
Promoteur de la New Cold System en Italie et au Burkina Faso et président de l’Union des Associations africaines des acteurs de la réfrigération et de la climatisation (U-3ARC), Madi Sakandé est un acteur engagé dans la transformation du secteur du froid en Afrique. Consultant auprès d’agences des Nations unies dans la mise en œuvre de projets liés au Protocole de Montréal et à l’Amendement de Kigali, il siège également au sein du Refrigeration, Air Conditioning and Heat Pump Technical Options Committee (RTOC). Dans cette interview, il analyse les enjeux du froid et de la climatisation au Burkina Faso, les effets du changement climatique sur les besoins en refroidissement et les défis liés à la formation des techniciens, à l’efficacité énergétique et à l’utilisation de technologies plus respectueuses de l’environnement.
Sidwaya (S) : Que recouvre exactement le secteur du froid et de la climatisation pour vous ?
Madi Sakandé (M.S) : Pour beaucoup, le froid c’est juste le climatiseur qui rafraîchit le salon. C’est toute une chaîne : la production, le transport, le stockage, la conservation, la distribution. C’est le vaccin qui reste efficace dans un centre de santé rural. C’est la tomate qui ne pourrit pas entre le champ et le marché. C’est le poisson qui reste frais sur nos côtes. C’est aussi le data center qui refroidit ses serveurs. Quand je parle du froid, je parle d’un pilier de notre souveraineté alimentaire, sanitaire et numérique. Et c’est bien plus large encore : cela touche même à la diplomatie. Comment ? Si, grâce au développement du froid, votre pays parvient à garantir sa sécurité alimentaire, votre peuple ne connaîtra plus la faim. Vous produirez assez, vous vendrez l’excédent, et vous n’aurez plus à tendre la main pour des tonnes de céréales. Un peuple qui n’a plus faim, c’est un peuple qui se fait respecter dans le concert des nations.
S : Qu’entend-on par « froid durable » ou « froid propre » ?
M.S : Le froid durable, c’est un froid qui ne détruit pas la planète pour nous rafraîchir. C’est un froid qui produit par des appareils
utilisant des fluides réfrigérants éco-compatibles et pas dangereux pour les êtres humains, et qui
consomment moins d’énergie. Concrètement, cela veut dire des équipements efficaces qui
consomment moins d’électricité, et des fluides réfrigérants à faible impact climatique, plutôt que d’anciens gaz très polluants. C’est aussi un froid entretenu par des techniciens formés, pas des bricoleurs et partisans du refrain
« le gaz est fini ». Le froid propre, c’est d’abord une question de
formation et de conscience professionnelle. Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité.
S : Quels sont les comportements que vous observez sur le terrain et qui vous préoccupent le plus
en matière d’utilisation des équipements de froid ?
M.S : Ce qui me préoccupe le plus, c’est le manque de formation et l’absence d’Equipements de
protection individuelle (EPI). J’ai vu des techniciens manipuler des fluides sans gants, sans lunettes, sans masque. J’ai vu des bouteilles mal raccordées. J’ai vu des circuits non purgés. Résultat : des brûlures graves, parfois des accidents mortels. On en parle tous les jours sur nos supports de communication et des exemples d’incidents, vous en avez à la pelle. Je n’en veux pas personnellement aux techniciens. C’est la faute d’un système qui ne les a pas formés, qui ne les a pas certifiés, qui ne les a pas protégés. Un technicien non formé, c’est un danger pour lui-même, pour son client, et pour son pays. Côté utilisation, c’est le comble. 99% des utilisateurs des équipements de froid et climatisation ne savent pas le
minimum pour une bonne utilisation et n’ont aucune notion de l’utilisation rationnelle de
l’énergie électrique.
S : Quel est le lien entre l’utilisation croissante des équipements de froid et le changement climatique ?
M.S : Plus, il fait chaud, plus on achète des climatiseurs. Plus on achète des climatiseurs, plus on consomme d’électricité produite souvent avec des énergies fossiles, et plus certains fluides mal maîtrisés s’échappent dans
l’atmosphère. C’est un cercle qui s’auto-alimente : le réchauffement climatique pousse à la climatisation, et la climatisation mal gérée aggrave le réchauffement. C’est ce cercle qu’il faut casser, pas subir.
S : Les climatiseurs et réfrigérateurs contribuent-ils eux-mêmes au réchauffement climatique ?
M.S : Oui, directement et indirectement. Directement, par les fuites de fluides frigorigènes qui sont des gaz à effet de serre. Indirectement, par la consommation d’électricité, surtout quand cette électricité est produite à partir d’énergies fossiles. Mais attention : ce n’est pas l’équipement qui est coupable. C’est la façon dont il est conçu, installé, et utilisé sans entretien périodique. Un climatiseur à inverseur, bien installé, entretenu, alimenté par une énergie propre, et utilisé de façon adéquate peut être un allié du climat. Un climatiseur mal entretenu, avec un fluide qui fuit, alimenté par un groupe électrogène, est un ennemi.
S : Quels sont les principaux gaz réfrigérants utilisés au Burkina Faso et quels sont leurs impacts sur l’environnement et le climat ?

la conservation, la distribution.
M.S : Au Burkina, comme dans beaucoup de pays africains, on trouve encore du R22, un fluide qui détruit la couche d’ozone et qui est interdit par le Protocole de Montréal.
On trouve aussi du R410A, R404A, R407C et du R32, qui ne détruisent pas la couche d’ozone, mais qui contribuent fortement au réchauffement climatique. Et de plus en plus, on voit arriver des fluides naturels comme le R290 (propane) et le R600a (isobutane), qui sont excellents pour la planète, mais qui demandent une formation sérieuse, parce qu’ils sont inflammables. Le problème, c’est que ces fluides circulent sans contrôle, sans traçabilité, sans certification des techniciens. C’est là que le bât blesse.
S : Quelle différence faut-il faire entre les gaz qui détruisent la couche d’ozone et ceux qui contribuent au réchauffement climatique ?
M.S : Ce sont deux problèmes différents, souvent confondus. La couche d’ozone, c’est le bouclier qui nous protège des rayons ultraviolets du soleil : des gaz comme le R22 l’attaquent directement, on mesure ça avec le potentiel de destruction de l’ozone. Le réchauffement climatique, c’est autre chose : c’est la chaleur qui s’accumule dans l’atmosphère, mesurée par le potentiel de réchauffement climatique. Un fluide peut être bon pour l’ozone et quand même mauvais pour le climat.
S : Quelle quantité d’énergie, les équipements de froid et de climatisation peuvent-ils représenter dans la consommation d’un ménage ou d’une entreprise ?
M.S : Je peux dire avec certitude que dans nos climats, la climatisation et la réfrigération représentent souvent le premier poste de consommation électrique d’un ménage ou d’une entreprise, largement devant l’éclairage ou les autres appareils. Dans un ménage, le frigo et le climatiseur peuvent représenter facilement 60 à 80 % de la facture d’électricité. Dans les structures publiques comme les bureaux, la climatisation peut monter à 90 % de la consommation. C’est énorme. Et c’est souvent du gaspillage : des équipements mal dimensionnés, mal entretenus, mal isolés, qui tournent à vide. Un équipement mal entretenu ou mal dimensionné se voit directement sur la facture.
S : Au Burkina Faso, quels sont les équipements les plus énergivores ?
M.S : Sans hésiter, ce sont les climatiseurs, surtout pendant les mois les plus chauds. Un climatiseur mal entretenu, avec des filtres encrassés ou une charge de gaz mal réglée, peut consommer bien plus que le nécessaire pour le même résultat.
Les chambres froides commerciales pèsent lourds aussi, mais c’est la climatisation domestique et de bureau qui tire le plus sur le réseau électrique national. Parlons justement de climatisation de bureau, avec mon entreprise New cold System, nous avons, en guise de contribution patriotique gratuite, réalisé en 2023 un audit des équipements de froid au ministère de l’Economie et les résultats sont effarants. C’est pourquoi je mène depuis quelque temps des séances de sensibilisation et d’informations dans les ministères et dans les médias.
S : Existe-t-il des pratiques simples permettant aux ménages de réduire simultanément leur facture d’électricité et leur empreinte environnementale ?
M.S : Oui, il y en a plusieurs. D’abord, entretenir régulièrement ses équipements : nettoyer les
filtres, vérifier les joints, dégivrer les congélateurs. Ensuite, régler la température correctement : entre 24°C et 26°C pour un climatiseur, 4 degrés pour un frigo, -18 pour un congélateur. Ne pas ouvrir la porte du frigo pour rien. Ne pas installer le frigo à côté du four ou en plein soleil. Fermer les rideaux pendant les heures chaudes. Eteindre les appareils quand on ne les utilise pas. Et surtout, faire appel à un technicien certifié pour l’installation et l’entretien. Un technicien non formé peut faire plus de dégâts qu’autre chose.
S : Quel rôle l’Etat doit-il jouer dans la transition vers des équipements de froid plus efficaces et moins polluants ?
M.S : L’Etat doit jouer un rôle central. D’abord, il doit revoir la fiscalité. On ne peut pas taxer jusqu’à 111 % (48% pour le cas du Burkina Faso) l’importation d’équipements neufs et performants, et laisser entrer librement des équipements d’occasion qui polluent. Ensuite, il doit investir dans la formation et la certification des techniciens. Il doit créer un cadre réglementaire clair, avec des normes communes, une traçabilité des fluides, une interdiction progressive des fluides à fort potentialité de réchauffement global. Il doit aussi soutenir
les entreprises locales qui veulent produire ou assembler des équipements adaptés à nos climats. Enfin, il doit reconnaître le froid comme une infrastructure essentielle, au même titre que l’eau ou l’électricité.
Tant que l’Etat ne verra pas le froid comme un enjeu stratégique, nous resterons dans la file d’attente du développement. D’ailleurs, à U-3ARC, nous militons pour que chaque pays africain se dote de ce que j’appelle une agence nationale du froid, rattachée directement à la Présidence ou à la Primature. Pas à un ministère parmi d’autres. Pourquoi ? Parce que le froid est transversal : il touche à la santé, à l’agriculture, à l’énergie, au commerce, à l’environnement, au numérique, la formation professionnelle, à l’emploi, à la jeunesse…. On ne peut pas l’enfermer dans un seul ministère, comme on le voit très souvent avec celui de l’Environnement.
Une agence nationale du froid, c’est une instance qui coordonne, qui planifie, qui arbitre. C’est elle qui permettra de débloquer les difficultés que nos pays rencontrent aujourd’hui.
Paténéma Oumar OUEDRAOGO


