Barrage de Gogo dans le Centre-Sud : Un patrimoine hydraulique en ruine

Le barrage de la commune de Gogo a vu sa digue céder trois fois.

Le barrage de la commune rurale de Gogo, à cheval entre les villages de Kondré et Parkiri dans la province du Zoundwéogo (région du Centre-Sud), est en état de dégradation avancé. Construite en 1996 par l’Office national des barrages et des aménagements hydroagricoles (ONBAH), cette retenue d’eau, dont la digue a cédé à trois reprises, s’est métamorphosée en champs, plongeant ainsi les populations dans le désarroi.

La saison des pluies tire doucement à sa fin à Gogo, une commune rurale de la province du Zoundwéogo, dans la région du Centre-Sud, tout comme dans la majeure partie du territoire national. En ce mois de septembre, des spéculations, surtout le mil, attendent les dernières « larmes du ciel » pour arriver à maturité. Et pourtant, ce mercredi 15 septembre 2021, à Gogo, aucun nuage annonciateur de pluie ne se profile à l’horizon. Aussi, un fait surprenant règne dans la localité. Des cultures occupent le lit du barrage de Gogo qui, en réalité s’étend sur deux autres villages voisins, à savoir Kondré et Parkiri. Le barrage de Gogo est une infrastructure qui, face à la furie des eaux, a été submergé entrainant la destruction de la digue et du bassin de dissipation ainsi que la dégradation du chenal d’écoulement à l’aval. L’on remarque également l’effondrement de trois à quatre plots (blocs de pierre) et d’une partie du corps de la diguette de protection. Le mur bajoyer avec ses ailes qui forment le déversoir est dans un état piteux. L’ouvrage de prise, les bacs amont et aval où il y avait la vanne pour canaliser l’eau dans les périmètres maraîchers et le déversoir qui évacue le surplus d’eau sont quasi-inexistants. A vue d’œil, les champs de mil, d’arachide, de sésame et de maïs s’étendent à perte de vue dans le lit du barrage cultivé par des paysans, qui étaient auparavant des maraîchers exploitant la retenue d’eau. En effet, las d’attendre la réhabilitation de « tout l’espoir » de la commune, en matière de ressources hydriques, les exploitants d’hier du barrage ont décidé aujourd’hui de produire leurs spéculations dans sa cuvette en attendant la tenue des promesses de réhabilitation de l’autorité. 18 kilomètres (km) séparent la ville de Manga et la commune rurale de Gogo, elle-même distante du barrage de 5 km. Notre véhicule ravale très rapidement ces quelques km de bitume pour rallier la commune rurale de Gogo où nous attendent le maire Bernard Bouda et son équipe.

Une population agricole

Le maire de la commune de Gogo, Bernard Bouda, interpelle l’Etat sur l’urgence de réhabiliter le barrage.

La population de Gogo est estimée à 51 000 habitants selon les chiffres du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2020. Les principales activités sont l’agriculture et l’élevage en plus de l’artisanat et le commerce. Quand le barrage existait, soutient le maire Bouda, les activités maraîchères allaient bon train et la pomme de terre et les choux poussaient à profusion. « J’ai été moi-même producteur maraîcher dans un groupement. Maintenant, comme le barrage est devenu l’ombre de lui-même, les quelques maraîchers qui restent, profitent de l’eau du fleuve Nakanbé  (ndlr, fleuve prenant sa source dans le Yatenga au nord du Burkina Faso) qui n’est pas lui aussi pérenne », explique-t-il. La commune de Gogo avec une superficie de 222 km2 s’érige comme l’une des plus grandes communes dans la région du Centre-Sud. Mais, malheureusement, déplore le bourgmestre, elle n’a qu’un seul barrage fortement dégradé. « Les jeunes éprouvent des difficultés à cultiver seulement quatre mois en hivernage et se retrouvent à ne rien faire pendant huit mois, une période plutôt propice aux cultures maraîchères. Ils réclament donc la réhabilitation du barrage. La digue du barrage a cédé trois fois et les services techniques sont venus inspecter. Par la suite, il y a eu des études. Tout le monde dans la commune parle de l’état de dégradation du barrage. Nos petits ruminants souffrent », explique le maire de Gogo, très remonté. Après 2007, à l’écouter, un dossier d’étude de réhabilitation du barrage avait été élaboré sous la conduite de la Direction régionale de l’eau et de l’assainissement (DREA) du Centre-Sud. Par la suite, il y a eu une autre étude qui a été effectuée en 2014 pendant l’insurrection, juste avant la dissolution des communes. « J’ai même reçu une délégation de cette étude qui a séjourné une semaine au niveau du barrage. Mais, après la dissolution des communes, il n’y a pas eu de suite. Cependant, lors d’une tournée, le ministre en charge de l’eau a rassuré de l’évolution du dossier qui se trouverait au niveau de son département. Pendant le lancement du bitumage de la route Manga-Zabré, nous avons personnellement soumis la demande au Président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré. Le chef de l’Etat nous a dit être au courant du dossier », indique-t-il. Après la construction du barrage, en tant que Responsable administratif du village (RAV) de Gogo, avec l’aide de la préfecture et des services en charge de l’agriculture, un comité de protection des berges a été mis en place qui imposait de laisser une distance de plus de 100 mètres entre le lieu d’exploitation et la cuvette du barrage, se souvient-il.

Le chef du village de Parkiri déplore que le village ait mal à la dégradation du barrage plongeant leurs « enfants » dans le désœuvrement.

 

« Plus de cinq ans d’interdiction »

« Quand il y avait des promesses de réhabilitation, les populations ont été interdites de cultiver dans la cuvette du barrage et le lit mineur du barrage. Nous avons passé plus de cinq ans dans cette interdiction. Mais, nous nous sommes rendus compte que nous étions les perdants. Car, il y a la terre sans eau. A l’intérieur de la cuvette, des particuliers et des groupements creusent de petits puits pour faire le jardinage. Nous ne pouvons pas les en interdire parce que l’attente est longue », relate Bernard Bouda. Sans eau, pas de développement, se convainc-t-il avant de déclarer que si la commune avait les moyens, elle allait réhabiliter le barrage. « Le gouvernement doit nous aider à résoudre ce problème. Car, il est au-delà de nos forces. Quand on parle du barrage de Gogo, c’est décevant mais nous ne baissons pas les bras », a déclaré le maire Bouda. L’ouvrage était tellement important, à ses dires, que les villages environnants à près de 20 km y abreuvaient leurs troupeaux. Selon le Directeur provincial (DP) des ressources animales et halieutiques du Zoundwéogo, Hamyabidi Pierre Claver Yonli, en général, les ressources en eau sont capitales pour l’élevage. « Le corps humain ou animal contient près de 80% d’eau et les herbivores qui mangent des aliments grossiers en ont grand besoin pour les transformer. A cet effet, la dégradation du barrage de Gogo est une véritable contrainte. Car c’est une source utile au regard de l’importance du cheptel de Gogo. C’est une commune qui dispose du plus grand nombre d’ovins, de bovins et de caprins dans la province. Cette situation de dégradation entraine un besoin accru en eau qui engendre un long déplacement des animaux vers des sources d’eau insuffisantes », affirme-t-il. Pourtant, pour avoir un autre barrage, il faut exploiter la zone Sud-Ouest du Zoundwéogo appelée la zone sylvo-pastorale comprenant la forêt Nazinon- Kaboré- Tambi (NKT) pour espérer trouver des points d’eau notamment des boulis pour alimenter le cheptel, explique le DP des ressources animales et halieutiques. Pour le président du Conseil villageois de développement (CVD) de Gogo, Ibrahim Kabré, le barrage a changé la vie du village profitant aux hommes, femmes, enfants et animaux, surtout à travers les cultures de contre-saison. « Ce qui est déplorable, c’est le fait que notre commune qui abrite 25 villages n’ait aujourd’hui aucune retenue d’eau. Pourquoi, le village de Gogo est oublié jusqu’à ce point ? Je lance un appel aux acteurs de venir à notre aide car l’eau, c’est la vie », lance-t-il. Le chef du village de Parkiri renchérit qu’aujourd’hui, le village a mal à la dégradation de son patrimoine aquatique plongeant leurs « enfants » dans le désœuvrement.

Une épine au pied

C’est une véritable épine au pied des populations car les enfants ont rejoint les sites d’orpaillage et ce, en raison de la lenteur du dossier de réhabilitation du barrage, soutient le chef du village de Kondré. Si le barrage était réhabilité, nos enfants allaient-ils fuir ?, se demande-t-il. « Nous savons que nos différents appels ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. Mais, j’ai l’impression que la commune de Gogo ne fait pas partie du Burkina Faso compte tenu des multiples promesses de réhabilitation de l’autorité », ajoute le président du CVD de Kondré, Saïdou Nana. Le représentant du Comité local de l’eau (CLE) de Bagré canal Ouest de Gogo, Prosper Nacoulma, précise qu’avec la dégradation du barrage, des jeunes de la commune sont partis en Côte d’Ivoire et au Nigeria à la recherche de travail. D’autres sont devenus, poursuit-il, des délinquants, faute de boulot. « Nous invitons le gouvernement à réhabiliter le barrage pour booster la production agricole et animale. Les pertes avec le barrage dégradé sont estimées à 90% des productions maraîchères. Le barrage servait à l’irrigation des rizières en son aval. Les productions de tomates, d’oignons et de choux étaient même commercialisées au Ghana », clarifie-t-il. Quant au président du CVD de Parkiri, Mathias Yaogo, il note que les femmes qui pratiquaient les cultures maraîchères sont dans l’attente et ne réclament que la réhabilitation du barrage.

Le DR de l’eau et de l’assainissement du Centre-Sud, l’ingénieur du génie rural, Mahamoudou Tiemtoré : « Il est important de faire le plaidoyer pour la réhabilitation du barrage de Gogo au profit des populations ».

Le Directeur régional (DR) de l’eau et de l’assainissement du Centre-Sud, l’ingénieur du génie rural Mahamoudou Tiemtoré, reconnaît qu’il est important de faire le plaidoyer pour la réhabilitation du barrage de Gogo au profit des populations. C’est un ouvrage hydraulique en même temps un poumon économique, un facteur d’intégration et de cohésion sociale et une source de revenus pour les communautés, la collectivité et l’Etat, à son avis. « En termes d’écologie, le barrage de Gogo est un biotope où vit une diversité d’espèces de mammifères et d’oiseaux aquatiques. Aussi, le barrage de Gogo permettait l’amélioration de la qualité de la recharge (création de forages) et l’approvisionnement en eau potable des populations. L’ouvrage hydraulique devrait renforcer les capacités de production dans la localité », déclare-t-il. Naguère, le barrage procurait, à travers le maraîchage, détaille Mahamoudou Tiemtoré, des céréales et des légumes au grand bonheur d’autres centres urbains comme Ouahigouya, Ouagadougou, Tenkodogo en dehors de Manga. « C’était un lieu de retrouvailles pour travailler et régler des problèmes. Il limitait l’oisiveté, donc les migrations surtout des jeunes. L’ouvrage a eu trois vagues de réalisation car sa digue a cédé trois fois. La dernière fois (ndlr en 2007), l’on avait pu « caler » l’ouvrage qui générait 600 000 millions de m3, une quantité d’eau non négligeable. Le ministre en charge de l’eau dans sa tournée en juillet 2020 a fait escale à Gogo. Les évaluations sur le terrain ont été faites pour réhabiliter le barrage et les résultats de l’étude sont disponibles à la direction générale des infrastructures hydrauliques. Cependant, il y a un manque de ressources financières », regrette-t-il.

Existence d’un plan de réhabilitation

Le DR de l’eau et de l’assainissement du Centre-Sud rassure que des concertations ont déjà eu lieu pour véritablement élaborer un plan de réhabilitation des barrages en général, s’inscrivant dans le Programme national des aménagements hydrauliques (PNAH) qui s’étend jusqu’en 2030, l’un des cinq programmes qui vient opérationnaliser la politique de l’eau au Burkina Faso. « Nous perdons chaque année, en moyenne, dix ouvrages hydrauliques au Burkina Faso du fait des intempéries naturelles. Cela représente un grand manque à gagner pour le Burkina Faso et un aspect négatif pour l’économie nationale. La validation et l’adoption de ce plan d’action va permettre d’élaborer un document de plaidoyer qui va aboutir à une table ronde des partenaires pour le financement de la réhabilitation de barrages majeurs dont celui de Gogo. Il fallait approfondir les études pour ne pas reproduire les mêmes erreurs (géotechniques, pédologiques, etc.) ; d’où ce long temps pour la réhabilitation du barrage », explicite-t-il. Le Directeur provincial (DP) de l’agriculture, des aménagements hydro-agricoles et de la mécanisation du Zoundwéogo, Benjamin Zemba soutient que dans la province du Zoundwéogo, les ouvrages hydrauliques subissent une dégradation très importante surtout au niveau de leurs digues qui cèdent. Les cuvettes des barrages, relève-t-il, sont confrontées au problème d’ensablement qui réduit la capacité de rétention d’eau, donc le volume d’eau disponible pour les productions maraîchères et les activités connexes. « Avec la dégradation du barrage, les activités aux alentours ont disparu (100% des activités maraîchères). C’est vraiment une perte énorme pour les populations qui voient désormais leurs revenus diminuer parce que les productions maraîchères ont une valeur marchande plus élevée que celles céréalières généralement pluviales. Ces producteurs arrivaient à dégager un revenu substantiel pour satisfaire aux besoins de leurs familles. Mais, avec la disparition du barrage, c’est un impact négatif sur le pouvoir d’achat des populations », argumente Benjamin Zemba. La dégradation des barrages, la plupart du temps, selon les spécialistes, est due aux comportements des bénéficiaires et des crocodiles qui font des berges et des digues de ces retenues d’eau, leurs refuges.

Dans la cuvette du barrage de Gogo, se pratique l’agriculture.

                                                                                   Boukary BONKOUNGOU

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