Retour au bercail des déplacés internes du Nord « Au moins, je suis sûr de mourir chez moi »

Hamidou Zoromé a aménagé un jardin pour assaisonner la sauce de la famille.

Au Nord du Burkina Faso, des Personnes déplacées internes (PDI), contraintes à l’exil du fait des attaques terroristes, ont rejoint leurs localités d’origine. Dans le Loroum, des familles de retour s’efforcent à reconstruire leur vie brisée… pas sans peine.

Mardi 5 janvier 2021. Le soleil est au zénith. Dans ce patelin situé dans la province du Loroum, à près de 100 kilomètres de Ouahigouya, le chef-lieu de la région du Nord au Burkina Faso, la chaleur de ce début d’année est comparable à celle des mois de mars-avril. Les adultes de la famille Kinda ont rejoint l’ombre épaisse d’un manguier pour atténuer les effets de la canicule. Les hommes, le patriarche Amadé, son fils Ousmane et ses deux petits-fils, mènent la conversation autour d’un thé. Les femmes, elles, décortiquent des arachides, à l’autre bout de l’ombre d’un arbre. La mère d’Ousmane et ses deux coépouses préparent une pâte pour la sauce du soir.

Dans la concession, située à quelques phalanges, les six enfants du ménage s’occupent dans un jeu bruyant. Amadé Kinda jette un coup d’œil furtif vers le domicile et marque une pause… Le regard perdu dans le vide… Cette scène, il y a deux mois, n’aurait pu avoir lieu dans ce village. La liberté d’aller et venir et même s’offrir un repos devant son logis était toute une épreuve, voire un « suicide ». Ousmane se souvient que c’est précisément, le 4 janvier 2020, que la quiétude a quitté ce lieu. Ce jour-là, les terroristes ont jeté leur dévolu sur la bourgade. « Ils étaient d’abord venus donner des avertissements. Quand ils sont revenus, le 4 janvier, ils ont tiré à bout portant, tuant deux jeunes et ont emporté notre bétail, nos vivres, nos engins… Le même soir, le village s’est vidé », se remémore, difficilement, le jeune homme.

Ousmane et les siens ont d’ailleurs eu la vie sauve grâce à la vigueur de leurs jambes. L’exode des populations et l’occupation du village par les terroristes auront duré près d’un an. Aujourd’hui, le hameau de culture est « libéré » des mains des groupes armés qui écument le Nord du pays. Avec le retour au calme, le village retrouve peu à peu ses habitants. Plus d’une dizaine de concessions reprennent vie. Plusieurs ménages qui avaient trouvé refuge dans d’autres contrées plus paisibles (Titao, Ouahigouya…) regagnent le bercail. Du même village que les Kinda, Mohamed Ganamé a, lui aussi, fui la terreur. Depuis le 4 janvier 2020, il n’y a plus remis les pieds. « Il m’arrivait de revenir à Titao, à Ingané ou à Sollé pour des inhumations ou des funérailles, mais je ne suis jamais arrivé au village », se souvient-il. Cet après-midi du mardi 5 janvier 2021, il redécouvre la cour familiale presqu’en ruines : un pan du mur effondré, des portes et fenêtres des maisons
vandalisées, des biens volatilisés, les greniers endommagés et vidés de leurs contenus.

Revenir chez soi éveille chez le quinquagénaire, d’amers souvenirs. Son frère cadet et son fils aîné sont les deux victimes du terrorisme dans le village. Néanmoins, l’homme veut remonter la pente, après la barbarie des groupes armés qui l’ont contraint à fuir avec sa famille. « Tout le monde va bien aujourd’hui. Je rends grâce à Dieu et je suis content parce que je n’imaginais pas pouvoir revenir chez moi un jour », affirme-t-il, le cœur plein d’amertume. Pour l’heure, Mohamed est venu en éclaireur pour vérifier les informations qui lui sont parvenues à propos de la « libération » de leur village. Ce qu’il trouve sur place le réconforte. Sa famille suivra dans les prochaines semaines, assure-t-il.

Un retour au goût amer

Après une année d’exode, Mohamed Ganamé (1er à partir de la gauche) revient, pour la 1re fois, dans son village.

Arrivé plutôt en novembre 2020, Adama Sawadogo a reconstruit les maisons endommagées, réparé les portes et fenêtres saccagées, redressé les murs tombés… au domicile familial. « Les terroristes avaient détruit certaines maisons dans ma cour. Ils ont forcé les entrées, vidé nos greniers et brûlé ce qu’ils n’ont pas pu emporter », décrit-il. Le jeune homme s’est employé à réparer tous les dégâts. Aujourd’hui, toute la famille d’Adama est de retour chez elle. Elle a regagné le hameau en fin novembre 2020. Boureima, le père de Adama, justifie le retour possible au bercail des émigrés par la relative accalmie de la situation sécuritaire, grâce à l’armé burkinabè et aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des civils engagés comme supplétifs auprès des soldats pour la sécurisation de leurs terroirs.

Pendant plus de huit mois que leur exil a duré, les Sawadogo sont restés divisés. Les hommes ont trouvé refuge dans un village voisin, les femmes et les enfants à Titao. Dans le chef-lieu de la province du Loroum, les dames Sawadogo ont été corvéables à souhait et les bambins, élèves pour la plupart, ont parfois mendié. « Il fallait bien qu’on mange… », marmonne Assèta Sawadogo. Boureima, la soixantaine, renchérit : « on ne pouvait pas vivre ainsi pendant longtemps ». Aujourd’hui pour la famille, cet épisode « douloureux » semble définitivement tourné. Elle a retrouvé sa bourgade et recouvré sa dignité. La phase de la réinstallation est terminée, une autre équation se pose cependant à elle : « comment nourrir, soigner, vêtir…plus d’une quinzaine d’enfants et les quatre femmes, avec presque rien ? ».

Le vieux Boureima confie être tourmenté par cette question. Dans le village voisin, à 3 km au sud, l’inquiétude de Boureima est partagée par tous et hante aussi les esprits. Plusieurs PDI sont revenues, sans moyens conséquents de subsistance. A l’entrée de la concession des Ganamé, les femmes pilent le petit mil pour le repas du soir, exclusivement réservé aux tout-petits, selon l’aînée des coépouses, Mariam. Les greniers vides et/ou incendiés, les adultes se contentent d’un repas par jour. « Cette année, on n’a pas pu cultiver. Ce sont les récoltes de la saison dernière qu’ils ont volées. Le jour qu’ils nous ont chassés, ils sont aussi repartis avec tous nos animaux, moutons comme chèvres », se lamente le chef de famille, Boureima.

Solidaires pour la pitance

Les groupes armés ont vidé plusieurs greniers et incendié
les vivres qu’ils ne pouvaient emporter.

Durant son séjour de réfugié à Titao, Boureima explique avoir travaillé sur plusieurs chantiers de construction comme aide-maçon. Aujourd’hui, il met cette expérience à profit pour reconstruire les maisons et murs détruits au village et se faire aussi un peu de sous pour assurer la pitance quotidienne. « C’est parce que c’est chez nous, sinon ce n’est pas du tout facile. Tous nos vivres ont été emportés ou brûlés. Aujourd’hui, nous ne subsistons que grâce à la solidarité des autres familles du village. Pourtant, nous sommes tous confrontés à la même réalité. Comment un mendiant peut-il demander de l’aide à un autre mendiant ? », s’interroge, Boureima amer.

La chaine de solidarité fait vivre également la famille Zoromé, dans un autre village limitrophe. Retourné au bercail en novembre 2020, Hamidou, 47 ans, s’occupe de ses 11 enfants et deux femmes, grâce aux dons et à ce que ses proches lui envoient de la ville. Pour « s’aider », il a aménagé un jardin de près de 500 m2 qu’il entretient. L’eau de la fontaine, située à proximité de la cour, lui sert pour l’arrosage des plants. « Ce que nous avons à portée de main, c’est l’eau. Donc, j’ai planté des légumes comme les aubergines, la tomate et les oignons pour nous permettre d’avoir de la sauce. Je pourrai vendre pour avoir un peu d’argent », argue-t-il.

La province du Loroum a enregistré 28 448 déplacés internes, selon les chiffres du Secrétariat permanent du Conseil provincial de secours d’urgence et de réhabilitation (COPROSUR) du Loroum, en date de décembre 2020. De sources locales, plus de la moitié

Le haut-commissaire du Loroum, Djibril Bassolé, annonce des sorties de prospection pour s’assurer des meilleures formes de soutien aux PDI.

de ces personnes ont pu regagner leur terroir, après l’accalmie. « On constate que beaucoup de PDI sont en train de regagner leurs villages », confirme, lui aussi, le haut-commissaire du Loroum, Djibril Bassolé. Pour autant, ce retour n’est pas organisé par l’administration. Aucune structure n’a été mise en place et aucune disposition n’est prise pour soutenir les déplacés à repartir chez eux.

« Nous n’avons pas voulu les retenir ici étant donné que le calme est revenu chez eux. Nous avons juste invité les leaders communautaires à accompagner à leur manière ces déplacés », soutient le haut-commissaire. Au niveau des organisations humanitaires, le constat est le même. « Pour ceux qui retournent, il n’y a pas une assistance particulière qui leur est apportée », affirme Moussa Bougma, du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Burkina Faso. Il explique que si le gouvernement burkinabè demande l’assistance de son institution pour accompagner les PDI qui retournent chez eux, « le HCR est toujours disponible ».

« La quiétude n’est pas totale »

Malgré toutes les difficultés à surmonter, le retour au bercail est source de joie pour nombre de PDI. Pour les Kinda, cela sonne surtout la fin des « humiliations de la ville». Dans leur patelin, ils tentent de se reconstruire une nouvelle vie. Petit à petit, la famille retrouve ses marques. Ousmane Kinda est sans équivoque de l’avis qu’il se fait de leur retour. Il préfère, dit-il, la précarité de chez lui à la mendicité de Titao. Si pour l’heure, il se tourne les pouces toute la journée, Ousmane compte se trouver une activité productrice. Il envisage, de ce fait, se lancer dans le jardinage.

Les femmes pilent le petit mil pour le repas du soir, exclusivement réservé aux tout-petits.

Déjà, il a aménagé une parcelle, à cet effet, au bord de la fontaine. « La quiétude n’est pas totale… Nous avons souvent peur. Néanmoins, je me réjouis, parce qu’au moins, je suis sûr de mourir chez moi et d’être à côté de mes parents et grands-parents », fait savoir le doyen des Kinda. Hamidou Zoromé souhaite que la situation sécuritaire s’améliore davantage afin que son village retrouve la quiétude d’antan. « Nous espérons que nous pourrons cultiver et avoir de bons rendements l’année prochaine », formule comme vœu le cultivateur. Avec la relative accalmie, beaucoup nourrissent le même espoir. Pour le moment, ils en appellent à la générosité du gouvernement et des bonnes volontés, pour leur permettre de se remettre sur pieds.

Ils souhaitent également le retour rapide de l’administration et des services publics. Dans la quasi-totalité des villages du Loroum éprouvés par le terrorisme, les écoles et les Centres de santé et de promotion sociale (CSPS) sont fermés. Seul le CSPS de Sollé demeure fonctionnel, à minima, grâce à des volontaires recrutés par une structure privée. Abibata, une adolescente, a été obligée de suspendre sa scolarité en classe de CM2, il y a 4 ans, à la suite de la fermeture de l’école primaire de son village. A 17 ans, elle espère encore reprendre le chemin de l’école pour obtenir, ne serait-ce que le Certificat d’études primaires (CEP), dit-elle. Le retour de l’administration encouragera d’autres déplacés à regagner le bercail.

C’est du moins l’avis Asseta Sawadogo. L’autorité administrative provinciale, en l’occurrence le haut-commissaire du Loroum, Djibril Bassolé, déplore aussi l’absence des services sociaux, aujourd’hui, dans les localités d’origine des déplacés internes. Mais il préfère jouer la carte de la prudence. Il ne voit pas l’intérêt de rouvrir précipitamment ces services dans des villages « déserts ». La bonne nouvelle est que bientôt, des sorties de prospection seront organisées pour s’assurer des meilleures formes de soutien aux PDI et un retour définitif dans les villages pacifiés. Et avec cela, le retour également des services publics. En attendant ces missions officielles, les jeunes ne comptent pas rester passifs. Ils envisagent se constituer en groupes d’auto-défense pour prêter main forte à l’armée
et aux VDP afin de mieux sécuriser leurs terroirs pour
le retour de la « belle vie » d’antan.

Djakaridia SIRIBIE
dsiribie15@gmail.com

N. B. : Pour des raisons évidentes de sécurité, nous avons donné le moins possible d’informations permettant d’identifier ces localités, en attendant une sécurisation définitive.

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