Trésors humains vivants au Burkina Faso: la colère des détenteurs de savoir

En 2015, le gouvernement de la Transition a mis en place un projet de valorisation des Hommes de culture, détenteurs de savoirs et de savoir-faire en les nommant « trésors humains vivants ». Cette initiative qui avait suscité beaucoup d’espoir chez ces personnes d’un certain âge, repartis dans huit (8) régions, peine, malheureusement, à prendre forme sur le terrain.

Le bois, le granite, l’argile, le fer, la cotonnade, la voix, la calebasse, les toiles d’araignée, etc. sont autant de matières premières et talents que les hommes et femmes de savoir traditionnel manient avec art et dextérité. Rompus à la tâche, pétris d’expériences et débordants de connaissances ancestrales, ils sont appelés Trésors humains vivants (THV). Pour la plupart, ils ont la soixantaine révolue et constituent des modèles. Ils sont tous des bibliothèques, creusets de connaissances, de savoirs et de savoir-faire séculaires. En 2015, ils étaient 17 à être nommés THV. Aujourd’hui, ils sont seize (16), le THV de Zorgho, Kounlogué Raphaël Kaboré dans le Plateau central s’étant éteint avec ses savoirs et savoir-faire sans avoir réalisé son projet de transmission à la jeune génération. « Un vieillard qui meurt en Afrique est une bibliothèque qui brûle », disait Hamadou Hampaté Ba. La « bibliothèque » se consumera ainsi sans être pleinement exploitée. Mardi 18 août 2020 aux environs de 13 heures, Bomavé Konaté, tressé de « dread locks » et frappé par le poids de l’âge, nous accueille dans sa cour touffue d’arbres qui créent un microclimat clément. Sur sa terrasse sont exposés des objets sculptés, représentant des oiseaux, animaux de la brousse, astres et autres. Deux éléphants sculptés et un trône formé d’un homme et entouré de ses deux femmes servent de chaises pour accueillir les visiteurs. Au milieu de la terrasse à l’allure d’une galerie d’art, un gros objet en forme de boule est soutenu par une statuette dont la forme rappelle celle d’un serpent, représentant à la fois le sexe masculin et féminin. Cette création a été conçue, dit-il, pour sensibiliser les populations à l’abandon de la pratique de l’excision. Les murailles extérieures de la maison de ce THV sont ornées de toutes sortes de masques. Lorsque l’on franchit le seuil de sa porte, une grande statuette d’oiseau, trônant au centre du salon, accueille les visiteurs. Son inspiration se trouve dans le bois qu’il façonne avec passion. Ce THV de Boromo, situé à environ 170 kilomètres de Ouagadougou, est né en 1958, dans le village de Oury. Depuis sa tendre enfance, après son initiation, il a commencé à faire ses armes auprès de son père forgeron sculpteur ; un métier qui se transmet de père en fils. « J’ai commencé à faire la forge à l’âge de 7 ans, après mon initiation. A 10 ans, j’étais dans la sculpture, dans les années 1969-1970 », raconte-t-il.

La grande sécheresse

Ce THV, au talent inouï, réside à Bobo-Dioulasso dans la région des Hauts-Bassins. Née en 1945, elle se nomme Victorine Toé/Ky. Couturière et teinturière, elle a élaboré les motifs et confectionné les tenues des forces armées et de la gendarmerie sous la Révolution. Elle est un véritable génie des teintures traditionnelles et des motifs de sa culture. Mme Ky a appris ce métier dès son jeune âge auprès de ses parents. Pendant plus de trois heures, cette septuagénaire a tenu l’équipe de Sidwaya en haleine le 19 août 2020 dans son atelier. Du haut de ses 75 ans, elle est toujours débordante d’énergie, respire la joie de vivre. Elle détient beaucoup de connaissances dans le domaine de l’artisanat. Mme Toé se sert de la cotonnade, de l’argile, des feuilles et fruits pour ses créations. Dans sa cour, au quartier Farakan à Bobo, se trouve sa salle d’exposition, décorée de pagne bogolan ou tissé, de ses premières uniformes militaires Faso dan fani confectionnées sous la Révolution burkinabè, etc. Dans son atelier, une dizaine d’apprenants sont à la tâche pour honorer des rendez-vous. Mme Toé a fait le tour du monde et est lauréate de plusieurs prix. Son savoir-faire artistique et ses distinctions ont prévalu à sa désignation comme THV. Né en 1951 d’une famille potière, Fréderic Yerbanga, THV de Ziniaré, a reçu plusieurs formations pour moderniser son activité. Il est ainsi passé de la fabrication des jarres traditionnelles à la confection d’objets plus sophistiqués. Il utilise les techniques de poterie traditionnelle (le tapotage, le colombin) et la poterie céramique (le tournage, le modelage, le plaque et la sculpture). M. Yerbanga fabrique des objets aux formes usuelles, contemporaines, engobées, polies ou fumées, de formes humaine ou animale, le tout d’inspiration traditionnelle. Il construit également des fours et foyers améliorés, vases décoratifs, objets d’équipements de fermes, des vases utilitaires, etc. « En 1976, avec la grande sécheresse, le CILS a été créé et il fallait trouver des prototypes de foyers améliorés pour contrer la désertification. J’ai donc conçu le foyer en céramique qui a eu de la promotion dans tous les Etats du Sahel. Ce qui m’a permis de voyager dans plusieurs pays », explique-t-il. M. Yerbanga compte à son actif l’animation de plusieurs ateliers de formation à la céramique en France, aux Etats-Unis et au Burkina Faso. Aujourd’hui, il est responsable d’un centre de formation et d’expérimentation aux techniques des arts du feu. Ce lieu de transmission assure la formation de centaines de Burkinabè. Artiste hors pair Fréderic Yerbanga sera THV en 2015.

Des projets bloqués

Cette année-là, après la nomination des THV, le gouvernement demande de formuler des projets dans le sens de la transmission de leurs savoirs et savoir-faire. Une initiative accueillie avec enthousiasme par les détenteurs de savoirs endogènes, affirme Fréderic Yerbanga, qui possédait déjà un centre de formation et qui élaborera un projet en vue de le transformer en écomusée. Le coût de son projet s’élève à 111 millions F CFA. Quant à Souleymane Ouédraogo, THV de Kaya, lui, compte initier un centre de formation des jeunes en tissage de Faso dan fani. Son projet s’élève à 127 millions F CFA. « Lorsque nous avons été désignés THV, le ministère nous a invité à soumettre des projets dans le sens de perpétuer notre savoir-faire à travers la jeunesse. Nous avons donc tous soumis des projets qu’ils ont approuvés. Hélas, nos projets sont restés bloqués », se désole M. Ouédraogo, tisserand depuis 1960. Ainsi, quatre ans après, les promesses du gouvernement restent, aux yeux des Trésors humains vivants, une chimère. « Je me permets de parler au nom de tous les autres THV, nous sommes frustrés ! Nous avons été promus par décret. C’est donc une affaire de la nation », s’indigne Konomba Traoré, Trésor humain vivant en matière d’instruments et musique traditionnels. Pour lui, il revient aux autorités de tenir leurs engagements et poursuivre la dynamique des THV. Selon M. Traoré, en 2020, le ministre en charge de la culture a envoyé des correspondances aux THV afin de les informer que leurs projets connaîtraient un début de mise en œuvre. Malheureusement, jusque-là les THV ne voient rien pointer
à l’horizon, déplore-t-il. « Nous demandons aux autorités compétentes de bien vouloir concrétiser les promesses de financements pour nous permettre de réaliser nos activités », implore le THV de Kaya.

Apprendre de ses erreurs

Pour ses détenteurs d’un pan du patrimoine immatériel national, ce silence frise l’oubli ou un refus de financer leurs projets. Le Directeur général du patrimoine culturel (DGPC), Moctar Sanfo, pense pour sa part que les THV n’ont pas été abandonnés après leur nomination. Plusieurs activités sont menées par le ministère de la Culture pour faire connaître et promouvoir ces trésors humains vivants. Il soutient que beaucoup de choses ont été faites pour les honorer. « Une formation a été initiée à l’endroit des THV pour leur indiquer comment assurer la transmission de leurs savoirs et savoir-faire. Ils ont également participé à certaines manifestations comme la Semaine nationale de la culture (SNC) en 2016 », souligne-t-il. Il confie également qu’en 2019, une mission s’est rendue à Boromo pour s’imprégner des activités du THV, Bomavé Konaté. Cette année, une visite est prévue sur Kaya. Tout ceci constitue la preuve, selon M. Sanfo, que ces trésors culturels ne sont pas oubliés. « Ils ont de bonnes raisons de se sentir abandonnés. Car, les choses que nous avons planifiées au départ, ne se sont pas passées comme prévu. Mais, ils doivent néanmoins comprendre que nous travaillons d’arrache-pied pour que les choses s’améliorent », explique le DGPC. Cet accompagnement ne sera pas, précise-t-il, uniquement ou forcément financier. « Nous sommes également en train de voir comment l’administration peut les encadrer techniquement de sorte qu’ils puissent partager leurs connaissances avec de nombreux disciples », fait-il savoir. Les projets des THV, pour lui, sont pertinents avec de « belles » formulations. Cependant, il estime qu’il n’y a pas eu de plafonnement qui fixe une fourchette de financement. Ce qui n’a pas permis, regrette-t-il, de faciliter l’accompagnement. Les projets, révèle-t-il, vont de 6 millions  à 182 millions FCFA. « Nous allons donc apprendre de nos erreurs. Mais cela n’empêchera nullement la transmission de leurs savoirs et savoir-faire. Nous n’y avons pas renoncé. Nous sommes toujours dans cette dynamique de voir la manière de redimensionner les doléances formulées et les accompagner», rassure- t-il. Aussi, poursuit le DGPC, l’Etat ne peut s’engager dans le financement des projets de cette nature, à coût de centaines de millions, sans s’assurer, auparavant, de leur pertinence et de leurs retombées évidentes.

Le manque de financement

Cinq ans après leur nomination, l’espoir, l’enthousiasme, l’engagement, bref, le rêve des THV semble aujourd’hui céder la place à la désillusion ! Malgré tout, ils demeurent engagés dans la transmission de leurs savoirs et savoir-faire. Aidé par ses enfants qu’il a initiés à la poterie dès leur tendre enfance, Fréderic Yerbanga forme déjà des centaines de personnes à travers le Burkina Faso. « En 2015, nous avions initié une formation de masse dans tout le Burkina Faso à l’endroit des femmes pour les amener à maîtriser l’argile, la technique de construction des fours et des foyers. Cette formation a été organisée par région en commençant par celle du Sud-Ouest», affirme-t-il. Pour ce THV de Ziniaré, il faut compter d’abord sur soi-même avant de compter sur les promesses des autres, surtout lorsqu’on a la passion de son métier. Bomavé Konaté forme aussi avec passion les jeunes de Boromo sans contrepartie. Il forme régulièrement des délégations venues d’Europe. Plusieurs THV accomplissent cet effort de dissémination du savoir culturel et scientifique endogène. Mais pas sans embûches, surtout quand le minimum vital n’est pas garanti ! « Comment voulez- vous qu’un THV transmette son savoir s’il n’a même pas à manger, ni accompagnement», s’interroge Konomba Traoré, amer. Pour lui, ce sont des « choses élémentaires » à faire pour mettre les THV à l’abri du besoin, déjà sous le poids de l’âge. Au niveau de la structure de tutelle, le problème réside dans la mobilisation conséquente du nerf de la guerre. « Les ressources que va nécessiter le fonctionnement des deux organes de gestion du système de THV que sont le comité de pilotage et la commission technique. Ces organes assez substantiels doivent statuer et voir comment financer les projets initiés par les THV. S’il n’y a pas de ressources, la mise en œuvre des projets des THV va connaître un blocage », analyse-t-il. Mais en réalité, à en croire Moctar Sanfo, l’Etat manque de moyens financiers pour accompagner les 14 projets des THV d’un coût global de plus de 400 millions FCFA. Il est difficile, ajoute-t-il, de faire appel
à des partenaires techniques et financiers comme l’UNESCO pour financer un projet d’initiative. En tout état de cause, les THV ne désespèrent pas et ont toujours le regard tourné vers le gouvernement. « Nous sommes tous très âgés et nous ne sommes pas éternels. La mort nous a déjà arraché notre confrère de Zorgho en 2019 qui est parti sans avoir réalisé son projet », se rappelle, le THV de Kaya, l’air triste.

Wamini Micheline
OUEDRAOGO

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