Promotion de la médecine endogène : la forêt de Kamandena, « une boîte à pharmacie naturelle »

L’herboriste, Aboubacar Da affirme que la réserve forestière de Olivier Paré est aussi riche en plantes …

Dans le village de Kamandena situé dans la commune de Dédougou, une forêt de onze hectares attire les regards. Préservée depuis plusieurs décennies, cette brousse est devenue un véritable sanctuaire de plantes médicinales. Partie d’une initiative privée de sauvegarde du couvert forestier, sa préservation constitue aujourd’hui un appui concret à la vision des plus hautes autorités qui consiste à promouvoir une médecine endogène fondée sur l’utilisation des plantes locales. De nos jours, le bosquet est un lieu de convergence des populations des villages environnants et d’ailleurs, venues y cueillir des feuilles et des écorces d’arbres pour satisfaire leurs besoins en pharmacopée. Nous sommes allés en immersion sur ce site aux allures de pharmacie naturelle, courant septembre 2026. Reportage !

Le cri de douleur de Omar Sawadogo a déchiré le calme des champs de Kamandena au cours d’une journée de la campagne agricole humide 2025-2026. Derrière sa charrue, le jeune homme de 27 ans venait d’être victime d’une morsure de serpent au pied droit. Son état de santé s’est rapidement dégradé. Paniquée, sa famille cherchait vainement à le stabiliser avant un éventuel transfert dans un centre de santé à Dédougou. C’est alors qu’intervient son oncle, Amadoun Sawadogo, connaisseur de la nature et des vertus des plantes. Il se rend dans la

Les acteurs régionaux de Bankui et du Sourou sont résolument engagés à accompagner la mise en œuvre de la politique à travers des campagnes de mise en terre de plantes médicinales, indique le directeur régional des Eaux et forêts, Aly Coulibaly (gauche).

forêt protégée et quelque temps après, il revient avec des feuilles et des écorces. Les plantes fraîchement cueillies ont servi à préparer une tisane. Après avoir bu la décoction, le malade, a progressivement retrouvé ses esprits. Son état s’est stabilisé et les saignements ont cessé. Aujourd’hui, Omar Sawadogo a repris sa vie et fréquente les sites d’orpaillage à la recherche de fortune.

« Il a eu la vie sauve grâce au pouvoir de nos arbres », lance Bibata Rouamba, guérisseuse bien connue à Kamandena.Dans ce bosquet, des centaines d’espèces d’arbres ont été identifiées. On trouve, entre autres, l’ébénier d’Afrique, le citron de mer, le gommier rouge, le « Sagba » ou le « siiga » respectivement en langues nationales dioula et mooré et le kinkéliba coriace. A ces arbres s’ajoutent plusieurs dizaines d’herbacées saisonnières utilisées dans les soins traditionnels. Il y a le thym sauvage, auquel il est
attribué des vertus spirituelles, et le gingembre sauvage. « C’est l’unique forêt digne de ce nom que nous puissions avoir dans toute la zone. En plus, j’étais sûr d’y trouver ce dont j’avais besoin », précise le cultivateur, Amadoun Sawadogo. Habitué du lieu qu’il fréquente depuis des décennies, il connait parfaitement les arbres, les animaux et les oiseaux. Depuis plus d’un quart de siècle, Bibata Rouamba considère cette forêt comme sa pharmacie naturelle.

Un bosquet à multiples enjeux

… qu’en herbacées médicinales.

« Nous avons toujours soigné des morsures de serpents, des fièvres, des maladies diarrhéiques, des maux d’yeux ou de ventre et bien d’autres maladies à partir des plantes médicinales », témoigne-t-elle.
Elle se réjouit de la volonté des autorités de promouvoir la médecine à base de plantes médicinales. Selon elle, cette orientation donne un nouvel élan à un savoir transmis de génération en génération et contribue à la valorisation du patrimoine thérapeutique
local.

Le bosquet n’est pas seulement médicinal. Il constitue également une ressource économique et culturelle pour les populations, estime la vieille Rouamba. Pour soigner certaines maladies, les habitants des trois villages qui l’entourent, Sagala, Koukatenga et Kamandena, se rendent rarement à l’hôpital. « Ils se contentent généralement des arbres du bosquet », explique-t-elle. Face à la disparition progressive des forêts, transformées en champs sous la pression humaine, la sexagénaire regrette que les jeunes générations ne puissent plus connaitre certains arbres ni leur rôle dans la vie sociale. Elle estime que la forêt peut contribuer à préserver cette mémoire culturelle et historique. La vieille guérisseuse nourrit une profonde admiration pour les arbres du bosquet. « Les arbres ont beaucoup à nous donner. Mais il faut savoir les écouter, les respecter et comprendre leurs propriétés », soutient-elle. Dans sa pratique, elle confie avoir été témoin du soulagement apporté par certaines plantes à des personnes souffrant de divers maux. Pour elle, chaque arbre à son utilité et mérite d’être
protégé.

« Quand une personne est malade et qu’une plante lui apporte du soulagement, cela lui
redonne espoir. Les arbres sont donc nos compagnons », laisse-t-elle entendre. Malgré son état physique qui ne lui permet plus de fréquenter régulièrement la forêt, elle reste vigilante.

Née pour préserver la nature

« Quand je vois une personne rôder autour du bosquet avec une pioche ou une machette, je l’interpelle sans attendre », dit-elle. Comme elle, des villageois participent à la surveillance. Esdras Serepé, habitant de Koukatenga y passe deux à trois fois par semaine avec son lance-pierres. Il déplore toutefois que des individus parviennent encore à s’y infiltrer pour extraire des racines, exposant certains arbres à une disparition progressive.

Le bosquet s’étend sur une superficie de onze hectares.

Pourtant, le bosquet de Kamandena est une propriété privée appartenant à l’entrepreneur agricole Olivier Paré. Son histoire remonte à 1958, lorsque son père acquiert un terrain de 24,5 hectares. A son décès, son fils décide de pratiquer l’agriculture autrement, en réservant une partie du domaine à la régénération naturelle, avec la volonté de ne pas « exploiter la terre sans donner à la terre ».
« Cela m’a poussé à garder 11 hectares pour en faire une forêt », explique-t-il. Son approche repose sur la complémentarité entre agriculture, élevage et foresterie. Sur son exploitation, il pratique la culture fourragère et céréalière et élève des bovins, des ovins et de la volaille, tout en assurant l’entretien de sa forêt, une activité qui lui demande beaucoup d’efforts.

La ferme constitue également un espace d’apprentissage. Des élèves et étudiants de Dédougou, notamment Yasmine Ira, Yansao Nacro et Guirahoun Sanou, y ont séjourné durant un trimestre afin de se perfectionner dans les techniques de production. La forêt accueille aussi, chaque année, de nombreux visiteurs. Pour développer le couvert forestier, le promoteur combine la Régénération naturelle assistée (RNA), le greffage et la plantation d’arbres. Pépiniériste, a-t-il confié, il a produit environ 20 000 plants en 2025, dont plus de 10 000 ont été distribués gratuitement dans les régions de Bankui et du Sourou, dans le cadre de la lutte contre la désertification et pour la préservation du couvert végétal.

Les services des Eaux et forêts lui apportent un appui-conseil dans la production et la mise en terre des plants, la RNA, ainsi que l’inventaire, la surveillance et la protection de la forêt. Le directeur régional des Eaux et forêts de Bankui et du Sourou, le colonel des Eaux et forêts, Aly Coulibaly, déplore toutefois l’absence de clôture, qui expose le site à la pression des riverains. Il appelle les associations, ONG, les partenaires et les bonnes volontés à soutenir le promoteur afin de préserver ce patrimoine.

Pôle d’attraction

Lance-pierres en main, Esdras Serepé, donne de son temps libre, comme beaucoup d’autres villageois, pour sécuriser à sa façon ce qui est qualifié de « boîte à pharmacie naturelle ».

Dans la zone de Kamandena, souligne-t-il, cette forêt constitue l’une des dernières reliques forestières abritant encore des espèces rares ou disparues ailleurs, tout en fournissant aux populations des plantes destinées à la pharmacopée.
« La forêt est d’une importance communautaire dépassant le cadre de son propriétaire », affirme Issaka Ouédraogo, un ami de longue date du promoteur. Depuis Dédougou, il parcourt une vingtaine de kilomètres pour s’approvisionner en écorces d’arbres, notamment pour se prémunir contre l’hépatite. Depuis 1976, Issaka Ouédraogo fait de ce bosquet de son ami, une source de produits de médecine traditionnelle. Il y a recensé plusieurs dizaines de plantes médicinales, devenues difficiles à trouver ailleurs.

Cette richesse floristique est également relevée par Aboubacar Da, professeur certifié et herboriste, qui entreprend de répertorier les espèces médicinales du massif. L’intérêt pour cette forêt ne se limite pas aux herboristes. Le promoteur, lui, affirme recevoir quotidiennement des personnes sollicitant l’autorisation de cueillir des feuilles ou des écorces pour leurs besoins sanitaires. « Je suis assailli de toutes parts par des sollicitations au quotidien », confie-t-il, entre satisfaction et surprise face à cet engouement populaire pour les ressources de son bosquet. Le président de la délégation spéciale de Dédougou, Dieudonné Tougfo, se réjouit également de la présence de ce massif forestier rare dans son ressort territorial.

Médecine traditionnelle et moderne, complémentarité

Il estime que la valorisation de la médecine traditionnelle permet de mettre en lumière les savoirs endogènes. Pour lui, son importance n’est plus à démontrer, la médecine moderne s’inspirant également des savoirs traditionnels dans ses
recherches.Selon le pharmacien, Dr Eloi Kiswendsida Tiendrebéogo, la pharmacopée occupe une place importante dans la prise en charge sanitaire des communautés. Le recours aux tradipraticiens et aux plantes médicinales constitue souvent le premier réflexe des populations. Cette médecine endogène, complémentaire à la médecine moderne, estime-t-il, permet de prendre en charge diverses pathologies, Il salue au passage, la volonté des autorités de valoriser les plantes médicinales qui doit également permettre de renforcer la recherche à l’Institut de recherche en science de la santé (IRSS), dans une logique de souveraineté sanitaire et de réduction de la dépendance aux médicaments importés. Elle devrait, relève-t-il, surtout offrir un cadre réglementaire à la pharmacopée, à travers l’accompagnement des tradipraticiens, la formation, la recherche et le contrôle de la qualité des plantes utilisées. « C’est un changement de posture qui est la bienvenue, à condition qu’il s’accompagne d’un encadrement rigoureux »,
avertit-il.

D’autres initiatives locales

La forêt subit la pression des populations riveraines dont les entrées sont difficiles à contrôler faute de clôture.

Le directeur régional des Eaux et forêts pense que l’action du promoteur de cette forêt s’inscrit pleinement dans la dynamique engagée au sommet de l’Etat en faveur de la protection de l’environnement. Cette volonté s’est notamment exprimée à travers la VIIe édition de la Journée nationale de l’arbre (JNA), célébrée en 2025 sur le thème : « Plantes médicinales, sources de résilience sanitaire et climatique des communautés ». Il rappelle que les populations rurales restent fortement dépendantes des ressources naturelles pour leurs moyens d’existence. « Les plantes médicinales participent pour beaucoup aux premiers soins des ménages », souligne-t-il. Dans les régions de Bankui et du Sourou, les services des Eaux et forêts travaillent ainsi à favoriser la disponibilité des plantes médicinales. Lors de la JNA 2025, un bosquet de trois hectares a été aménagé à Kamandena, dans la commune de Dédougou.

Quelques 1 500 plants d’espèces médicinales, dont l’arbre à saucisses, le fromager encore appelé l’arbre à kapok, le prunier noir ou prunier des savanes, le caïlcédrat et le marula ou le prunier d’Afrique ou encore le prunier jaune y ont été mis en terre. Des bosquets similaires ont été installés dans les six provinces. Les collectivités ont également été invitées à en créer dans les communes, avec pour ambition, à terme, d’en doter chaque village, précise le directeur régional. Les promoteurs privés sont, eux aussi, encouragés à privilégier les espèces à vertus médicinales, lance le technicien des Eaux et forêts qui relève que ces actions contribuent à renforcer la résilience sanitaire et climatique des communautés. Il voit aussi dans la promotion des plantes médicinales un moyen de contribuer à la lutte contre la désertification et les changements climatiques. Dans la zone de Kamandena, la forêt privée, selon les services des Eaux et forêts, sert par ailleurs, de refuge à plusieurs espèces de faune sauvage, notamment les lièvres, les civettes, les genettes, les francolins, les céphalophes et les rats.

Une initiative qui doit faire tache d’huile

La végétation fournit également d’importants services écosystémiques à travers la pollinisation, la régulation du climat et la séquestration du carbone. La richesse végétale ne se limite pas au bosquet. La ferme compte aussi un parc agroforestier d’environ 2 000 pieds de karité et plusieurs centaines de néré ainsi que d’autres espèces recensées par les services des eaux et forêts en 2023.

Le choix des autorités de promouvoir la médecine endogène à base des plantes médicinales fait la fierté de la guérisseuse Bibata Rouamba.

Partie d’une volonté personnelle de disposer de ressources pour la pharmacopée, l’initiative de Olivier Paré, propriétaire et promoteur de la forêt privée, a progressivement pris une dimension communautaire. Sa forêt fournit aujourd’hui des plantes médicinales à de nombreux habitants et contribue à la préservation du couvert végétal. Le responsable régional des Eaux et forêts voit ainsi en lui un modèle d’entrepreneur agricole à accompagner. « C’est un exemple d’entrepreneur agricole qu’il convient d’accompagner pour booster la mise en œuvre d’autres initiatives.

En plus d’apporter des soins à la population, il contribue à améliorer le couvert végétal de la région », soutient-il. Quant au président adjoint du comité villageois de développement de Sagala, (village voisin), Issa Ramdé, il indique que la forêt joue également un rôle de protection des terres agricoles environnantes. Les racines des arbres et des herbes contribuent à maintenir le sol, tandis que la litière ralentit l’écoulement des eaux de pluie et favorise leur infiltration, détaille-t-il. La forêt constitue ainsi un rempart naturel contre le ruissellement et l’érosion. A Dédougou, la forêt de Olivier Paré apparaît donc comme bien plus qu’un simple îlot de verdure. Réserve de plantes médicinales, refuge de la faune et rempart naturel, elle est devenue, au fil des décennies, un patrimoine dont les bénéfices dépassent les limites de la propriété. Sa préservation dépend désormais de la mobilisation conjuguée du promoteur, des communautés et des acteurs de l’environnement. Derrière chaque arbre se joue ainsi un enjeu de santé, de biodiversité et de résilience pour les générations présentes et futures.

Yacouba BELEM


La santé animale, l’autre combat

«Cette année, je produis notamment du Leucaena leucocephala et du Cajanus cajan. Ce sont des plantes fourragères destinées à l’alimentation animale, mais qui possèdent également des vertus médicinales. A mon avis, on ne peut pas parler de santé humaine sans penser à la santé animale, car, les deux sont liées. Un animal malade peut en effet transmettre certaines infections à l’homme, notamment à travers la consommation de sa viande. Il est donc important de veiller à sa santé pour garantir une alimentation saine aux populations. C’est dans cette logique que j’ai décidé d’agir également dans le domaine de la santé animale par les plantes, en cohérence avec la vision du Burkina de renforcer son autonomie sanitaire. Cette campagne, j’ai emblavé un quart d’hectare de Leucaena leucocephala et de Cajanus cajan, soit environ 1 000 plants. Ces plantes peuvent notamment servir la santé animale ».

YB

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