De nombreux enfants ne connaissent pas leurs pères biologiques. Soit parce que le géniteur désigné réfute la paternité, soit il est réellement inconnu. Sidwaya a suivi le combat de certaines mères dans la reconnaissance de la paternité de leurs enfants.

Assise sur un banc à l’ombre d’un manguier, Sidonie (un nom d’emprunt), 24 ans, est d’une timidité déconcertante. Elle nous reçoit, sous un arbre isolé au sein de la direction provinciale en charge de la famille du Kadiogo. Tout le long de notre entretien, la jeune fille de teint clair et de taille moyenne, est restée cachée derrière le voile noir qui couvre son visage. Elle gardera d’ailleurs le dos tourné, fuyant pratiquement tout regard. On ne retient d’elle que le récit de sa brève «histoire d’amour» avec Alphonse.

Elle se rappelle, ce jour de janvier 2017, où elle a remis son numéro de téléphone à Alphonse, venu rendre visite à son ami, qui se trouve être, elle, son beau-frère, dans le quartier Wapassi, de Ouagadougou. A la suite de cette rencontre, ils se sont amourachés des mois durant, mais sans aucune intimité. Sidonie tient à sa virginité jusqu’au mariage. Mais, c’est sans compter sur le maçon féru qui multipliait les preuves d’amour. Alphonse lui a même promis le mariage, si elle venait à tomber enceinte. Sidonie cède. Courant octobre 2017, sous une fine pluie en début de soirée, ils mordent à pleines dents dans le « fruit défendu », sans réserve, ni protection. Aujourd’hui, Sidonie est enceinte d’Alphonse, de cinq mois. Informé par appel téléphonique, l’amoureux se joue au surpris. Devant les parents de Sidonie et les siens, il nie tout lien avec cette grossesse. « Il dit qu’il n’est pas l’auteur et que je peux faire ce que je veux », raconte la demoiselle. Que faire ? « Je ne peux pas garder un enfant sans père, sans famille », s’attriste Sidonie. Toutes les tentatives de raisonner Alphonse sont restées vaines. Il met même en doute la fidélité de sa partenaire.

«Je l’ai vue à plusieurs reprises avec d’autres hommes», se défend le jeune homme, joint au téléphone. Pourtant, Sidonie jure qu’elle n’a connu aucun autre homme à part son « doudou chéri ». « Il a même mis mon numéro de téléphone sur sa liste noire. Mais quand je change de numéro, il décroche », raconte Sidonie. Au-delà du refus d’assumer de son copain, plusieurs questions taraudent la future mère. Que va-t-elle dire à son enfant à propos de son père ? Quel nom portera-t-il ? Elle a de quoi être inquiète, puisque la législation burkinabè ne prévoit pas la déclaration de naissance d’un enfant sans mention du nom du père. «L’homme, le grand contestateur » Contrairement à Sidonie, Samira, 21 ans, est déjà engagée dans la bataille pour la reconnaissance du père de son enfant. Son fils à qui, elle a donné le prénom de Fayez ne porte pas encore le nom de son présumé père, Boukaré, un taximan. Deux années après la naissance du petit, elle n’a toujours pas réussi à lui établir un acte de naissance.

Elle dit s’être battue des pieds et des mains pour que le géniteur se présente devant les services de l’état civil pour déclarer la naissance de Fayez. Peine perdue ! Son prince charmant d’antan réfute tout lien avec l’enfant qu’elle a mis au monde. Pourtant, selon Samira, la ressemblance entre Fayez et Boukaré est troublante. Lorsque ce dernier arrive au rendez-vous qu’il nous a fixé à Kamsonghin dans un quartier de Ouagadougou, nous observons en lui des traits physiques similaires avec le petit. Mais dès qu’il nous aperçoit en compagnie de sa Samira et de son fils, il rebrousse chemin aussitôt. « Boukaré sait très bien que je ne veux plus de lui, mais il est le père de mon enfant. Il doit l’assumer », insiste Samira. Joint finalement au téléphone, Boukaré reste figé sur sa position. Il reconnaît bien avoir eu une liaison amoureuse avec Samira, mais rejette la paternité de l’enfant. « Elle cherche à me créer des problèmes. Je suis heureux dans mon foyer », soutient-il. Si la mère se désole à la question de savoir, si Fayez pourra, un jour, porter le nom de son père, elle n’a pas encore envisagé d’entamer des démarches auprès des services de l’action sociale. Ceux-ci ne disposent pas de pouvoir coercitif, certes, mais ils ont des stratégies de médiation pour concilier les parties.

« Dans 90% des cas, c’est la femme qui vient se plaindre et c’est l’homme le grand contestateur », affirme le chef de service de la promotion de la famille et du genre, à la direction provinciale du Kadiogo, Kalidou Dao. Selon lui, la plaignante expose sa version des faits, ensuite, le présumé père est entendu. « Si leurs rapports sexuels se situent dans la période normale de conception d’un enfant qui s’étend du 300e au180e au jour avant la naissance (article 424 du Code des personnes et de la famille), on discute avec le sieur, on le sensibilise aux conséquences de la contestation de son refus », explique-t-il. Mais si le monsieur campe sur sa position, le dossier est alors confié à la justice. Après avoir entendu le requérant et l’accusé, le juge ordonne une expertise sanguine, soit un test simple, soit un test ADN, selon les moyens des parties. Mais la juge des enfants, Djénéba Savadogo, donne davantage foi au test ADN, vu que l’examen sanguin peut indiquer plusieurs personnes comme étant les probables pères. « Si celui qui conteste est exclu, on dira qu’il n’est pas le père.

On va procéder au jugement et rendre ce verdict », a ajouté la magistrate. Protéger l’enfant Ainsi, si la personne désignée par la femme comme étant le géniteur a été innocentée par le test ADN, l’enfant peut se retrouver sans père. Pour parer à de telle éventualité, une disposition du Code des personnes et de la famille (CPF) protège l’enfant dans les couples mariés. L’article 423 dispose, en effet, que l’enfant, conçu ou né dans le mariage, a pour père le mari de sa mère. « Si l’époux estime qu’il n’est pas le père, c’est à lui de prouver qu’il était dans l’impossibilité absolue de cohabiter avec sa femme ou qu’il est stérile avec des preuves médicales », déclare la juge des enfants. Au cas où, les deux partenaires ne sont pas liés par le mariage, la situation se complique. Avant qu’on retrouve son père, l’enfant reste celui de sa mère ou il est adopté, laisse entendre la juge Savadogo. Et d’ajouter que la loi ne propose pas d’autres solutions alternatives.

La jeune Madina, 18 ans, se trouve aussi dans une situation délicate et espère que la justice fera entendre raison à l’élève Adi. Il ne la reconnaît pas, encore moins sa grossesse. « Je sais qu’elle est la demi-sœur de mon ami, rien de plus », soutient-il. Pourtant, la jeune fille affirme qu’elle s’est rendue chez Adi, pour la première fois, en compagnie de son frère aîné. Ce dernier s’est éclipsé pour une course et Adi en a profité pour coucher avec elle. Aujourd’hui, elle est enceinte de sept mois et attribue la paternité à Adi. Tenant compte de la période normale de conception, la grossesse serait attribuée au jeune homme, sauf qu’il ne reconnaît pas avoir eu des rapports sexuels avec Madina. Les conciliabules des services sociaux n’y ont rien changé. Les procédures sont en cours pour confier l’affaire à la justice.

Des piles de dossiers de recherches et/ou de contestations de paternité sont entassées sur les bureaux des agents sociaux. A titre d’exemple, pour 2015, la direction provinciale du Kadiogo en charge de la famille, a traité 159 cas de recherches et de contestations de paternité. Deux années plus tard, elle a en enregistré 169. En 2018, les cas de contestation de grossesse se chiffrent à 195. Le chef de service de la promotion de la famille et du genre, à la direction provinciale du Kadiogo, Kalidou Dao, s’en inquiète. « La courbe est ascendante d’année en année. Il ne se passe pas une semaine sans qu’on ne reçoive un cas. Aujourd’hui, c’est un problème à prendre au sérieux », indique-t-il. La juge des enfants, Djénéba Savadogo, accuse les jeunes filles qui ont de plus en plus des relations sexuelles avant le mariage, et la plupart du temps avec plusieurs partenaires et sans protection.

« Souvent, elles ne savent même pas à qui appartient la grossesse », se désole-t-elle. Des « effets dévastateurs » sur l’enfant La recherche et la contestation de paternité ont des « effets dévastateurs » sur la mère ,l’enfant et les couples. Dans le cas des mariés, ils conduisent impérativement à la séparation. Les familles s’en trouvent alors disloquées. Dans une société burkinabè fortement attachée aux traditions, c’est la mère qui se retrouve être victime, surtout lorsque celle-ci n’est pas mariée. Elle est expulsée de sa famille d’origine. En de pareilles circonstances, de nombreuses filles avortent clandestinement, si elles ne tentent pas de se suicider. Le chef de service, Dao, a toujours en mémoire, cette fille enceinte qui s’est immolée en 2011, parce que mise à la porte avec une grossesse, sans auteur. La juge des enfants, Savadogo, se rappelle aussi cette écolière qui s’est suicidée, à cause des railleries de ses camarades de classe. Son « crime », l’absence d’indication du nom du père sur son acte de naissance. Les élèves, quant à elles, sont la plupart du temps, contraintes d’abandonner les études, pour s’occuper de la grossesse. Certaines filles finissent par abandonner leurs enfants ou les placent dans un centre. Pour celles qui ont le courage de les garder, ceux-ci sont victimes de traitements inhumains et dégradants.

N.B. : *Les prénoms d’emprunt ont été utilisés pour protéger l’identité des témoins.

Djakaridia SIRIBIE

2 Commentaires

  1. Très bel article. J’ai beaucoup apprécié la prise en compte de la dimension humaine, couplée aux chiffres et aux analyses des experts.

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