Occupation des pistes à bétail dans le Mouhoun et les Cascades : L’élevage, otage des exploitations agricoles

L’éleveur Boukaré Diallo de Diarabakoko : « En hivernage, il manque de pistes pour accéder aux pâtures et points d’eau ».

L’élevage est menacé dans les régions des Cascades et de la Boucle du Mouhoun. Les exploitants agricoles occupent de plus en plus des pistes à bétail. Les causes du phénomène sont nombreuses. Les conséquences aussi ! Voyage, en fin juillet 2020, sur ces pistes dédiées au bétail mais obstruées par des champs.

Elever devient de plus en plus un parcours du combattant dans la Boucle du Mouhoun et les Cascades. Les pasteurs sont confrontés aux problèmes d’eau et de pâtures. Insuffisantes en saison sèche, abondantes en hivernage, mais point d’accès ! Boukaré Diallo, un éleveur à Diarabakoko, dans la Comoé, assiste impuissamment à l’obstruction des voies qu’empruntent ses animaux pour aller paitre ou s’abreuver. « Nous manquons d’eau et de pâtures pendant la saison sèche. Pendant la saison pluvieuse, ces ressources sont disponibles mais il n’y a pas de pistes pour y accéder », se lamente-t-il. Dans cette partie du Burkina Faso, les espaces pastoraux se rétrécissent comme peau de chagrin, saison après saison. M. Diallo et ses pairs, rencontrés en cette matinée de juillet 2020, racontent leurs « misères ».

Selon le directeur provincial du MRAH de la Comoé, Ardiouma Sirima, des pistes dégagées sur la base d’un consensus sont constamment remises en cause.

Depuis les années 1990, les tentatives de délimiter des pistes à bétail dans cette zone ont échoué. Des pistes, toujours voulues par les éleveurs, mais jamais acceptées par les agriculteurs! Il y a environ dix ans, un projet de délimitation d’un couloir pour bétail, devant traverser les villages de Tiempagora et Dionouna pour rejoindre un cours d’eau, bute sur l’hostilité des agriculteurs de la dernière localité, malgré l’autorisation des propriétaires terriens.
Se fondant sur cet accord des autochtones, les services d’élevage et les éleveurs conviennent de matérialiser le couloir. Pendant que les techniciens délimitaient la piste par badigeonnage à la peinture rouge sur les troncs d’arbres, des agriculteurs, armés de pioches, dégommaient immédiatement les marques, en écorçant les parties peintes ; sous le regard impuissant des agents de sécurité, chargés de faciliter l’opération.

Pistes à bétail, pistes à champs !

Plus récemment, en 2016-2017, une nouvelle tentative n’a pas connu meilleur sort, confie l’agriculteur et président du Comité villageois de développement (CVD) de Diarabakoko, Omar Soma.
Diarabakoko n’est pas un cas isolé. A Wolonkoto et Goindougoni, il est pratiquement impossible d’accéder aux parcs à vaccination par les couloirs balisés, sans traverser des champs de maïs qui en obstruent l’accès à quelques mètres. A Takaledougou-Koko, commune rurale de Bérégadougou, la piste balisée par la mairie avec l’appui du PNGT II est otage des exploitations agricoles.

Jonction de deux rivières distantes de 5 km, cette piste devrait servir de voie d’accès aux points d’abreuvement des animaux. Mais tout au long, les balises en béton d’environ un mètre de haut se dressent ostensiblement dans des champs de cajou, de maïs, de mil et semblent ne pas gêner les occupants.

En amont, le champ et la concession de Kouyimatè Traoré, à moins de 100 mètres du point d’eau, bloquent l’accès. « Je suis rentré de la Côte d’Ivoire depuis trois ans. J’ai vu les balises mais je n’ai jamais demandé à quoi elles servent. Ni la mairie ni les éleveurs ne m’ont dit que j’exploitais une piste à bétail », se défend-il.

A Takaledougou-Koko, la piste d’accès au point d’abreuvement …

A l’autre bout, le second point d’eau est encerclé par le champ de Omar Ouattara. Lui aussi, revenu de la lagune Ebrié et installé à Takalédougou-Koko en 2017. «Les propriétaires terriens m’ont donné la terre avec ces balises, je me suis dit que je pouvais y cultiver sans problème. Cette année, un éleveur m’a fait savoir que mon champ est sur le passage des animaux. J’ai demandé à produire, en attendant de voir ce qu’il y a lieu de faire l’an prochain », explique-t-il, torse nu, daba à l’épaule.

Dans la commune rurale de Douroula, province du Mouhoun, le couloir à bétail de Souma, considéré comme un bel exemple de protection d’espace pastoral, vient de connaître sa première transgression. Long d’environ 5 km, il existe depuis une vingtaine d’années et relie le village au plus grand fleuve du Burkina, le Mouhoun. En 2014, l’ONG OCADES a permis de la baliser, après plusieurs actions de sensibilisation des parties prenantes. Un comité, composé de coutumiers, d’éleveurs, d’agriculteurs et du CVD, présidé par le chef de village, veillait à son respect, jusqu’à son obstruction en cette saison, à quelque 300 mètres du fleuve, par un producteur.

En l’absence du ″fautif″, le propriétaire terrien, Adama Dembelé, reconstitue les faits : « Nous avons donné la terre à son père mais sans la partie de la piste. Après son décès, son fils exploite le domaine. Cette année, il a débordé sur le passage réservé aux animaux ». Les couloirs à bétail évitent les dégâts des champs, surtout pendant les récoltes, ajoute-t-il, tout en promettant de faire cesser l’infraction la saison prochaine.

L’anacarde, la nouvelle menace ?

…est obstruée jusqu’au lit de la rivière.

Dans le bastion cotonnier, la pression foncière pousse les agriculteurs à la recherche de nouvelles terres. « Les pistes à bétail sont bien, mais ici, la terre ne suffit pas. En plus, certains producteurs ignorent l’importance de ces pistes. Ils pensent que c’est un gâchis, voire inutile, de céder leurs champs pour le simple passage des animaux », lâche Omar Soma. Pourtant, l’espace n’est pas exclusivement destiné à l’agriculture, reconnaît le président de l’Union départementale des cotonculteurs de Dédougou, Naziko, Dakuyo.

L’envergure prise par la culture de l’anacarde dans les Cascades a engendré une emprise agricole forte et complique davantage la gestion des 363 km de pistes à bétail de la région, explique le maire de Wolonkoto, Amara Kara. Des pistes jugées insuffisantes pour les 732 000 bovins et 520 000 caprins et ovins de la région.

Le mal foncier semble plus profond à Takaledougou-Koko. Les 4 000 hectares de champs de canne à sucre de la SN-SOSUCO ont pris une bonne partie des terres cultivables, une autre partie est constituée de forêt classée et de collines inexploitables. Tout le monde se rue sur les terres restantes, témoigne le bourgmestre de Bérégadougou, Brahima Koné. Le phénomène des nouveaux exploitants de l’anacarde y a particulièrement bouleversé les choses. «Nous ne connaissons pas les limites exactes de notre territoire.

Cela a amené les habitants de Fandiora, dans la commune de Tiéfora, à vendre les terres aux allogènes jusque dans notre village, y compris les espaces pastoraux. Ce problème nous embarrasse mais nous ne savons que faire», s’alarme le président du CVD, Ardjouma Ouattara. Pire, les allogènes font montre d’intolérance ; contrairement aux autochtones, ils refusent que les bœufs traversent leurs plantations, même pendant les périodes où les anacardiers ne produisent pas, ajoute-t-il.

Les délimitations à la peinture sur les arbres constituent un autre handicap, opine le président régional des éleveurs de la Boucle du Mouhoun, Hassane Boly. La grande partie des 638 km de pistes à bétail de la région n’est pas délimitée par des balises.
Là où elles sont balisées, il manque des mécanismes de suivi. Déjà insuffisantes pour la mobilité des 869 000 bovins et des 2,2 millions de caprins et d’ovins, les pistes sont abandonnées à elles-mêmes ou, tout au plus, aux éleveurs qui ne disposent pas de moyens pour les sécuriser face aux autres usagers, déplore M. Boly.

« Si tu parles…»

A Wolonkoto comme à Goindougoni, les couloirs d’accès aux parcs à vaccination …

Le hic, des pistes balisées ne sont souvent pas empruntées à l’optimum, favorisant leurs occupations à d’autres fins. « Il y a des espaces qui sont cédés avec consensus et matérialisés mais qui ne sont pas exploités à leur juste valeur. La nature ayant horreur du vide, quelqu’un finira par les occuper », argue le directeur régional des Ressources animales et halieutiques de la Boucle du Mouhoun, Dr Aloys Oubda. Mais cela pose le problème de la pertinence du choix des pistes. Si elles ne conduisent pas à des points d’eau, à des zones de pâtures, personne ne les empruntera, rétorque Hassane Boly. Les remises en cause du consensus ayant prévalu à leur mise en place constituent un autre casse-tête.

« Ici, le foncier appartient à de grandes familles. Le retour à la terre des fils qui ne s’y intéressaient pas ou qui étaient ailleurs, est source de problèmes. Ces derniers remettent en cause les pistes qui avaient été dégagées», décrypte le directeur provincial des Ressources animales de la Comoé, Ardiouma Sirima.

Et l’absence de sanctions à l’endroit des contrevenants alimente les atteintes.
La tolérance zéro de l’administration vis-à-vis des agressions des forêts classées disparaît « subitement » lorsqu’il s’agit des pistes à bétail ! Dans bien des cas, les éleveurs vivent, impuissants, la peine dans l’âme, leur situation. « Tout est compliqué, si tu parles on ne te laisse pas. Si tu interpelles l’administration, après tu as des problèmes », rumine Hamidou Diallo, un pasteur venu de Grand-Samba, dans le Nord désertique et installé à Goindougoni depuis cinq décennies.

Le regard hagard, en désespoir de cause, Boukaré Diallo ne croit plus aux multiples
« promesses sans lendemain » des autorités communales de s’attaquer au problème.

…sont obstrués par des champs.

Mais pour l’administration, la non- application systématique des textes répond à un impératif : apaiser le climat social. « Les éleveurs n’étant pas souvent originaires de là où ils mènent leurs activités, si nous appliquons les sanctions, ils risquent d’être pris à partie par les autochtones. Pour éviter ces situations, nous privilégions les règlements à l’amiable », argumente M. Sirima.

Mais qu’à cela ne tienne, l’administration et la justice devraient s’assumer en cas d’infractions, si tant est qu’on est dans un Etat de droit, estime le président des éleveurs des Cascades, Ousmane Sidibé.

La solution par « l’exil »

L’intervention de l’autorité permettrait aux pasteurs de sortir de leur «inconfortable situation ». « Nous sommes obligés de passer dans des zones très risquées, au milieu des champs, d’emprunter les voies publiques, terrestres ou ferroviaires, avec nos animaux, malgré les risques d’accidents», s’indigne M. Sidibé. Le problème traumatise Hamidou Diallo, contraint de tourner dans le village avec ses bêtes. « Que vaut un éleveur sans pistes à bétail, sans zones de pâture », s’interroge-t-il, montrant du regard les balises de la piste menant au parc à vaccination, situé à 200 mètres, rivalisant avec les pieds de maïs. Désespéré, M. Diallo, à l’instar de nombreux éleveurs, a fini par ″exiler″ une partie de son troupeau en Côte d’Ivoire.

Selon le Ministère des Ressources animales et halieutiques (MRAH), les pistes à bétail constituent la deuxième cause de conflits agro-pasteurs, après celle liée à l’insuffisance des espaces de pâturage. Un rapport de WANEP d’avril 2020, sur les conflits agropastoraux en Afrique occidentale, indique qu’au Burkina Faso au moins 100 personnes, dont des femmes et des enfants, ont péri dans les affrontements agriculteurs/éleveurs, entre 2011 et 2016. Dans le but de sécuriser les espaces pastoraux et de prévenir les conflits, le MRAH multiplie les émissions radio et des théâtres-forums de sensibilisation des acteurs. Car, la solution, est-il convaincu, viendrait d’une véritable prise de conscience de l’enjeu et de son appropriation par tous les acteurs locaux, avec des municipalités qui en font leur priorité. « Il faudrait aussi savoir choisir la période pour délimiter les pistes. Il ne faudrait pas le faire en début d’hivernage, comme c’est le cas souvent, mais entre janvier et mars. Ainsi, ceux qui seront touchés s’y prendront à temps», conseille le président du CVD de Diarabakoko.

Mahamadi SEBOGO

Windmad76@gmail.com


Que dit la loi ?

La loi n°034-2002/AN du 14 novembre 2002, portant orientation relative au pastoralisme au Burkina Faso, dispose que «le déplacement des animaux se réalise en empruntant les pistes à bétail qui sont de trois types : les pistes d’accès ; les pistes de transhumance ; les pistes de commercialisation. Toute mise en culture, construction ou tout établissement d’entrave de quelque nature que ce soit sur l’emprise d’une piste à bétail est interdit » (art. 43). L’article 45 indique que les pistes à bétail, classées dans le domaine public de l’Etat ou des collectivités territoriales, sont inaliénables, imprescriptibles et insaisissables. Pour ce qui est des sanctions, l’article 60 stipule que « sans préjudice des condamnations au paiement de dommages et intérêts pour dommages causés aux tiers, quiconque en saison pluvieuse n’observe pas le respect des pistes à bétail est puni d’une amende de 1 000 francs à 15 000 francs ». Et quiconque procède à la réalisation de mise en culture ou de mise en valeur quelconque sur une piste à bétail ou y installe des obstacles de quelque nature que ce soit est puni d’une amende de 5 000 francs à 15 000 francs, sans préjudice de l’obligation de déguerpissement immédiat à ses frais (art.61).

M.S


Absence des aménagements pastoraux dans les politiques publiques

Pour le président de la FEB, Boureima Diallo, la solution aux problèmes du pastoralisme réside dans la concertation permanente entre éleveurs et agriculteurs.

Malgré l’adoption d’une Politique nationale de développement durable de l’élevage (2010-2025), les investissements publics semblent toujours en-deçà des attentes des acteurs du secteur. A titre illustratif, le réseau officiel de pistes à bétail de 9 647 km, à l’échelle nationale, est insuffisant pour assurer la mobilité des 9, 8 millions de bovins et 26 millions d’ovins et de caprins que compte le pays des Hommes intègres. Les politiques publiques sont donc pointées du doigt.

Les maux qui minent l’élevage dénotent du faible intérêt du politique à l’endroit de ce secteur. Telle est la conviction de nombre d’acteurs. « Les ressources publiques allouées à l’élevage représentent moins de 2% du budget de l’Etat. Pourtant, le secteur contribue au PIB national à hauteur de 13% », a souligné cet éleveur de Banfora, Idrissa Tall. Sans détours, le président de la Fédération des éleveurs du Burkina (FEB), Boureima Diallo, reproche à l’Etat de n’avoir pas mis l’élevage au centre de ses priorités.

« En matière de contribution au développement socioéconomique du Burkina Faso, aucun secteur ne peut faire mieux que l’élevage. Mais certaines filières tel le coton étant politisées, elles sont mises au-devant de la scène », a-t-il soutenu. Le développement de l’élevage, a-t-il poursuivi, a un important effet d’entraînement sur la productivité agricole, sur l’artisanat et sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Au ministère des Ressources animales, l’on reconnaît que les espaces pastoraux étaient absents dans les politiques d’aménagement du territoire. « C’est une question qui était occultée dans les documents d’orientations stratégiques.

Aujourd’hui, on est rattrapé car il faut de l’espace et des pistes pour l’élevage», a indiqué le Directeur général des espaces et aménagements pastoraux, Hamado Ouédraogo. Au début de la décentralisation, les communes n’ont pas mis l’accent sur les pistes à bétail mais plutôt sur les infrastructures « rentables » à savoir les fourrières, les marchés de bétail, les aires d’abattage, a-t-il ajouté. Sur la faible sécurisation des espaces pastoraux, M. Diallo pointe également la faillite de la puissance publique. « Si aujourd’hui, des pistes à bétail sont tracées et occupées le lendemain, cela relève de la faiblesse de l’Etat », a-t-il martelé. La corruption et le jeu d’intérêts trouble des commis de l’administration compliquent davantage les choses. «Quand un conflit agriculteurs-éleveurs survient, certains agents publics sont contents car ils en tireront profit », s’est désolé le président Diallo.

La solution dans la concertation

Pour lui, la protection durable des aires pastorales réside dans la concertation permanente entre éleveurs et agriculteurs, la promotion de la cohabitation pacifique. C’est pourquoi, il souhaite qu’au niveau communal, toutes les parties prenantes soient impliquées dans les discussions et recherches de solutions. Mieux, il invite les éleveurs à se faire représenter dans les conseils municipaux pour y défendre leurs intérêts. L’alternative réside aussi dans l’accompagnement de l’Etat pour l’accès à l’aliment-bétail, aux services vétérinaires et pour la mise en place de grandes fermes privées.
Car, si rien n’est fait, le Burkina Faso ne retrouverait pas son statut de pays d’élevage qu’il aurait déjà « perdu depuis des années ».

M.S


« La marchandisation de la terre a impacté les rapports des individus
à cette ressource », dixit le sociologue, Dr Abdoulaye Sawadogo

Dans cet entretien, l’enseignant-chercheur en sociologie à l’université Joseph-Ki-Zerbo et spécialiste en gestion des ressources naturelles, Dr Abdoulaye Sawadogo, analyse les rapports conflictuels entre éleveurs et agriculteurs, sur fond de mutations du rapport de l’homme à la terre.

L’enseignant-chercheur en sociologie, Dr Abdoulaye Sawadogo : « Nous tendons vers une renégociation du consensus d’hier sur la répartition sociale des espaces».

Sidwaya (S) : On assiste de plus en plus à une course sans précédent à la terre. Quelle lecture sociologique faites-vous de ce phénomène ?
Dr Abdoulaye Sawadogo (A.S.) : La terre est au centre des rapports, des interactions entre les communautés partageant un territoire donné. Elle constitue un capital important, d’autant plus que celui qui la détient a le pouvoir de réguler ou d’influencer ses rapports avec les autres.
Les rapports de l’homme à cette ressource ont pris une autre dimension. Les normes qui la régulaient ont changé au fil du temps. D’un bien non monnayable, qui se donnait avec une contrepartie symbolique, elle a pris une valeur marchande importante aujourd’hui.

S : Comment expliquez-vous les occupations des espaces pastoraux, notamment des pistes à bétail?
A.S. : Avec les dynamiques actuelles de marchandisation de la terre, de raréfaction des ressources naturelles, les acquis sont en train d’être remis en cause et nous tendons vers une renégociation du consensus d’hier sur la répartition sociale des espaces. Ces dynamiques poussent à une acquisition des terres, une ressource certes, abondante mais pas illimitée. Cette course vers le foncier a fini par saturer les zones rurales. Des espaces dédiés à l’élevage, aux pistes à bétail, etc. sont donc en train d’être occupés pour d’autres besoins.
Les textes régissant l’occupation de l’espace peinent à être appliqués, laissant libre cours à ceux qui ont les moyens d’en disposer à souhait.

S : A qui la faute ?
A.S. : D’emblée, on est tenté de dire que l’Etat en est responsable, car la régulation foncière et des ressources naturelles lui incombe. Mais le problème n’est pas aussi simple. Plusieurs entités interviennent à la fois dans la gestion du foncier. Les textes disposent que la terre appartient à l’Etat, aux collectivités, aux propriétaires terriens ; obligeant souvent l’Etat lui-même à négocier la terre avec les communautés. Nos réalités sociales sont différentes des normes étatiques ″occidentales″ transposées chez nous. Souvent, malgré sa bonne foi, l’Etat a du mal à gérer la question foncière.

S : Pour les pistes à bétail, le problème ne réside-t-il pas dans le processus de leur création?
A.S. : Oui ! Mais la réalité du terrain est une contrainte. Le temps du politique n’est pas celui de la communauté. Quand l’autorité veut mettre en œuvre un projet public, elle a souvent des délais qui ne sont pas en phase avec les logiques locales.
Les négociations pour un consensus sur les espaces pastoraux ne se font pas toujours avec tous les acteurs au niveau communautaire. C’est une erreur de penser qu’il suffit de rassembler les premiers responsables d’une communauté pour faire passer une décision pour consensuelle. Souvent, les autorités locales ne font pas l’unanimité au sein de leurs communautés, quand il s’agit des questions cruciales comme celle foncière. Le consensus d’hier peut ainsi être remis en cause par des acteurs qui ont pris part ou non aux négociations.

Cela va s’amplifier, car les générations futures ne vont pas se reconnaître dans ce qui a été défini par les générations passées.
Avec l’arrivée d’autres acteurs, les cadres de l’administration, les citadins, qui investissent dans l’élevage, le nombre du cheptel augmente continuellement alors qu’il est difficile d’étendre les zones pastorales. A cela s’ajoutent les conditions climatiques, la dégradation des terres qui amènent les agriculteurs à aller vers les zones mises en défens comme les pistes à bétail. La croissance démographique, partant l’accroissement des agriculteurs, aura un coup sur ces espaces pastoraux.

S : N’y a-t-il pas aussi des occupations de mauvaise foi ?
A.S. : Cela ne manque pas. Les actes humains ne sont pas toujours objectifs. Certes, tout le monde est à la fois agriculteur et éleveur, mais il y a des communautés qui ont l’élevage comme activité principale.
Les obstructions volontaires des espaces pastoraux peuvent s’expliquer par une transposition des querelles sociales sur d’autres champs. Si sur le plan social, on est dans l’incapacité de faire face au conflit, on active d’autres filons en sa possession pour porter un coup à l’activité de l’autre, pour l’amener à se plier. Lors de nos recherches sur le foncier, ces éléments ressortent, notamment dans la zone de Bobo-Dioulasso.

S : A terme, quelles seraient les conséquences de ces occupations sur la cohésion sociale au Burkina Faso ?
A.S. : Le foncier occupe une place centrale sur l’identité culturelle de nos communautés. Les enjeux autour de cette richesse peuvent donc impacter notre vivre-ensemble, pas seulement entre différents groupes ethniques mais aussi à l’intérieur d’une même communauté ethnique. Dans différentes sociétés, les aînées ont la mission de gérer les biens matériels et immatériels de la communauté et de les transmettre aux jeunes générations. Les premiers ont parfois une mauvaise gestion de ces ressources, pouvant impacter la vie des derniers. Pour y répondre, on tend vers un morcellement du foncier familial, une gestion individuelle, avec des conséquences à l’intérieur de cette communauté, y compris des communautés extérieures.
Ces crises peuvent prendre une certaine ampleur, d’autant plus que la terre prend crescendo de la valeur et la demande foncière de plus en plus forte.

S : Quelles solutions durables face aux problèmes du pastoralisme ?
A.S. : On constate que les éleveurs burkinabè vont à la conquête de nouvelles terres dans certains pays de la sous-région. Ce sont de nouvelles stratégies, mais jusqu’à quand ? Les problèmes qu’ils fuient ici peuvent survenir là-bas. Il faudrait que l’on modernise notre élevage afin de nous adapter aux réalités et de mieux gérer l’espace. L’Etat, garant du vivre-ensemble, du bien-être social, de la gouvernance de la cité, y a un grand rôle à jouer. La modernisation de l’élevage a un coût financier et psychosocial. Rompre avec l’ordre ancien, pour aller vers un système d’élevage moderne, n’est pas toujours facile à opérer.
Il faut travailler à une sédentarisation des animaux. Certes, l’Etat doit y investir, mais il faudrait l’adhésion des éleveurs.

Au niveau des communautés, il ne faudrait jamais se lâcher d’attiser la flamme du vivre-ensemble et travailler à dépolitiser le monde rural. Souvent, il y a des conflits où l’élite politique tire les ficelles en sous-marin. L’enjeu électoraliste peut amener certaines communautés à ne pas respecter les textes ou principes qui régissent la gestion des ressources naturelles, sous prétexte qu’ils ont le soutien ou la protection de X ou de Y. La solution idoine pourrait venir des communautés.

Interview réalisée
par Mahamadi SEBOGO

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