Sya. Pourtant, cet engin qui ne devrait en prendre qu’un, en plus du chauffeur », estime Dr Aminata Kaboré, enseignante-chercheure à l’université Faustin Sié Sib (UF2S) et co-auteure d’une étude intitulée : « Transport de personnes par tricycles à Bobo-Dioulasso : les remplacer ou en faire un levier de mobilité durable ? », publiée en décembre 2024.
Conducteur de taxi-moto depuis quatre ans, Romaric Hien reconnaît une part de responsabilité des chauffeurs dans les infractions qui leur sont reprochées. Il explique que la surcharge vise surtout à augmenter les recettes. Mais, cette pratique comporte des risques. « Quand le tricycle est chargé, il devient difficile à contrôler », admet-il. Au moindre obstacle ou lors d’un freinage brusque, l’engin peut perdre son équilibre et se renverser, précise-t-il.
Madina Konaté, 23 ans, en a fait l’amère expérience. Alors qu’elle revenait de quartier Sarfalao, le tricycle dans lequel elle avait
pris place a chaviré après un mauvais dépassement.
« Nous étions neuf dans le tricycle et il y avait beaucoup de marchandises. Quand il a basculé, je me suis retrouvée à terre avec une entorse. Mon fils a eu plusieurs égratignures. D’autres passagers ont été grièvement blessés », se souvient-elle, douloureusement.
Mais, les conducteurs ne sont pas les seuls à blâmer. Pour Ousmane Sawadogo, président de l’AFOV, les usagers ont également leur part de responsabilité. « La population est fautive », estime-t-il. Selon lui, ni le faible coût de la course ni la possibilité d’être déposé devant son domicile ne justifient de prendre de tels risques. « Il n’y a pas de raison de monter sur un engin qui met votre vie en danger, simplement parce qu’il est moins couteux », déplore-t-il. Pour le président de l’AFOV, les usagers doivent donc assumer leur part de responsabilité.
« Si quelque chose de grave arrive, ce n’est ni la faute du gouvernement, ni celle de Dieu », tranche-t-il.

Pour lutter durablement contre le phénomène, les forces de l’ordre misent sur un mélange de sensibilisation et de répression. Aux carrefours, aux feux tricolores et sur les grandes avenues de Bobo-Dioulasso, les contrôles se multiplient. Les opérations combinent éducations, interpellations et mises en fourrière des engins en infraction. L’antenne ouest de l’ONASER y participe activement. Son chef de la cellule des opérations, le lieutenant de police Moctar Ouédraogo, fait savoir que des campagnes de sensibilisation sont régulièrement menées auprès des conducteurs, notamment sur l’interdiction d’utiliser les tricycles pour le transport de passagers. Les usagers sont également informés des risques liés à la surcharge.
Mais, la sensibilisation ne suffit pas toujours. Les forces de l’ordre procèdent aussi à des interpellations. Selon l’étude menée par Dr Aminata Kaboré, entre 2013 et 2018, les agents municipaux de Bobo-Dioulasso ont mené 88 opérations de contrôle de la circulation des tricycles. Ces contrôles ont permis de mettre en fourrière 3 635 engins, principalement pour transport de passagers, détaille-t-elle.
Pour le DG de la police municipale, le problème réside surtout dans le non-respect des règles. L’argument du manque de transports en commun ne tient plus, de l’avis de Seydou Coulibaly. « Aujourd’hui, les bus sont là », précise-t-il.
User de la carotte et du bâton
Face à la multiplication des risques liés à l’usage des tricycles, les acteurs de la sécurité routière plaident pour une réponse globale. Pour le lieutenant de police Moctar Ouédraogo, il faut agir avec méthode. Il recommande
« la carotte et le bâton ». La sensibilisation doit se poursuivre, mais les contrevenants doivent aussi être sanctionnés. L’officier de police invite les populations à privilégier des moyens de transport plus sûrs, notamment les bus publics et les taxis ordinaires. Il note le renforcement du parc de la Société de transport en commun (SOTRACO) qui dessert désormais plusieurs zones périphériques. « Dans les bus, il y a plus de sécurité et de confort », soutient-il. A défaut, il encourage les chauffeurs à utiliser des
tricycles conçus et équipés pour le transport de passagers.
Depuis la caserne, un appel résonne. Les sapeurs-pompiers exhortent à la prudence sur les routes. « Le tricycle est un moyen de transport pour les marchandises, il ne doit pas devenir une source de danger pour les hommes », prévient le sous-lieutenant Drissa Zaré, de la deuxième compagnie d’incendie et de secours. Son message tient en une conviction : « La prévention est notre première intervention ». Avant que les secours n’interviennent, chacun peut déjà, par son comportement, éviter le pire sur la route.

Du côté des conducteurs, l’accent est mis sur la professionnalisation du secteur. Le secrétaire général de l’association des conducteurs de tricycles de Bobo-Dioulasso, Tidiane Kologo, propose de rendre obligatoire le permis de conduire, après une formation sur la sécurité routière. Il préconise également des visites techniques régulières pour écarter les engins vétustes et sanctionner les transformations artisanales dangereuses.
Pour le directeur général de la police municipale de Bobo-Dioulasso, Seydou Coulibaly, la priorité reste l’appropriation des règles. Il exhorte les conducteurs à « s’approprier la réglementation et le Code de la route ».
En attendant la mise en œuvre de ces réformes structurelles et l’application effective de la réglementation, le manège mortel se poursuit dans les rues de la deuxième ville du Burkina Faso.
Aux abords du grand marché, le vacarme des moteurs est assourdissant. Par dizaines, les tricycles y sont stationnés. En cette fin de journée du 1er août 2026, certains chauffeurs attendent leurs clientes, tandis que d’autres chargent les bagages des commerçantes qui s’affairent à rejoindre leurs domiciles. Parmi eux, Arouna Sawadogo s’apprête à bouger. Dans sa caisse métallique, 11 femmes et trois jeunes filles, ont déjà pris place. Il entasse ensuite des sacs de fruits et de légumes, des paniers et des seaux.
Il sait que cette pratique est interdite. Il connait aussi les risques y afférents. « Mais, si je refuse une cliente, elle ira voir ailleurs. On ne peut pas non plus transporter les bagages d’une personne, sans elle », confie le
trentenaire. 18h20. Direction le quartier Bindougousso. Trois autres passagers monteront à bord, portant le nombre total à 17. Aucun confort, le risque est omniprésent. La stabilité du tricycle est précaire et, à tout moment, l’engin peut basculer. Arouna n’en a cure. Ses passagers, non plus. Dans la cité de Sya, les tricycles règnent toujours en maitre sur les voies, avec ses multiples dangers…
Djakaridia SIRIBIE
dsiribie15@gmail.com
«Il sera judicieux de penser à une action … », Dr Aminata Traoré, enseignante-chercheure
Sidwaya (S.) : Vous êtes co-autrice de l’étude intitulée : « Transport de personnes par tricycles à Bobo-Dioulasso : les remplacer ou en faire un levier de mobilité durable ? », publiée en décembre 2024. Dans quel contexte et dans quel cadre cette étude a-t-elle été réalisée ?

Aminata Traoré (A.T.) : Effectivement, cet article est le fruit d’une
collaboration avec Dr Ousseny Sigué, chercheur à l’Institut national des sciences des sociétés (INSS). Cette étude est tirée des résultats de notre thèse de doctorat unique soutenue en octobre 2024 au laboratoire « Dynamique des espaces et sociétés » de l’école doctorale des lettres, sciences humaines et communication à l’université Joseph-Ki-Zerbo. Le titre de la thèse est : « Les transports urbains à Bobo-Dioulasso : concurrence et complémentarité ». Pour le contexte, on est parti du postulat que le système des transports urbains est dynamique. Pour rappel en 2008, on avait investigué le terrain dans le cadre de notre mémoire de maitrise qui porte sur le transport de personnes des ménages à Bobo-Dioulasso. En ce moment, l’offre de transport par tricycles n’y était pas développée. C’est entre 2010 et 2011 que ce nouvel moyen de transport a fait son apparition dans la scène des transports. Et donc, on a trouvé pertinent d’investiguer à nouveau et comprendre pourquoi, ce type de transport s’est développé à Bobo-Dioulasso. C’est surtout l’accroissement rapide du nombre de ce type d’engins qui a retenu notre attention et on n’a pas hésité à nous lancer. C’est dans le cadre de la vulgarisation des résultats de nos travaux que cette étude a été réalisée.
S. : Quels sont les principaux enseignements qui ressortent de votre enquête sur le développement du transport de personnes par tricycles à Bobo-Dioulasso ?
A.T. : Les principaux enseignements sur le développement du transport de personnes par tricycles dans la ville de Bobo-Dioulasso sont que ce moyen de transport est rentré dans les habitudes de mobilité des bobolais. Cela est perceptible à travers le parc de tricycles qui évolue rapidement. De 4 tricycles en 2014, le nombre est passé à 9 506 en 2021. Et selon les récents chiffres fournis par la direction générale des transports terrestres et maritimes, en 2024, ce parc est estimé à 20 364 tricycles.
Ensuite, il y a le poids ou le rôle économique du sous-secteur des tricycles dans le budget communal de Bobo-Dioulasso. Avec les paiements de la patente et de la taxe de stationnement qui coûtent 20 000 F CFA pour les tricycles par an, on a pu estimer en 2021, la contribution de ce secteur au budget de la commune à 79 200 000 F CFA par an. Cependant, tous les détenteurs de tricycles ne s’acquittent pas de ces différentes taxes, ce qui constitue un manque à gagner pour la commune. Ils jouent également un rôle dans l’absorption de la main-d’œuvre. Ce secteur contribue à la réduction du nombre de chômeurs à Bobo-Dioulasso. Le nombre de travailleurs dans le domaine est d’au moins 5 806 conducteurs de tricycles et apprentis si l’on considère les chiffres avancés par le Ministère en charge des Transports en 2021.
S. : Comment expliquez-vous que le transport de passagers par tricycles continue de se développer à Bobo-Dioulasso alors même que la réglementation l’interdit ?
A.T. : L’article 4 du décret n°2012-559 du 5 juillet 2012 portant conditions et modalités d’exploitation à titre onéreux et pour compte propre des vélomoteurs, motocyclettes, tricycles et quadricycles, dans les villes de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, interdit aux chauffeurs de tricycles dans ces villes de transporter des personnes. Etant confronté à la rareté des clients pour le transport des marchandises, et profitant du vide laissé par les transports en commun institutionnels, les tricycles se sont vite transformés en transport de personnes. Et comme c’était rentable et les conditions d’exploitation flexibles, alors, plusieurs jeunes au chômage se sont convertis en chauffeurs de tricycles. Aussi, le coût des deux roues motorisés (achat et utilisation) ont contraint et continuent de contraindre une frange de la population à utiliser le tricycle pour leur déplacement. Il y a aussi la souplesse et la flexibilité dans l’utilisation des tricycles. Ils arrivent là où les autobus de la SOTRACO et les taxis n’arrivent pas, les tricycles desservent presque tous les points de la ville.
S. : Au regard de vos résultats, quels sont les principaux risques que présente le transport de passagers par tricycles pour la sécurité des usagers ?
A.T. : Les usagers sont exposés au risque d’accident de la circulation. Ce sont des véhicules qui ne sont pas adaptés au transport de personnes. On constate qu’ils n’ont pas de places assises et ils sont souvent vétustes et polluants. Les tricycles sont impliqués dans 7,19% des accidents entre 2017 et 2021 selon l’ONASER. Aussi, la majorité des conducteurs n’ont pas une grande connaissance du Code de la route.
S. : Votre étude pose la question de savoir s’il faut remplacer les tricycles ou en faire un levier de mobilité durable. Quelle solution préconisez-vous ?
A.T. : Aujourd’hui, le transport par tricycle fait l’objet de plusieurs récriminations, surtout dans son rôle de transport de personnes. Si
l’interdiction des tricycles permet de réduire les risques d’accidents, elle va forcément exclure des citadins du système de transport. Il sera judicieux de penser plutôt à une réorganisation du système actuel avec l’implication de toutes les parties prenantes, sans exclusion aucune, qu’à la suppression des tricycles. Le Burkina Faso gagnerait à faire cas d’école pour certains pays d’Afrique ou d’Asie où ces moyens sont utilisés comme modes de transport de personnes.
Interview réalisée par
Djakaridia SIRIBIE



